Moetai Brotherson, je ne vous connais pas, mais je vous adresse le respect qui vous est dû, en tant qu’être humain simplement, qui plus est, porté aux plus hautes fonctions gouvernementales. Ce respect, essentiel, non négociable, sans lequel il n’y a ni démocratie, ni éducation, ni école.
C’est justement à ce sujet que je m’adresse à vous pour vous confier, très franchement, ma stupeur de votre choix pour une école Diwan, qui vous a plu, lors de votre visite en Bretagne, mais qui confirme, une fois encore, cette curieuse préférence de certains Polynésiens pour les périphéries, qu’elles soient alsacienne, basque, catalane ou corse, alors qu’on pourrait cibler la voie royale : celle de l’héritage républicain dont Notre-Dame de Paris est le point d’ancrage avec la Seine et les Champs Élysées qui, sûrement, rejoignent la mer. Mais pourquoi faire très simple quand on peut faire compliqué ?
Certes, vous vous méfiez, autant que moi, de cette école jacobine qui nous imposa de renoncer à nos langues maternelles (la vôtre, tahitienne sans doute ; celle de mes père et mère, occitane) à coups de bonnets d’âne, de coquillages ou de doigts flagellés. Mais, comme moi, vous savez qu’on peut faire fructifier l’héritage, fût-il, castrateur et lourd de mépris. Et, comme moi, vous avez choisi, ainsi que Jean-Marc Pambrun (cet ami qui nous manque !) d’apprendre de nouveaux langages (mathématique, informatique, audiovisuel… et j’en passe), pour être au cœur du monde, le comprendre et le vivifier. À moins qu’on ne choisisse, comme ces écrivaines tahitiennes, de s’emparer de la langue coloniale pour la fertiliser, quitte à la torturer.
Pourquoi choisir le compliqué alors qu’on pourrait être simple ?
Malgré tout ça, Moetai, vous nous proposez l’impensable : une école Diwan, qui ne peut être que celle des brumes finistériennes, des druides, de la forêt de Brocéliande, de la cueillette du gui, de la petite sirène de Copenhague (?), en aucun cas celle de la Polynésie lumineuse, de votre beau-père et du mien (aimable chauffeur de taxi, indépendantiste, adventiste souriant – c’est assez rare) quand bien même des Européens nous ont colonisés, porteurs de suffisance mais héritiers du christianisme et des Lumières. Une école Diwan ? Pas possible, je rêve !
Et d’ailleurs, comment devenir breton sans les crêpes et la bolée de cidre qui devraient vous être interdites ?
Non, vraiment ! Au cœur de notre océan, pas de bateau fantôme, le va’a file en flèche, même si certains ont tendance, c’est le cas de votre beau-père, à ne pointer que vers l’ONU. Nous sommes de vieux exilés, popa’a ou pas, amoureux du Pacifique et de ses peuples émiettés, qui trouvons notre cap grâce aux cartes du ciel non dans les brouillards de fin de terre.

Vous avez choisi, pour diriger la pirogue éducative, un agrégé de reo tahiti, ce qui n’est pas rien, dont les compétences linguistiques évidentes justifient votre confiance. Vous plaidez une « immersion » redoutable qui n’a guère de lieux, d’intervenants suffisants, de corpus véritable. Il y a de quoi patauger, voire se noyer !
Mais, que diable !, pourquoi ne lui avoir aussi demandé de s’inscrire, sans hésiter, au centre d’une École républicaine débarrassée de ses jargons pédagogiques et des fatras grammaticaux (ciblant, d’abord, les choses simples : le parler et l’écrit quotidiens, le nom, le verbe, les nombres et les opérations, les figures géométriques, l’histoire et la géographie du Pacifique, avec la pratique de la danse du corps et de l’esprit, éveillant les curiosités scientifiques, enrichie par tous les apports « régionaux » clarifiés des langues d’ici). Je le redis, pourquoi choisir le compliqué alors qu’on pourrait être simple ?
Président Brotherson, vous souhaitez faire bouger les lignes ? D’autres aussi. Et l’ignorance du reo tahiti ne fait pas de ceux-là, pour autant, de vieux inutiles, même si leur CV professionnel est leur seul titre de gloire. Écoutez-les.
Fatigué, à 86 ans, je m’adresse à vous qui proposez aux jeunes générations la construction patiente des outils matériels et humains d’une pleine souveraineté d’entendre, c’est tout, ces quelques mots de sagesse. Faute de quoi, je le crains, les enfants des vallées, que nous aimons, seront relégués dans un statut de pauvrets tatoués, pour la plus grande joie des touristes fortunés curieux de patrimoines exotiques. Ne faites pas cela, s’il vous plaît. Pas de Diwan, mais notre école du soleil. Ma parole est transmise.
Mon respect, bon courage à vous, Président, ainsi qu’à vos équipes que j’espère plurielles et jeunes.

