Les guerres entraînent toujours des pénuries et des rationnements dans les pays belligérants, quand ce ne sont pas des famines. Du point de vue économique, le rationnement est une manifestation d’une offre insuffisante par rapport à la demande, en raison des destructions d’usine, des pénuries de carburant, de la désorganisation des transports et des pillages de l’ennemi.
Pour faire face à l’ennemi, les gouvernements réorientent l’économie vers la production d’armes et de munitions, et comme les recettes budgétaires s’effondrent, ils doivent s’endetter énormément pour mener la bataille, « quoi qu’il en coûte ». Les grands emprunts patriotiques mobilisent l’épargne des citoyens pour l’effort de guerre. Quand la guerre est finie, les pénuries et rationnements ne disparaissent pas immédiatement car il faut reconstruire les moyens de production. Mais la demande de consommation, longtemps réprimée, repart de plus belle. Ce déséquilibre provoque une demande excédentaire par rapport à l’offre, qui, en l’absence de contrôle des prix, engendre une forte inflation.
Par ailleurs, les difficultés budgétaires entraînées par la guerre et ses conséquences (par exemple les réparations exigées de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale) peuvent obliger les gouvernements à financer les dépenses publiques par la création de monnaie (on fait marcher la planche à billets), ce qui va engendrer encore plus d’inflation (et même, dans le cas allemand, une hyperinflation catastrophique qui a fini par amener Hitler au pouvoir).
Des conséquences bénéfiques pour la dette publique
Mais l’inflation élevée de l’après-guerre a aussi des conséquences bénéfiques pour la dette publique : elle permet de rembourser les emprunts que l’État a contracté pour l’effort de guerre « en monnaie de singe », c’est à dire dans une monnaie qui a perdu une grande partie de son pouvoir d’achat par rapport à l’avant-guerre. Au total, l’inflation agit alors comme un impôt invisible sur les ménages qui ont prêté à l’État pour financer l’effort de guerre.
Le président Macron a dès le début de la pandémie parlé de « guerre » contre le Covid-19, justifiant ainsi une forte hausse des dépenses et de la dette publique, pour lutter contre l’épidémie et surtout contre ses conséquences économiques qui auraient pu être catastrophiques sans les aides attribuées aux entreprises pour maintenir l’emploi « quoi qu’il en coûte ».
Cette forte hausse des dépenses publiques était d’une ampleur en effet comparable à un effort de guerre exceptionnel aussi bien en Europe qu’aux États-Unis.
L’après-guerre contre le virus se caractérise aussi par des politiques de relance économiques inédites, telles que le fameux chèque envoyé à tous les ménages américains par le gouvernement des États-Unis entièrement financé par création monétaire, le premier exemple dans l’histoire de relance par la « monnaie hélicoptère », politique théorisée en son temps par Ben Bernanke, ancien chef de la Réserve fédérale américaine.
En effet, l’exemple souvent cité dans les manuels d’économie d’une création monétaire directe est celui d’un gouvernement qui imprimerait des billets pour les déverser d’un hélicoptère dans les rues pendant la nuit. Le lendemain matin, les gens ramasseraient les billets et iraient immédiatement les dépenser dans les commerces, provoquant une relance immédiate et rapide permettant de sortir d’une récession, alors que les taux d’intérêt étaient déjà à zéro. Dans la théorie monétariste de l’école de Chicago telle qu’exposée dans les années 1970 par le prix Nobel Milton Friedman, cela doit inévitablement engendrer une forte inflation, puisque la demande globale augmente brusquement sans accroissement de l’offre globale de biens et services. Dans la théorie keynésienne cependant, si on part d’une situation de dépression économique, c’est à dire d’un fort chômage dû à une demande insuffisante et à un excès d’épargne sur l’investissement, une telle politique devrait permettre de stimuler l’offre et l’emploi, donc de sortir d’une dépression économique, sans forcément provoquer d’inflation.
Lutter contre l’inflation provoquée par la relance monétaire

La théorie de la monnaie hélicoptère de Ben Bernanke entendait montrer à cette époque que les limites des instruments de politique monétaire traditionnels (baisse des taux directeurs des banques centrales, baisse des taux de réserve obligatoires des banques) pour relancer l’économie pouvaient être dépassées, même quand on s’approchait des taux zéros, c’est à dire de la trappe à liquidité keynésienne (où les ménages épargnent toute les liquidités additionnelles créées par la banque, rendant inopérante la relance par la baisse des taux).
En France, les politiques de soutien à l’emploi par la prise en charge par le gouvernement du chômage partiel provoqué par les différents confinements s’apparentent à de la « monnaie hélicoptère » puisque le gouvernement prend en fait partiellement ou totalement à sa charge les salariés du secteur privé pendant le confinement (comme s’il leur envoyait un chèque), finançant le tout par un endettement public entièrement souscrit par la Banque centrale européenne (BCE), c’est à dire par la création de monnaie.
Après la guerre contre le virus, il faut maintenant lutter contre les conséquences de l’inflation provoquée par la relance monétaire. En effet, aux États-Unis, la relance économique post-Covid par « chèque hélicoptère » est intervenue dans une situation initiale qui était plutôt bonne, avec relativement peu de chômage. La création monétaire a donc été inflationniste en provoquant de vives tensions sur le marché de l’emploi, conformément à la théorie monétaire friedmanienne. En effet, l’inflation a brusquement augmenté aux États-Unis, surprenant les prédictions de la réserve fédérale.
Mais surtout, la relance mondiale post-Covid a provoqué partout au niveau mondial des tensions sur les marchés de matières premières et sur les chaînes d’approvisionnement, avec des retards de livraison en cascade, et ceci avant même le déclenchement de la guerre en Ukraine, qui n’a fait que renforcer ces tendances inflationnistes préexistante, provoquées par des contraintes sur l’offre mondiale, combinées avec les politiques de relance monétaires et budgétaires.
Vers une période d’inflation d’après-guerre classique
Toutes les conditions sont donc réunies pour créer une reprise durable de l’inflation au niveau mondial : offre mondiale perturbée par les pénuries et les difficultés d’approvisionnement en matières premières, et demande mondiale stimulée par des politiques monétaires ultra expansionnistes et par les déficits budgétaires (encouragés par le financement quasi-gratuit de l’endettement public permis par des taux proches de zéro ou négatifs).
Pendant des décennies, l’inflation provoquée par les politique monétaires laxistes était resté cantonnée dans le prix des actifs (hausse des actions, de l’immobilier, des œuvres d’art, des crypto monnaies). La part grandissante prise par les pays d’Asie à main d’œuvre bon marché dans les exportations de biens au niveau mondial a exercé pendant longtemps un effet inverse, déflationniste, sur les prix des biens manufacturés, ce qui explique le « miracle » des taux zéros sans inflation dont ont bénéficié les économies occidentales pendant une décennie.
Cette période bénie pour les gouvernements (et les très riches) semble aujourd’hui révolue.
Il faut donc maintenant s’attendre à une période d’inflation d’après-guerre classique, où les gouvernements vont pouvoir se désendetter par l’inflation, en remboursant une dette contractée à taux zéro ou négatif en « monnaie de singe ». Comme les banques centrales sont maintenant propriétaires d’une grande partie de cette dette publique, en Europe, aux États-Unis et au Japon, les épargnants de base ne devraient pas en souffrir beaucoup, si ce n’est qu’ils vont voir fondre le pouvoir d’achat de leur épargne, sauf ceux qui ont eu la sagesse de s’endetter jusqu’au cou à taux bas (lire le dossier « Inflation – Les taux bas, c’est bientôt fini : dépêchez-vous de vous endetter) pour acheter des actifs tangibles (immobilier, métaux précieux, œuvres d’art) ou intangibles mais dont la quantité est limitée par construction (crypto-monnaie telles que le Bitcoin).

