Avec des déficits publics chroniques et une dette qui s’accumule, la France repousse sans cesse l’effort de redressement au risque de voir sa crédibilité s’éroder, voire s’effondrer brutalement. Le projet de budget élaboré par le gouvernement Bayrou proposait au moins quelques actions d’urgence pour faire face au problème. Mais depuis l’annonce faite par le premier ministre d’un vote de confiance ce lundi 8 septembre, le festival des remèdes magiques a repris de la part des partis d’opposition (de gauche et d’extrême droite) servant à justifier un vote de refus et l’ouverture d’une nouvelle période de forte incertitude politique et économique.
Il est tentant pour la majorité des Français de suivre les propositions en apparence indolores. Un récent sondage indique que, s’ils étaient députés, 75 % des sondés voteraient le refus de la confiance au gouvernement Bayrou. Comme souvent en France, les plus excités souhaitent « tout bloquer », voire « tout casser », le 10 septembre avec un slogan pour le moins imprécis : « y en a marre ! ». Mais « marre » de quoi et pour aller où ? Que l’on soit tenté par la gauche ou par la droite de l’éventail politique, et à moins de rêver d’un grand soir balayant le système capitaliste, il vaut mieux étudier la réalité économique et la faisabilité des solutions proposées car, à la fin, ce sont les forces économiques qui l’emportent sur les mirages idéologiques et le volontarisme politique affiché qui les accompagne.
Les Français ont certes des raisons légitimes de mécontentement. La France est un pays relativement pauvre au sein des pays les plus avancés. Elle occupe aujourd’hui la 23e place dans le classement mondial des PIB (revenu national) par habitant, loin derrière le Luxembourg, la Suisse, l’Irlande (environ moitié moins), le Danemark (-30 %), les Pays-Bas (-30 %), la Suède (-20 %). En outre la situation risque de s’aggraver car la croissance de l’économie française est très faible par rapport à d’autres pays (les Etats-Unis connaissent par exemple encore une croissance de 2 % par an malgré les politiques absurdes et contre-productives du président Trump). En 2023 la croissance réelle du PIB français a atteint 1,1 %. Selon les prévisions de l’INSEE on s’attend à 0,6 % pour 2025, alors que le gouvernement tablait sur 0,7 %. Cette quasi-stagnation des revenus qui en résulte rend les gens insatisfaits, y compris probablement nombre de ceux qui prônent la décroissance mais ne sont pas prêts à sacrifier leur mode de vie pour autant. Les périodes de stagnation économique ont toujours été propices à la montée de sentiments négatifs (envie, intolérance, racisme, antisémitisme, haine de classe) et des conflits parfois violents qui les accompagnent (comme l’a si bien analysé l’historien économiste Benjamin Friedman dans son ouvrage The Moral Consequences of Growth, 2006).

Le Premier ministre, François Bayrou, a eu le courage de soulever la question de la production, en proposant notamment de supprimer deux jours fériés et d’offrir aux salariés la possibilité de négocier certains jours de congés pour travailler un peu plus et par conséquent gagner plus (les modalités de ce choix étaient offertes à la discussion entre syndicats et patronat). Tollé général. Pourtant la solution des énormes problèmes de déficits, de dettes, de pauvreté et de bas salaires ne peut provenir que d’une augmentation des revenus, c’est-à-dire de la taille du gâteau à se partager. Or tous les partis d’opposition, dont l’agrégation ne donne cependant pas une majorité constructive, proposent de renforcer encore la redistribution, sans augmenter la production. Du côté de la gauche, on propose d’imposer encore plus les riches en introduisant la taxe Zucman (du nom de l’économiste qui l’a conçue) ou en augmentant des impôts plus classiques, mais cela risque d’appauvrir davantage le pays du fait des conséquences négatives probables sur l’investissement, l’innovation et la croissance, surtout si de telles mesures sont prises au niveau d’un seul pays. Du côté du Rassemblement National (RN), la solution simple résiderait dans des économies liées aux politiques migratoires et à une réduction de la contribution française au budget européen. Les calculs sont douteux concernant la première proposition et l’approche peu réaliste et risquée pour la seconde. Dans tous les cas, les économies éventuelles seraient bien insuffisantes par rapport aux besoins d’équilibrage des comptes publics.
Soulever les bonnes questions pour l’avenir
Le plan Bayrou n’est pourtant pas si mauvais. Certes, sans majorité à l’Assemblée, et à un an et demi d’une élection présidentielle, il n’était pas raisonnable d’attendre des réformes de structure profondes, que les Français ne semblent de toute façon pas prêts d’accepter, en l’état actuel du débat politique et économique. Il faudra pourtant bien trancher dans des dépenses publiques insoutenables à long terme. Cela passe probablement par la compression d’une bureaucratie lourde et coûteuse dont l’activité consiste à appliquer des réglementations contre-productives. Le rapport Draghi pour l’Europe offre des perspectives dans ce sens. Mais quel parti peut être élu pour gouverner la France avec un tel programme ? A court terme, avec des économies de l’ordre de 44 milliards d’euros, le projet de budget aurait au moins stoppé l’aggravation des déficits et soulevé les bonnes questions pour l’avenir.
Un examen attentif du plan Bayrou ne confirme donc pas le procès d’injustice qui lui est fait. Les efforts demandés sont assez bien répartis. La contribution que l’on avait dite « exceptionnelle » sur les hauts revenus est maintenue, au risque de devenir permanente, comme beaucoup de mesures fiscales en France. Le gel du barème de l’impôt sur le revenu (IR) risque de faire payer quelques impôts nouveaux ou supplémentaires à des personnes dont le revenu a augmenté mais cela reste peu, voire nul, pour les plus faibles revenus (plus de la moitié des foyers fiscaux en France ne paie pas d’IR). Le principe de l’année blanche (non-indexation de revenus pendant un an) fait pousser des cris d’orfraie à tous les politiciens démagogues. Il est vrai qu’il concerne aussi les prestations sociales. Mais cela conduit à un très faible manque à gagner pour les revenus les plus bas lorsque, comme cela est le cas en France actuellement, l’inflation est d’à peine 1 % sur un an. Les retraités sont aussi mis à contribution dans le projet de budget Bayrou. La suppression de l’abattement de 10 % sur les pensions de retraites fera payer plus d’impôts, mais un abattement forfaitaire de 2 000 euros par personne vient en compensation pour les retraités imposables les moins aisés.
Contrairement à ce qu’on peut entendre ou lire, le projet de budget Bayrou n’est pas non plus un plan d’austérité. Il préserve la dépense publique afin de ne pas accroître les risques récessifs. Le déficit public qui devrait atteindre 5,4 % du PIB de la France en 2025 serait réduit à 4,6 % du PIB l’année prochaine, l’objectif étant de revenir progressivement aux 3 % correspondant au pacte européen. Il faudrait que les opposants politiques, en particulier de gauche, revoient leur arithmétique et relisent Keynes car 4,6 % de déficit c’est ce que le grand économiste britannique aurait appelé une politique de relance, et non d’austérité ! D’ailleurs si la magie des relances keynésiennes fonctionnait comme le racontent les amateurs de déficit, la croissance serait formidable dans ce pays qui n’a connu que des déficits publics depuis… 1974 (soit l’élection du président Valéry Giscard d’Estaing). Il s’agit en fait d’un plan de stabilisation du déficit et de la dette, offrant un répit aux responsables européens à Bruxelles et surtout aux marchés financiers. Une nouvelle dégradation de la perception des capacités de la France à se réformer et à retrouver une trajectoire budgétaire soutenable risque d’entrainer une mauvaise notation des emprunts français, et un détournement des prêteurs vers des actifs financiers plus sûrs, avec comme conséquence une hausse des taux d’intérêt pour nos nouveaux emprunts et une charge annuelle de la dette de plus en plus pénalisante.

Comme la grenouille qui se rend compte trop tard du changement de température dans la casserole, les Français ne semblent pas voir la dégradation progressive de la situation financière du pays, mais les marchés pourraient les réveiller brutalement. Comme le dit un personnage d’Ernest Hemingway à qui son ami demande comment il a fait faillite : « Graduellement d’abord, puis tout d’un coup » ! Les choses se passent souvent ainsi dans les crises financières. Si l’ajustement budgétaire amorcé dans le plan Bayrou est rejeté, s’il s’en suit une crise politique longue, si les partis de gouvernement s’obstinent dans le déni ou ne proposent que des mirages en guise de solution, les marchés financiers risquent de sanctionner la France. La facture sera alors bien plus lourde que celle proposée aujourd’hui. On l’a vu dans les cas de la Grèce en 2008, du Portugal en 2011, et plus généralement de tous les pays qui doivent ajuster leurs finances publiques sous la pression des marchés. Les premiers visés dans ces crises sont d’ailleurs les retraités (baisse des pensions, report de l’âge de départ à la retraite) que certains partis comme le RN prétendent protéger aujourd’hui.
Les Polynésiens auraient tort de regarder ce spectacle politicien d’un œil lointain et détaché. La santé économique de la France, la crédibilité de ses finances publiques, sont aussi l’assurance des quelques 220 milliards de Fcfp transférés annuellement. Les ajustements budgétaires proposés par le gouvernement Bayrou sont évidemment discutables (voir la critique des réductions d’aides aux entreprises et à l’emploi faite par la Fédération des entreprises des Outre-mer – FEDOM), mais l’entrée dans une crise financière aurait des conséquences bien pires encore pour l’Outre-mer français.
