Retour

L’Association théâtrale Rêve de foin[1] anime le festival annuel « Nuits de rêve », qui se tient depuis vingt-deux ans, entre autres lieux, dans les jardins de la propriété de Flora et René-Jean Devatine en Auvergne (France). Cette troupe, créée il y a une vingtaine d’années par des étudiants ingénieurs de Lyon, a présenté cette année une…

Moulins de Blanlhac en Haute-Loire, arrondissement du Puy-en-Velay. C’est une terre de caractère, minérale et grise, faite de sucs volcaniques arrondis et érodés, c’est un paysage granitique de rochers et de pierres qui ont roulé comme torrents et rivières jusque dans la vallée. Ce sont des frênes, des merisiers, des aulnes et des sapins accrochant la brume de saison, aux pieds desquels serpentent de minces ruisseaux comme le Ran qui rejoint Blanlhac. Ils ont alimenté les hameaux dispersés, les lavoirs, les fermes aux toits de lauzes, ils ont abreuvé le bétail et faisaient jadis tourner d’antiques moulins à grains à roue horizontale, dont deux ont été maintenant restaurés.

Ce pays, autrefois emblavé – ensemencé en blé – est devenu, après une longue période de déclin lié à l’exode rural, un lieu de vie pour des personnes travaillant entre Yssingeaux et Le Puy, et de résidences secondaires pour les Lyonnais, les Stéphanois et autres habitants des métropoles urbaines qui goûtent ici l’harmonie visuelle des lieux, une existence rustique, le parfum de la pierre mousseuse humidifiée par les pluies du nord, et le plaisir des balades sur les volcans rappelant, à chaque aube, les matins du monde.

L’été y est richement coloré, avenant et pourtant si court, l’automne rayonnant dans ses teintes d’or, mais l’hiver dure plus que de raison. Cette montagne de moyenne altitude connaît les rigueurs d’un climat contrasté, entre les pas qui crissent de longs mois sur un tapis de neige, la burle si froide et pénétrante qui balaie la campagne et traverse jusqu’aux murs des fermes, les neiges tardives du printemps, qui se posent au moment où les jonquilles ont déjà recouvert les prés et annoncent les proches beaux jours, et les orages de la belle saison déchirant le ciel après une journée d’indolence sous l’accablant soleil d’été. Et si, d’aventure, à la fin d’une saison où les pluies avaient été rares, les ruisseaux ne charriaient plus que des « larmes d’eau vive », les moulins cessaient de tourner et les paysans en venaient à manquer de farine à l’automne.

 C’est en définitive un monde discret, sauvage et sévère que la nature et l’Homme-même n’ont jamais su totalement dompter. Un lieu, un peu, mais pas tout-à-fait ressemblant au pas si lointain que cela Temoto’i du  Fenua ‘Aihere… : « Dès ma première visite des lieux, par un jour d’hiver rigoureux de décembre 1992, à moins douze degrés, c’est le jardin avec sa végétation, ses pierres, le ruisseau et le charme du petit moulin qui m’ont séduite », aime à confier Flora Devatine, toujours à l’écoute des diverses voix intérieures, pour signifier son attachement au lieu.

Flora au cœur de l’océan

Valérie Vidale anime la troupe Rêve de foin qui a élu domicile à Blanlhac, après que ses membres eurent racheté une des nombreuses demeures, un temps délaissées. Ayant découvert récemment les talents de poétesse de la personne qui lui offrait l’hospitalité généreuse de son grand jardin depuis de nombreuses années, Valérie eut l’idée de lui consacrer un spectacle. Et toute l’équipe autour d’elle a lu et décortiqué les textes de Flora, a sélectionné dans le labyrinthe de ses œuvres les plus marquantes, chacun se les ait appropriées, a réagi, les a investies, a imaginé une scénographie dynamique – jeux des corps, danses, chants, sons, gestuels, pantomime…  –, pour présenter l’éventail des talents de Flora. Tous ont relevé le défi sans connaître la Polynésie, sauf un acteur qui y avait résidé dans le cadre d’un stage[2].

Le spectacle s’est construit autour de trois pôles : d’abord un florilège de textes de Flora, intimistes ou non, portant sur l’écriture, le Fenua ‘Aihere, sur la culture, la langue, l’époque, la vie, en second lieu l’invention de personnages-types de la Polynésie comme le marin, l’ethnologue ou la vahine qui ont offert du narratif vivant à la pièce, et enfin, en contrepoint un regard complémentaire tiré du portrait contenu dans l’ouvrage Flots d’encre sur Tahiti rédigés par l’auteur de l’article[3]. Au cours de la petite heure qu’a duré la représentation, et au fil d’un récit fort énergique, ont été évoqués l’histoire personnelle culturelle et littéraire de Flora, ainsi que l’histoire de la Polynésie depuis les années soixante – où ont débuté les expériences nucléaires françaises. Les textes ont été coupés, hachés pourrait-on dire, et distribués successivement par plusieurs acteurs, ce qui a évité lenteur et lassitude, en les dynamisant et en restituant la scansion originelle.  Le spectacle, joué à l’ombre du moulin Ran (lire encadré ci-dessous) a été en totalité filmé par Estelle Castro, Vaea Devatine, Dominique Masson et Maronui Taimana.

Acteurs et public en débat

Le lendemain matin de la représentation, une rencontre a été organisée entre certains des acteurs de la troupe qui avaient pu se libérer et les proches de Flora.

Lors de ces échanges, la responsable de la compagnie théâtrale, Valérie, a rappelé sa découverte, en 2018, des compétences de Flora « une figure connue, reconnue de la culture et du renouveau de la culture polynésienne », lors de l’inauguration du moulin Ran, tout juste restauré. Elle se plonge alors dans la poésie de Flora et en la découvrant, se dit qu’il y a matière à construire un spectacle, le premier pour elle consacré à un écrivain vivant[4], avec un gros écueil : celui de ne pas trahir Flora et la culture polynésienne, ce qui n’était pas gagné d’avance. La responsable de la compagnie a également reconnu que la présence de Flora lors des deux représentations fut « une pression » pour les acteurs qui ont tenu à se surpasser.

Pendant l’année où a été élaboré ce spectacle, le travail a été collectif, le groupe se réunissant en sessions, pour choisir les textes discutant et imaginant la scénographie. Les textes ont progressivement constitué les chapitres, les tableaux de la pièce. Le spectacle a été conçu en fonction des lieux où il se jouait : l’espace du pré, le petit pont, le ruisseau, la végétation.

Les participants présents ont tous insisté sur la réussite du spectacle, subjugués qu’ils furent par l’authenticité, le ton juste de la pièce, la fidélité à l’univers de Flora (même lorsque des textes ont été coupés), et l’humilité positive comme ludique des acteurs qui ont su donner du sens aux poésies, et ainsi exprimer au travers de leurs émotions communicatives lâchées, leur complicité, tout en laissant poindre des traits d’humour voire des approches légèrement et délicieusement parodiques. Cette appropriation réussie s’est certainement faite car les acteurs ne véhiculaient pas de préjugés sur la Polynésie.

Selon les acteurs, le public a découvert le matin le spectacle en même temps que le silence des lieux, l’éveil de la nature, la montée progressive de la lumière, ce qui contribua à créer une ambiance puissante, presqu’irréelle. Le soir, autre ambiance qui a favorisé un rendu des textes encore plus dynamique, emportant alors littéralement le public, ou le faisant « plonger » dedans, grâce à la qualité de la pièce et aux talents des acteurs. De plus, beaucoup de spectateurs ont déclaré ne pas bien connaître l’histoire de la Polynésie française…

L’échange s’est ainsi poursuivi et Flora, à son tour, a exprimé son ressenti face à la pièce dont la réception l’a « touchée » et même « bouleversée » : « vous avez dépassé la fidélité, le respect, confia-t-elle aux acteurs, pour être vous-mêmes finalement, en restituant les textes dans votre culture ». En clair, on peut donc réussir à incarner la vérité d’une parole autre en terre étrangère, une belle expérience d’altérité positive, réussie… Ce fut un moment rare « de rencontre des cultures » et « nous avons bien communié », a tenu à préciser Flora. De plus, le théâtre restitue parfaitement la nature de l’oralité culturelle, comme l’exprime encore la poétesse : « ce sont des textes (donc écrits) à partir de l’oralité, et c’est par votre créativité que vous avez donné corps à l’oralité, aux mots, et dans l’oralité on parle avec son corps, c’était tout simplement parfait ». Les membres de la troupe ont reconnu qu’ils étaient peu assurés lorsqu’ils entraient dans la culture polynésienne, prononçaient des mots issus de la langue tahitienne, ou esquissaient les pas d’un incontournable tamure ; et c’est à cette humilité reconnue qu’a répondu Flora en confiant : « c’est votre fragilité tout au long du spectacle qui a eu tant de force, vous étiez sur le fil, c’est ce que j’ai aimé ».

A la fin du spectacle, Flora, dominant de quelques mètres le public, s’est levée, applaudissant, tout en fixant son regard sur les acteurs, et immédiatement le public l’a imitée, et tous les spectateurs ont ovationné la compagnie, les sept acteurs, cinq femmes, un homme et une petite fille de neuf ans, symbolisant par sa jeunesse la transmission nécessaire de la culture.

La question qui se pose maintenant est la suivante : comment et par quels moyens, ce spectacle pourrait-il être rejoué en France, et mieux encore, être invité en Polynésie ?


Notes :

[1] www.revedefoin.com et festival@revedefoin.org, Facebook : nuitsdereve, Blanlhac 43800 Rosières

[2] En 2003 dans le cadre d’un stage de trois mois effectué dans un laboratoire de chimie de l’université, où il a travaillé sur la valorisation de l’huile de santal de Polynésie.

[3] Daniel Margueron, Flots d’encre sur Tahiti, 250 ans de littérature francophone en Polynésie, L’Harmattan, Paris 2015, pages 275 et suivantes.

[4] Auparavant, elle a écrit des spectacles sur le philosophe Platon (le Banquet) ou l’écrivain Montaigne (auteur des Essais).


Un livre sur le moulin Ran de Blanlhac

Jadis, le long du Ran, dix-sept moulins à eau fabriquaient la farine nécessaire à l’alimentation de cette population longtemps isolée, moulins conçus selon le principe de la roue horizontale. L’association des Amis des moulins de Blanlhac, créée en 1992[5], dirigée actuellement par une jeune femme originaire du village et enseignante dans un lycée du Puy-en-Velay, Andrée Ramousse, s’est donnée pour tâche de poursuivre la restauration de certains de ces vestiges du passé, mais pouvant toujours servir, comme ce fut le cas pour le four à pain de la commune durant les récents confinements, où il permit à quarante-quatre familles de faire cuire cet aliment de base.

Or, il se trouve que sur le terrain acheté en 1992 par les Devatine, se trouvait un moulin abandonné depuis les années 1980.

Non seulement Flora et René-Jean Devatine ont décidé de le rénover et de permettre à nouveau son hypothétique fonctionnement, et pour cela ils se sont adjoints l’aide d’un homme de la commune, à l’origine mécanicien-auto, Jean-Louis Monot, mais eux trois ont décidé de faire un livre de cette rénovation. Une fois achevé, il a été préfacé par la voisine et amie de Glavenas, Michèle de Chazeaux, ainsi que par la mairesse du village, Fanny Sabatier. Avec simplicité voire humilité, et un peu malgré lui, l’auteur, JL. Monot est devenu « un passeur de savoir », écrivain et éditeur…. « Flora m’a encouragé à l’écriture et dans la publication de ce livre », écrit JL. Monot qui a réalisé cette prouesse « en solitaire ». L’ouvrage de 260 pages, richement illustré de planches et de photographies (dues à JL. Monot, RJ. Devatine et A. Ramousse), et avec un lexique technique adéquat, a donc vu le jour. Il retrace, pas à pas, toutes les étapes de la difficile restauration du moulin étalée de 2012 à 2018, des problèmes rencontrés aux recherches des solutions techniques. Et aujourd’hui, le moulin fonctionne à nouveau.

Rêvons un peu, comme nous y invite le festival, le moulin Ran attend maintenant ses meuniers et le blé à moudre… comme si l’histoire souhaitait reprendre son cours inachevé, et se répéter.

C’est une aventure magnifique de l’esprit que la réalisation de ce livre qui témoigne d’un puissant sens de l’amitié, d’une confiance et d’un respect de chacun. Et se dire que c’est une Polynésienne qui est à l’origine de cet ouvrage valorisant un élément du patrimoine ancien métropolitain, est l’extraordinaire témoignage d’un esprit libre, ouvert autant à soi qu’à l’altérité.

Modernité, identité, convivialité et altruisme, quatre mots, qui définissent, entre autres, la personnalité exceptionnelle de Flora Aurima-Devatine.


Note :

[5] AAMB, 5, la Bourgeade, Blanlhac, 43800 Rosières, voir également : auvergne@fondation-patrimoine.org

image_printImprimer/PDF

Laisser un commentaire

Partage