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C’est un vent de colère qui souffle du côté des usagers de la marina Taina qui ont appris fin février que les tarifs explosaient à partir du 1er mars 2024. En effet, le Port autonome a augmenté les prix, du jour au lendemain et de manière drastique, notamment pour les bateaux habités, sans aucune concertation ni justification. Indignés, les plaisanciers ne comprennent pas ces nouvelles mesures ahurissantes qui ne concernent pas les autres marinas du Fenua. L’Association des voiliers en Polynésie (AVP) a décidé de saisir le tribunal et dénonce « une situation ubuesque de la plaisance ».

La délibération actée par le conseil d’administration du Port autonome le 25 janvier 2024, puis arrêtée en conseil des ministres (voir JOPF du 16 février 2024), avec une application à partir du 1er mars, suscite l’incompréhension générale des usagers de la marina Taina. Et pour cause : comment comprendre cette augmentation ahurissante (jusqu’à +500 % pour habiter sur un multicoque !) et soudaine ? Certains voileux ont même l’impression qu’il s’agit d’une « expulsion déguisée », les embarcations de moins de 24 pieds n’étant pas, elles, impactées et bénéficiant même au contraire d’une baisse de prix… Une injustice flagrante ! « Cela correspond pile poil à la taille des poti marara. La stigmatisation d’une certaine partie des utilisateurs de la marina ne pouvait pas être mieux mis en exergue ! », s’indigne l’AVP.

Si les plaisanciers ont bien conscience que le Port autonome n’a pas changé ses tarifs depuis plusieurs années, ils réclament des mesures plus modérées et s’interrogent sur le fait que seule la marina Taina est concernée. D’autant que la vétusté des infrastructures est indéniable.

L’AVP a aussitôt réagi et s’est attachée à multiplier les rencontres diplomatiques afin de sensibiliser tous les acteurs. Cependant, le Port autonome et Marina Services, le prestataire qui gère la marina Taina, semblent se renvoyer la balle. Selon nos informations, cette dernière ne souhaiterait pas faire de vagues avec le Port autonome, un appel à projets de la Délégation de service public se profilant dans les mois qui viennent. Parallèlement, l’un des avocats de l’AVP a saisi le tribunal administratif et fait un recours en annulation « pour excès de pouvoir au motif du délai trop court (délai de 20 jours non respecté), avec des points de droits discutables : pertes de droits pour l’usager, augmentation disproportionnée et non justifiée, violation du principe d’égalité, absence de continuité du service public »…

De son côté, la Chambre territoriale des comptes (CTC) a épinglé le Port autonome dans un rapport récent, ne cachant pas notamment sa surprise face à cette augmentation excessive des tarifs d’amarrage à la marina Taina. Le président de la CTC est pour le moins explicite : « ça ne voulait pas dire d’avoir une réforme non concertée, nous laissons le conseil d’administration et les dirigeants du Port autonome libres des modalités d’application de cette recommandation. Nous n’avons pas fixé d’objectif chiffré.« 

Une réunion des plaisanciers pour faire le point

Encore une fois, la communauté n’est pas contre une augmentation mesurée et raisonnable des amarrages, mais elle considère que cette hausse ne devrait pas viser des utilisateurs en particulier, sans offrir de surcroît des services à la hauteur de ces montées de prix. De même, faire payer des places de parking aux usagers semble insensé et relèverait d’un casse-tête ingérable, avec les restaurants alentour dont les clients ont besoin de se garer pour aller y manger.

Des propositions ont été ainsi faites et présentées aux utilisateurs de la marina Taina lors d’une réunion qui s’est tenue le 18 mars dernier.Les plaisanciers sont venus nombreux (75 personnes), et se sont montrés unis, solidaires et coordonnés, affichant desrevendications justifiées et un engagement indéfectible.

La réunion avait pour objet de :

  • faire le point sur le problème des augmentations injustes et injustifiées des nouveaux tarifs de la marina, applicables depuis le 1er mars ;
  • proposer des axes de réflexion en faveur de l’environnement en lien avec les bateaux ;
  • réfléchir à des actions qui permettraient de sensibiliser la population avoisinante à la vie des bateaux… en quête d’acceptation sociale.

Sur le problème des augmentations :
L’AVP a rappelé qu’une requête en excès de pouvoir avait été déposée auprès du tribunal administratif en date du 2 mars dernier et qu’une demande de saisine avait été adressée à l’Autorité polynésienne de la concurrence en date du 28 février dernier.

Beaucoup de questions ont été posées sur le pourquoi de ces augmentations vertigineuses, par exemple :

  • est-ce parce que 500 bateaux (les moins de 24 pieds) ne vont pas être impactés par les augmentations du tarif de base que le Port autonome cherche à rattraper ce manque à gagner en infligeant aux bateaux habités une redevance pour habitation totalement démesurée ? ou ;
  • est-ce qu’en imposant des tarifs multipliés jusqu’à 5,5 fois, le Port autonome ne cherche pas à faire partir des bateaux pour faire de la place aux bateaux de passage ?

C’est l’incompréhension qui s’est exprimée de façon unanime alors même que les usagers comprennent que des augmentations sont légitimes, vu les tarifs du Port autonome qui n’ont pas augmenté depuis 2006.

Mais, en contrepartie des augmentations qui doivent être raisonnables, c’est aussi davantage de services basiques qui sont réclamés par les usagers, comme par exemple, davantage de pontons pour les annexes en cohérence avec le nombre de bateaux amarrés sur bouée.


Ce sont des tarifs justes et équilibrés qui sont demandés. Là encore, beaucoup de questions se posent, par exemple :

  • pourquoi le tarif d’amarrage d’un monocoque habité de 12 mètres est 2,5 fois plus élevé à la marina Taina qu’à la marina de Papeete (118 650 Fcfp contre 45 973 Fcfp) ?
  • pourquoi le tarif mensuel d’amarrage sur bouée d’un monocoque habité de 13 mètres est de 1 412 Fcfp à Uturoa et 88 492 Fcfp à la marina Taina ?

Une demande de rencontre avec le président du CA du Port autonome Jordy Chan, ministre des Grands Travaux, a été faite par l’AVP qui souhaite apaiser la situation et permettre un dialogue entre les clients de la marina et le Port autonome.

Une plaisance écologique et économiquement utile


L’autre sujet qui a mobilisé les personnes présentes a trait aux actions que l’AVP se propose de mener, avec les autorités publiques, afin de neutraliser l’impact environnemental lié à l’augmentation du nombre de bateaux, qu’ils soient touristes ou résidents. Cela concerne l’application de la charte ÉCOCÉAN mise en place par l’AVP, la gestion des épaves, le traitement des eaux grises des bateaux, le traitement des eaux de lavage des zones de carénage… autant de sujets environnementaux sur lesquels l’AVP souhaiterait apporter sa contribution.
Des actions ont été également proposées afin de créer du lien avec la population environnante « à terre » des communes de Punaauia et Faa’a. Par exemple, des journées à la voile qui permettraient aux enfants de ces communes de passer une journée sur un bateau à la découverte des voiliers.
Force est de constater que l’AVP s’évertue de faire la promotion d’une plaisance écologique et économiquement utile pour le Pays, alors que certains commentaires sur les réseaux sociaux font passer la communauté pour « des profiteurs et des pollueurs ». Certains plaisanciers rappellent d’ailleurs à juste titre qu’il faut aussi « différencier les quelques racistes et autres haineux qui souhaitent voir les étrangers partir, avec l’immense majorité qui ignorent bien souvent tout de la vie des voileux »… N’oublions pas que ces amoureux de la mer qui vivent à l’année sur des voiliers sont la majorité des résidents et des Polynésiens qui souhaitent se rapprocher de l’océan, tandis que d’autres y trouvent une solution de logement. Tous, sans exception, sont très soucieux de leur environnement marin. D’ailleurs, la marina Taina bat son « Pavillon bleu » depuis plusieurs années, gage de ce respect écologique.

L’AVP considère que « jeter sa haine, stigmatiser une communauté n’a jamais permis de construire quoi que ce soit, ni de faire grandir une société ». Et de rappeler que, selon une étude d’impact réalisée en 2020, la plaisance en Polynésie française représente un revenu compris entre 4 et 5 milliards de Fcfp (voir ici : https://fr.36degrees.pf/assets/Uploads/Etude-impact-plaisance-economie2.pdf).

Enfin, il est essentiel de remettre sur la table le vrai problème de fond qui a mené à cette « situation ubuesque de la plaisance en Polynésie » : le manque évident de marinas et de bouées au Fenua pour accueillir les navigateurs d’ici et d’ailleurs, mis en exergue pendant la crise Covid ; un sujet déjà soulevé dans nos colonnes (lire notre article « L’Association des voiliers en Polynésie demande au Pays des infrastructures adaptées et une réglementation cohérente » : https://www.pacific-pirates-media.com/lassociation-des-voiliers-en-polynesie-defend-la-liberte-de-naviguer-au-fenua/). Depuis, le Pays ne cesse de réglementer les mouillages en Polynésie, interdisant de plus en plus la liberté de naviguer des plaisanciers…

L’AVP souhaite ainsi agir, en concertation avec les autorités publiques concernées, afin que les bateaux puissent à nouveau être acceptés socialement et non stigmatisés injustement. Nous sommes convaincus que cela ne peut pas être autrement : les Polynésiens sont un peuple de la mer, et la voile s’affirme comme le mode de vie le moins dépendant des hydrocarbures et le plus respectueux de l’environnement.

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