Miss Trans Tahiti… et alors ?

La première élection Miss T Tahiti 2023 se trouve désormais totalement régie par la communauté Transgenre de Tahiti. Elle renoue avec la tradition initiée au Piano Bar par Françoise Lafontaine, des années 1960 à 2011. Cette réappropriation a pour autrice l’une d’entre elles, Doriana Wong.

Un bien chèrement acquis

S’interroger sur la portée de toute élection de Miss en Polynésie n’est pas anodin. Car ce genre de pratique émaille le calendrier du Pays, tout au long de l’année.

L’événement prend une ampleur considérable : il mobilise une cohorte de curieux et fait s’extasier jusqu’aux plus désintéressés des habitants. Sa symbolique, bien au-delà d’une consécration de la beauté et de toute retombée mercantile, représente pour les Polynésiennes, la reconnaissance métropolitaine en faveur de la colonisée. Le phénomène est subtil : une revanche en quelque sorte. La Miss tahitienne se trouve à égalité de chances avec l’ensemble des candidates de l’Hexagone.

Parallèlement, dans un pays où toute femme s’accorde un épisode furieusement festif pour agrémenter un quotidien fourmillant, avec les élections de Miss de tout acabit, c’est plus qu’une promotion publicitaire, c’est une mission : celle d’effacer les traces des « violences faites aux femmes » qui frappent au quotidien tant de leurs semblables et de se redorer le blason à 100 %… 

C’est l’avis un peu ironique que vous donneraient les Trans ou Raerae de Polynésie qui figurent maintenant au palmarès des victimes de la bêtise ordinaire : mauvais traitements familiaux, conjugaux et prises à parti dans certaines chapelles, comme au cœur de la rue. « La cause s’avère loin d’être entendue » de la part du simple importun de base et elle requiert de la part d’un gouvernement actuel qui la défend, la mise en place de mesures protectrices mais aussi pénales (à l’encontre des contrevenants coutumiers).

Véritable institution à la polynésienne, depuis 63 ans, l’aventure plébiscitaire démarre dans les îles périphériques avant de consacrer sa lauréate suprême à Tahiti. Il en va de même pour les Miss Transgenres sauf que toutes les îles ne leur sont pas acquises : relents de puritanisme mal placé pour « transphobie » – car délictuel – de la part de certains tavana (maires).

Pour le Comité Miss T Tahiti, l’important est d’abord de se faire reconnaître sur le territoire océanien avant de parvenir au stade de « fierté locale », face aux territoires ultramarins et de se hisser à l’international.

C’est que le parcours n’est pas aussi simple pour les Transgenres de la région, ni bien compris par le reste de la population qui veut les cantonner à la sphère privée du loisir nocturne, de la rigolade et du carnaval. Pas mieux considérées dans l’opinion publique que des danseuses de cabaret mal famé, les Transgenres tahitiennes n’ont pas plus d’importance qu’un objet de plaisir et de voyeurisme : ELLES ne pourraient prétendre à la dignité que requiert tout être humain…

 

L’une des raisons certainement que de dédier cette élection aux « déesses de l’Olympe » pour insister sur leur réhabilitation.

Quant à leur statut diurne, la règle en est simple : soit elles passent totalement inaperçues et se fondent dans la masse… ce qui parfois représente une sécurité ; soit elles sont rejetées et cristallisent l’agressivité d’un ramassis de primitifs qui se disent et se croient appartenir à la race humaine…

À la suite de l’initiale et unique boîte de nuit transgenre et travestie de Papeete, s’ouvraient d’autres élections : le filon est juteux et connu dans le Pacifique des années 1960. Les Miss Vahine Tane, même diplômées, se plaignent déjà de l’imperméabilité de l’ensemble de la population, à cause du rigorisme entretenu par la prégnance des religions en Polynésie.

En 2023 et malgré tout, malgré le qu’en-dira-t-on, la communauté Trans assume l’événement à part entière : ce qu’il convient de saluer. En totale autonomie – de genre -, ainsi retrouvent-ELLES leur rôle de porte-parole des valeurs positives qu’elles avancent pour s’imbriquer dans la diversité de notre société.  Un rôle social qui leur ouvre une porte sur l’emploi.

Un héritage controversé

Le phénomène identitaire semble aller de soi : comme une ruche, le Piano Bar convivial, y assure son rôle de famille où s’épauler : rassemblant les Trans de la capitale et d’ailleurs. Lieu mythique des noctambules de Tahiti, il est renommé pour son originalité : promoteur de shows hebdomadaires de qualité, il assure le dépaysement pour son ambiance festive, ouverte, sans a priori et délirante. Point de ralliement des « demoiselles du 3e genre », il était la seule vraie vitrine de la communauté. Toute la faune queer ou travestie s’y retrouvait, s’éclatait, dansait avec plaisir et sans crainte de discrimination. C’est qu’elles étaient en quelque sorte « adulées », les reines de beauté d’un soir, ce qui les rendait « intouchables » dehors. Du moins dans la ville de Papeete. Attirant un public éclectique qui s’y agglutinait le week-end, les filles y occupaient des emplois de serveuses ou s’y essayaient au show.

Doriana Wong, au naturel

 

Une figure tranquille semblait s’y ressourcer, parmi ses « sœurs », décrochait le titre de 1re dauphine, aux « élections Piano Bar » de 1992 : Doriana Wong. Menant une formation en communication, employée ensuite aux roulottes de To’ata, elle s’oriente en même temps vers l’esthétique en institut de beauté.

Outre son gagne-pain dans la restauration, elle sera sollicitée comme chaperonne par les candidates de Miss Vahine Tane. Après 20 ans de fréquentation et d’expérimentation de ce genre de manifestation, elle en assure la relève quand le prédécesseur montre des signes de fragilité… Enfin, et afin de pérenniser une célébration qu’elle estime indispensable, elle prend la tête du Comité Miss T Tahiti et porte haut la cause des Trans, en toute légitimité de genre.

Toute exaspération à ce sujet semble superflue dans la mesure où ces élections 2023, ne relèvent que du principe originel de la communauté Trans du Piano Bar et dont Doriana a endossé le parcours. Que l’aventure se soit scindée en deux, avec la filière Vahine Tane, en toute concurrence avec l’événement initial, jusqu’à la disparition puis la résurrection du Piano Bar : voilà de quoi alimenter la chronique des Nuits de Tahiti. Mais sans grand intérêt, dans la mesure où un post public sur Facebook nous avertissait le 8 mars 2022 : « Organisateur et animateur de l’élection Miss VAHINE-TANE depuis 24 ans je suis contraint pour raison de santé de laisser la place à une nouvelle équipe avec comme présidente Michele Raapoto (Michele Couture Créations) secondée par Doriana Wong. Je souhaite bon vent à cette nouvelle équipe. »

Le flambeau est donc passé au Comité Miss T Trans… sans vague, sans chichi, sans erreur ni remords…

Nullement contaminée par ses succès de jeunesse, Doriana Wong n’a jamais joué les vedettes. D’humeur égale, les pieds dans la réalité, elle éprouve un véritable sens de son semblable, prête à l’aider tout en se montrant lucide. Élégante, de bon goût, elle ne mélange pas la simplicité et l’authenticité qu’elle arbore au quotidien et les paillettes du métier. Elle fait la part des choses sans se forcer, tout naturellement vous semblerait-il, en tout cas, avec énormément de maîtrise. Et pour couronner l’ensemble, sa féminité, sans effets de mine ni grimaces, sans afféterie ni minauderie, ne peut que vous convaincre d’une personnalité qui ne s’étale pas, mais se révèle exceptionnelle dans sa solidité et sa justesse.

À remarquer tout de même, le courage, la ténacité : qualités dont elle fait preuve et qui lui ont permis de mener au mieux les élections Miss T Tahiti 2023.

Car la pluie était au rendez-vous, la veille même de l’élection sur le podium de la mairie.

Sans aucune prétention et dans la même lignée de l’humanisme qu’elle dévoile constamment : elle participe à l’association de son quartier ; au cœur des opérations de solidarité si nécessaires au Fenua, elle ne craint pas de prendre la rame pour s’y investir en personne.

La « transitude » est une qualité qui ouvre la personnalité sur l’actualité et la vie citoyenne.  À la tête de Miss T Tahiti, Doriana tient à prouver combien elle est attachée à son environnement et loin d’être nombriliste.  Tout comme les stars de cette soirée, elle sait montrer combien elle s’investit, combien les qualités de ces déesses de l’Olympe rejaillissent sur le quotidien.

Une soirée d’élection publique à la mairie de Papeete

Officielle, la manifestation le devient à la mairie de Papeete : dans l’espace public des jardins. Paramètre tout à fait nouveau : signifie-t-il l’intégration de la communauté Trans dans l’environnement de tout le monde ?

 

Les tables dînatoires sont toutes occupées, le public est mélangé entre représentantes de la collectivité Trans, somptueusement vêtues pour l’occasion, intimes ou voisins, supporteurs de la soirée et autres intéressés professionnels ou non, pour le caractère exceptionnel du moment.

Mariage d’amour ou de raison ? Les habitants de Tahiti semblent adhérer pleinement à la manifestation : l’intronisation du 3e genre dans l’espace visible de la société. Ils sont entrés paisiblement, dînent, applaudissent fébrilement à chaque nouveau numéro des Miss. Curieux ? pas vraiment ; concernés plutôt. Ils sont venus soutenir des proches. Ils affichent leur satisfaction… À part entière ?…  L’avenir le confirmera.

Et comme tout défilé à caractère spécifique la soirée s’émaillera de numéros comiques et de chansons : Meari U et Man’s…

Toujours est-il que de l’autre côté des grilles, dans l’espace urbain, aucune manifestation de désaccord, ni de réprobation. Les transphobes se tairaient-ils définitivement ? Auraient-ils compris que la trans-identité n’est ni une dépravation, ni une maladie. Que changer de genre n’est pas reniement des parents mais question de personnalité. Les rôles masculins et féminins sont tellement tranchés dans la société !

Auraient-ils admis que : « devenir femme » n’est pas une provocation mais une orientation intime. Malheureusement, il n’en est rien : à quelques centaines de mètres, à la sortie d’une « boîte », ce même soir, quelques heures plus tard, les intolérants de la liberté de genre frapperont encore ! Tant pis pour eux : les sanctions, passant de l’amende à l’emprisonnement sont en cours de réactivation. La loi est claire, et chacun devrait se méfier quant à son application dans le secret des familles. Les mineur.e.s savent qu’iels peuvent porter plainte pour maltraitance, et ils commencent à sortir de la peur.

C’est que la situation des Transgenres peut être traversée de violences, de souffrances et de malheurs…

« Le podium, déclare Doriana, c’est pour aider les filles à se sentir mieux » : les candidates, bien sûr, mais aussi l’ensemble anonyme des Trans. Par effet de mimétisme, de contamination : et ce n’est pas une plaisanterie. « Pour acquérir plus de visibilité » : effectivement, plus les Trans font partie du paysage général, et plus elles sont admises. Le citoyen lambda ne s’encombre pas la tête à réfléchir. Les phénomènes, même argumentés scientifiquement mettent du temps, des années, voire des siècles à entrer dans les pratiques collectives. Les mentalités n’évoluent pas rapidement. 

« Le podium, ajoute-t-elle, c’est pour qu’elles sachent toutes qu’on les a prises en compte, qu’on s’intéresse à Elles, et aussi qu’on les protège. »

Dans notre monde du visuel et des réseaux dits sociaux du Net : le modèle est important. Du moins la réussite que chacun appellera « intégration sociale ». Se réaliser en pleine harmonie avec la norme n’est pas une évidence. Elle est facilitée quand deux facteurs sont activés : le premier tient dans l’apparence de la Trans ; plus elle fait femme (naturellement ; et de nombreux cas existent), moins elle est humiliée ou ridiculisée. Le second provient de l’attitude des parents : plus ils acquiescent le choix de leur enfant, plus l’adolescente ou l’adulte qu’elle devient est à l’aise et a des chances d’être assimilée et de s’insérer sans encombre. 

Rien n’est vraiment acquis dans les mentalités, à l’époque actuelle, pour la transidentité. La plupart des dénigreurs ne se sont jamais penchés sur la question, s’acharnent dans leurs convictions, même si elles sont erronées et refusent d’en apprendre davantage : sur la souffrance qu’elles endurent depuis leur enfance, sur la fragilité psychique de ceux qui opèrent leur transition.

Doriana s’accomplit dans son couple. Sans avoir eu à subir l’ostracisme que nombre de ses semblables ont enduré : comme s’il pouvait être concédé qu’une partie des humains serait dépourvue de l’ensemble des droits dont jouissent tous les autres !

Ce déséquilibre sociétal se solde par une foule de dysfonctionnements imprévisibles parfois. Ce qui provoque chez les concernés et leurs proches un surplus de douleurs ou un débordement explosif de sentiments.

Grand moment de la soirée, émouvant, quelques minutes avant que les résultats du scrutin ne soient proclamés : celui où les parents de l’élue, O’Maka Gendron, convives de la cérémonie, affirment, en pleurant, soutenir leur fille. Beaucoup d’émotion qui en dit long sur la difficulté du parcours de la famille, face à l’opinion publique.

Des Miss Trans pour quoi faire ?

La réponse en est simple : elle ne s’ajoute pas à la liste des gadgets multiples qui encombrent l’actualité. Elle constitue un véritable manifeste doublé d’un témoignage. Plus les Trans se feront connaître publiquement, plus elles assumeront de fonctions déterminantes dans la société, plus elles seront reconnues au final.  Des initiatives de ce type sont les bienvenues. Ce n’est certainement pas la société qui fera évoluer les mentalités en faveur de la transidentité. Au contraire : il semblerait qu’elles se réfugient derrière un déni impensable.

Les Miss T à la Présidence

 

L’élection ne peut prendre le risque d’échouer : organisatrices et participantes doivent se montrer au top, d’autant pour cette première manifestation-phare. Elles ont donné les preuves de leurs compétences, les critères ont été réunis pour réaliser cette énorme journée, et y faire valoir leurs partenaires et leurs sponsors : le Comité Miss T Tahiti a su être crédible auprès d’eux et s’entourer de collaborateurs recevables, dont un service de communication efficace. Les candidates se sont préparées pendant deux mois pour être à la hauteur de la fonction d’ambassadrice de la communauté et de la prestation spectaculaire individuelle : entraînement à la prestance, à l’élocution et à la danse, entre autres apprentissages.

La nouveauté du projet 2023 et Doriana y tient, s’est située au « Grand Oral » qui s’est déroulé la semaine précédant l’élection : épreuve que redoutent toutes les futures Miss de la terre. Dans ce cas précis, consistant à défendre les valeurs de la Trans-attitude, chaque candidate est tenue de convaincre en un quart d’heure un auditoire attentif. Le même jury sondera le niveau culturel général des candidates : ce qui n’est pas un luxe dans un contexte insulaire qui se paupérise intellectuellement. Le rôle d’ambassadrice se concrétise, pour la lauréate, par l’ensemble des traits, des aspirations, des réalités qui les caractérisent toutes.

Et l’éventail des déclarations des sept candidates constitue un véritable manifeste, avec ses évidences, ses priorités, ses revendications sur un territoire renommé traditionnellement acquis à la transidentité

Pour en rappeler les termes, ratifions avec leurs déclarations, que :

– La Transgenre est indéniablement une femme : elle s’épanouit comme telle, et le fait savoir.

– Elle porte en ELLE sa beauté, sa différence : ne rêve que d’être intégrée

– Fidèle à elle-même, Elle n’a pas peur de débattre pour défendre sa cause

– Femme à part entière, Elle assume son choix, sa liberté de choix

– Déterminée, Elle ne craint pas d’affronter la critique car elle existe, hélas !

– De même pour ne pas subir la discrimination sociale au quotidien, professionnelle aussi, doit-elle se rendre de plus en plus visible… L’élection Miss T Tahiti concourt à la promotion du genre.

Bien des années ont passé depuis la réalité des Trans polynésiennes du Piano Bar et ses élections à destination presque exclusivement spectaculaires… même si elles étaient supportées par un cocon d’affection. L’intermède Vahine-Tane maintenant la connexion tout en prenant la tangente vers l’insolite et le commercial. Avec la reprise en main de la manifestation par le Comité Miss T Tahiti, c’est une véritable tâche d’intégration et de réhabilitation qui s’entame… avec en perspective la transitude.

Une attitude qui pourrait se traduire ainsi, avec le parcours de Doriana : « J’étais une fille dès l’enfance, même si physiquement j’étais différente (mais pas tant que ça, faut croire !). Bien avant que je puisse me le formuler et en prendre conscience, tout le monde le disait, me le disait, sans que je comprenne leur insistance. À l’école, en famille, partout… les gamins de mon âge l’affirmaient… Et je ne savais trop où me situer, car la barrière se trouve des deux côtés : ni les petites filles, ni les petits garçons ne voulaient de moi comme compagne de jeux… La solitude de la différence, déjà !

Avec l’adolescence, j’ai donc assumé… Et sans encombre, car mes parents après avoir pris le temps de la réflexion, ne s’y sont pas opposés. Un atout qui m’a aidée dans ma scolarité comme dans ma vie professionnelle. Une transition d’autant plus imperceptible qu’elle se montrait facile… »

Je vous mets au défi de distinguer chez certaines Trans qu’elles le sont… Ce n’est pas qu’une question d’allure. Le fait est qu’on se refuse certaines réalités qui nous paraissent inouïes.

Dites à une fille dans l’âme, qu’elle est fille…  et vous toucherez une évidence…  Le tout étant de le faire adopter par le tout-venant. Les préjugés ont la vie dure, quels que soient les cieux ou les continents…