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Tandis que les derniers chiffres de l’inflation montrent une hausse du niveau général des prix de 8,5 % pour l’ensemble de l’année 2022 et que les craintes quant à l’évolution du pouvoir d’achat se cristallisent, retour historique sur la Grande Dépression au travers d’un témoignage à la fois ludique et touchant.

Bilan de l’inflation sur l’année écoulée

L’indice des prix à la consommation de décembre vient d’être publié par l’Institut de la statistique en Polynésie française (ISPF) : 109,2. En le comparant avec celui de décembre 2021 (100,65), on constate une augmentation de près de 8,5 % en un an. Ce chiffre aggrave la mesure de l’indicateur de l’inflation sur une année glissante, qui était de 8,1 % en novembre, 7,8 % en octobre, 7,6 % en septembre, ou encore 7,2 % en août. Notons pour autant que cela n’a rien de très surprenant, le début du phénomène inflationniste datant de janvier 2022, avec une augmentation mensuelle de 1,8 %, ce qui en fait la plus forte augmentation de l’année précédente. Ainsi, il est probable que dès le mois prochain, l’inflation sur une année glissante voit sa mesure se réduire progressivement. On attend d’ailleurs pour 2023 une inflation moins importante que celle que nous avons subie l’année dernière… si aucun élément nouveau ne vient toutefois gripper la machine.

Une telle hausse des prix ne se produit pas sans conséquence pour le pouvoir d’achat des Polynésiens, même si chacun est évidemment différemment frappé par le phénomène. Le code du travail de la Polynésie française, en imposant que le SMIG augmente dans les mêmes proportions que l’indice des prix à la consommation si celui-ci connaît une variation de plus de 2 %, limite par exemple l’impact sur les salariés concernés. Ainsi, depuis novembre 2021, le SMIG mensuel brut a connu quatre revalorisations successives, soit plus de 16 000 Fcfp au total, c’est-à-dire une hausse de 10,6 %.

Cela ne signifie pas pour autant que les fins de mois sont simples, mais cela assure – en moyenne bien entendu – une relative stabilité du pouvoir d’achat. Tel n’est pas forcément le cas des autres catégories de salariés, ou encore moins de ceux qui sont sans emploi ou des retraités, particulièrement pour les moins aisés d’entre eux. Or, rappelons que le taux d’emploi en Polynésie française reste extrêmement faible, avec 53 % seulement de la population en âge de travailler (de plus de 15 à moins de 65 ans). De la forte inflation, il peut ainsi résulter, pour une partie de la population, une misère économique et sociale d’importance.

Le krach de 1929 et la Grande Dépression

L’exemple historique sans doute le plus frappant d’une crise économique générant une misère sans précédent se trouve dans les années qui suivirent le krach boursier de 1929. Le 24 octobre, à midi, l’indice de Wall Street, le Dow Jones, a perdu près du quart de sa valeur. C’est la panique et ce « Jeudi noir » enclenche une crise qui va se poursuivre durant des années et s’étendre au monde entier. En 1932, la production industrielle américaine a été divisée par deux et le taux de chômage aux États-Unis a bondi à 24 %. L’ensemble de la période allant du krach au début de la Seconde Guerre mondiale, en 1939, est connue comme la « Grande Dépression ».

Une région des États-Unis, à cheval sur l’Oklahoma, le Kansas et le Texas, va être particulièrement éprouvée à cette époque. Dans cette région du centre des États-Unis, s’ajoute aux effets généraux de la Grande Dépression un phénomène de tempêtes de poussière provoqué par une forte sécheresse dont les effets sont rendus redoutables par les conséquences de pratiques de cultures trop intensives (surlabourage) et donc érosives. C’est le Dust Bowl (littéralement « bassin » ou « bol de poussière »), une catastrophe écologique et humaine qui ne prendra fin qu’en 1939, avec le retour de la pluie. Pour les fermiers de cette région agricole, il devient impossible de poursuivre leurs activités. Il s’ensuivra un exode rural massif, que l’on estime parfois à trois millions de personnes, qui quittent leurs terres et prennent d’assaut les routes américaines en quête d’espoir. Le prix Nobel de littérature, John Steinbeck, en a notamment rendu compte dans Les raisins de la colère, publié en 1939, qui suit la famille Joad dans son errance en direction d’une Californie rêvée El Dorado – à tort. Un roman poignant, qui confine au reportage et qui lui vaudra le Prix Pulitzer en 1940.

Jours de sable : témoignage du Dust Bowl

Une talentueuse artiste néerlandaise, Aimée de Jongh, s’est également attelée, en 2021, à l’évocation de cette période troublée et charnière de la Grande Dépression. Choisissant comme vecteur de transmission la bande dessinée, elle propose un témoignage sensible de la détresse des Américains frappés par la crise.

Le prisme choisi est celui de John Clark, un jeune photographe de New York, « une ville dirigée par l’argent et la violence… pas nécessairement dans cet ordre » (p. 181), qui décroche en 1937 une mission en Oklahoma. Plus précisément dans le Panhandle, cette partie de l’État qui ressemble au manche d’une poêle à frire. Tant géographiquement que temporellement, nous sommes au cœur du Dust Bowl. Envoyé par la Farm Security Administration (FSA), cette agence gouvernementale chargée de combattre la pauvreté rurale durant la Grande Dépression, John Clark doit témoigner de la misère consécutive aux tempêtes, de l’impossibilité de cultiver la terre dans de telles conditions et des affres de la faim, qui s’ajoutent aux extrêmes difficultés de la crise généralisée. Une fiction au contexte historique, donc, tant l’action de la FSA est connue pour son remarquable travail de documentation photographique constitué de centaines de milliers de clichés et destiné à planifier des programmes d’aide ou de relocalisation, ainsi qu’à informer les Américains, notamment urbains, sur les réalités sociales de la crise.

Servie par un dessin élégant, une mise en couleur feutrée et un encrage sûr apportant à la fois relief et vivacité, l’histoire est d’une rare intensité dramatique et son dénouement invite à réfléchir sur l’usage de la photographie, cet « art de la tromperie » (pp. 260-261). Aimée de Jongh nous guide avec finesse dans ce « lieu touché par la mort » (p. 53). Nous regardons par-dessus son épaule ces tranches de vies malmenées, broyées parfois, qui montrent « comment s’érode peu à peu l’âme humaine après des jours de sable » (p. 263). Nous suivons le chemin sur lequel nous convie l’auteur, sans voyeurisme et avec empathie pour ces êtres à la fois impuissants et résolument debout dans la tourmente : « J’étais certain que les gens du Dust Bowl me manqueraient. Avec leur honnêteté et leur force. Et leur persévérance, en dépit de tout » (p. 182).

Fort heureusement, les difficultés actuelles n’égalent pas celles décrites par Aimée de Jongh. Mais si l’époque nous épargne l’ampleur et la généralisation du choc de la Grande Dépression, il demeure certaines situations individuelles dramatiques que la relecture ou la découverte de cet opus, d’une certaine façon, appelle à considérer collectivement.

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