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Alors que la Maison des Sciences de l’Homme du Pacifique s’apprête à organiser un colloque à l’UPF, intitulé « Histoire et mémoire du CEP : un deuxième contact ? », Jean-Marc Regnault a décidé de boycotter l’événement. En effet, l’historien et contributeur régulier dans PPM est écœuré après la sortie de l’ouvrage « Des bombes en Polynésie », dans lequel les auteurs remettent en cause ses hypothèses. Ses détracteurs racontent par exemple que l’aéroport de Tahiti a été établi pour les touristes et que Pouvanaa n’a pas été arrêté en prévision de l’installation du CEP, ce qui fera pour le moins sourire les Polynésiens, ou les choquera véritablement… Comment peut-on oser réécrire ainsi sur le nucléaire et réaliser une histoire révisionniste sur le dos des opprimés, sans scrupule ?

Le livre récent (Des bombes en Polynésie, édition Vendémiaire, 2022, sous la dir. De R. Meltz et A. Vrignon) et le colloque qui se tiendra à l’Université de la Polynésie française (11-13 mai) permettront d’accroître les connaissances sur une douloureuse période de l’Histoire de cette collectivité d’Outre-mer. Tandis que les contributeurs ont accompli un travail remarquable, il est cependant regrettable que les deux directeurs de la publication aient commis deux fautes. L’une est déontologique. Dans une bibliographie indigente, ils laissent entendre qu’avant eux (et en particulier dans l’Université qui les accueille pourtant) rien n’avait existé. L’autre faute est d’ordre historico-politique. L’historien Jean-Marc Regnault, auteur de nombreux ouvrages de référence (voir à la fin de l’article), s’en explique.

« Au début des années 2000, dans diverses publications (après consultation des archives du CEP), j’avais émis l’hypothèse que, dès 1957, les plus hautes autorités de l’État (bien sûr dans le secret absolu) avaient déjà prévu que la Polynésie devrait accueillir les essais nucléaires. À cette époque, j’avais reçu l’approbation de l’Amiral Jean Moulin et des historiens spécialistes d’histoire militaire qui publièrent mes travaux. J’avais avancé l’hypothèse avec prudence (certains faits n’étaient peut-être pas corrélés à la préparation du CEP) mais la multiplicité des corrélations méritait qu’on y vît une « préméditation » de l’État. 

J’aurais aimé que mes détracteurs fissent preuve de prudence en sens inverse : les enchaînements qu’ils considèrent comme le fruit du hasard ne mériteraient-ils pas qu’on s’étonnât de leur succession ?

Les directeurs de la publication citée plus haut ont remis en cause mes hypothèses, sans discussion préalable. Je les aurais mis en garde contre les risques de réactions des Polynésiens.

L’État a fait l’effort de reconnaître les dégâts sanitaires et environnementaux des essais et voilà que maintenant, de façon péremptoire, avec une lecture biaisée des documents, on laisse entendre ceci aux Polynésiens (c’est la déduction qu’ils tireront du livre) : « de 1957 à 1961, il ne se passe rien en rapport avec le nucléaire… on a construit un aéroport pour les touristes, arrêté Pouvana’a parce qu’il était un mauvais dirigeant bien qu’élu démocratiquement et supprimé la loi-cadre parce que vous n’étiez pas prêts de vous administrer vous-mêmes… »

Je n’irai donc pas au colloque et la controverse technique et historique, je la mènerai prochainement en procédant à une nouvelle édition de mon livre sur les essais nucléaires (sortie espérée à la rentrée prochaine). Notamment, je reviendrai sur l’idée défendue par R. Meltz que l’aéroport a été conçu pour les touristes. Non seulement le verbatim de la réunion interministérielle contredit cette affirmation, mais les documents de l’Aviation civile d’État confirment que les transporteurs internationaux n’avaient pas spécialement besoin de Tahiti.

« Raconter aux Polynésiens que l’aéroport a été établi pour les touristes les fera sourire et ne pas faire de lien entre la répression de Pouvana’a (dont les auteurs oublient le combat antinucléaire) et de ses amis, et les perspectives nucléaires, les choquera. Si le but était d’amener de la sérénité, c’est manqué. »

Jean-Marc Regnault

En attendant, je donne un exemple qui montrera que l’affirmation d’une non-corrélation entre les événements survenus entre 1957 et 1961, et la préparation du CEP, peut sérieusement être mise en doute.

Le 12 novembre 1958 (j’insiste sur la date) dans un Conseil de Défense présidé par de Gaulle, Couve de Murville s’inquiéta : que se passerait-il quand il faudrait passer aux explosions thermonucléaires ? Francis Perrin, directeur du Commissariat à l’énergie atomique, répondit : « Dans quelques années, il sera indispensable de choisir un autre polygone situé soit dans les îles du Pacifique, soit aux Kerguelen ».

Peut-on imaginer que le général de Gaulle en entendant ces propos soit resté de marbre et se soit dit : « Bof ! on aura le temps d’y penser ! ». En fait, il y pensait sans doute déjà (arrestation de Pouvana’a un mois avant cette réunion).

Et le Général prépara en effet dans les semaines qui suivirent les conditions pour que les Polynésiens ne protestent pas efficacement contre le futur transfert des essais.

a)   Une ordonnance du 23 décembre 1958 supprime la loi-cadre

b)    Dans une note du 6 janvier 1959 (archives de PF, 48 W 1610), le gouverneur affirma « la restauration dans sa plénitude du principe d’autorité » et mit en place les sinistres bureaux d’études.

c)    L’Armée mit en place un Comité d’action psychologique (fin novembre 1958)

d)   La Justice fut aux ordres de façon tellement arbitraire que la Cour de Cassation annula le procès de Pouvana’a.

Et, pour bien montrer que le Gouvernement du Général avait des projets de transfert, l’ingénieur général Gougenheim entreprit en 1959 des recherches sur des sites possibles dans des îles de Polynésie française. Son rapport (14 décembre 1959) a été orienté vers les îles les plus méridionales des Tuamotu. (Source : SHD 13 R 132 dossier 15) 

Les témoignages de Pierre Messmer (courrier de 1995) et du général Gallois (entretien téléphonique du 15 mai 1995) confortent l’hypothèse : avant que n’explosât la première bombe au Sahara, le 13 février 1960, le choix de déplacer les essais avait été fait.

Voilà pourquoi je regrette qu’une discussion préalable n’ait pas eu lieu entre chercheurs avant la publication de l’ouvrage, alors que j’avais mis mes propres publications à la disposition des directeurs de l’ouvrage.

J’espère simplement que les directeurs de la publication se reprendront avant le colloque. Raconter aux Polynésiens que l’aéroport a été établi pour les touristes les fera sourire et ne pas faire de lien entre la répression de Pouvana’a (dont les auteurs oublient le combat antinucléaire) et de ses amis, et les perspectives nucléaires, les choquera. Si le but était d’amener de la sérénité, c’est manqué. »

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Liste des principales publications de Jean-Marc Regnault sur le nucléaire quasi absentes de l’ouvrage incriminé (absentes de la bibliographie) :

– La bombe française dans le Pacifiquel’implantation : 1957-1964, Éditions Polymages-Scoop, Papeete, septembre 1993, 186 p.

–       Des partis et des hommes en Polynésie française, 1er volume : Here Ai’a, Ia Mana, Tireo, Tavini, Editions Haere po no Tahiti, Papeete, mai 1995, 204 p.

–       « De nouveaux atouts pour le mouvement indépendantiste », Le Monde Diplomatiqueseptembre 1995. (article sur la reprise des essais nucléaires en 1995)

–       « Tahiti avec ou sans la bombe », Vingtième Siècle, Revue d’Histoire, Paris, n° 53, janvier-mars 1997, p. 55 à 67.

–       « La France à la recherche de sites nucléaires : 1957-1963 », Cahiers du Centre d’Études d’Histoire de la Défense, n° 12, 2000, p. 29 à 54.

article précédent paru in The Journal of Military History, Lexington, Virginie, États-Unis, vol. 67, n° 4, octobre 2004, p. 1 223 à 1 248 (version remaniée et adaptée).

– « La question nucléaire dans le Pacifique Sud. Travaillisme, syndicalisme et Églises océaniennes dans les relations internationales » (en collaboration avec Paul de Deckker), in Revue d’Histoire diplomatique, 2003, n° 1, p. 63 à 81.

– parution en anglais du précédent dans The Contemporary Pacific, Hawaii, 2005, n°2, p. 339 à 357.

– L’ONU, la France et les décolonisations tardives. L’exemple des terres françaises d’Océanie, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2013, 250 p.

– La France à l’opposé d’elle-même, Essais d’histoire politique de l’Océanie, Api Tahiti éditions, 2015, 282 p.

–       « L’outre-Mer français pour faire face à la menace nucléaire », Paris, Revue d’Histoire Diplomatique, 2015/1, p. 43 à 58.

–       Pouvana’a et de Gaulle, la candeur et la grandeur, Api Tahiti éditions, 2016, 480 p.

(L’ouvrage qui établit le dossier soumis à la Cour de Cassation qui annule le procès de 1959, en octobre 2018)

–       « Refaire le procès d’une victime tahitienne de la grandeur. Quête et requête en faveur de l’innocence du député Pouvana’a a Oopa », in Jean-Pierre Bat, Olivier Fourcade et Sylvain Mary (directeurs), Jacques Foccart, archives ouvertes, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2017, pp. 177-190.

–       « Le référendum du 28 septembre 1958. Destins de ceux qui ont soutenu le NON », Paris, Revue d’Histoire Diplomatique, 2017/1, p. 37 à 51.

–       Le nucléaire en Océanie. Histoire des essais atmosphériques (1946-1974), Api Tahiti éditions, 2021, 212 p.


Le programme du colloque à l’UPF

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