Si, comme moi, ami(e) lecteur/lectrice, tu es né(e) et t’es bonifié(e) tel(le) un vin fin au siècle passé, tu connais sans doute le hit mondial Asimbonanga de l’incomparable Johnny Clegg. À sa seule évocation, le célèbre refrain ne résonne-t-il pas en ce moment même dans ta mémoire ? « Asimbonanga – Asimbonang’ u Mandela thina – Laph’ekhona – Laph’ehleli khona »…

Je te parle d’un chant que les moins de vingt ans peuvent – je l’espère – connaître. Asimbonanga (Mandela),de son titre complet, qui a conquis des millions d’auditeurs de diverses nations il y a près de quarante ans, est loin d’être une gemme isolée dans le corpus musical de celui qui fut appelé le « Zoulou blanc ». Entouré de talentueux comparses, successivement dans les groupes Juluka et Savuka, puis en solo sur la fin de sa vie, Johnny Clegg a sorti en quatre décennies plus d’une vingtaine d’albums qui sont autant de célébrations de l’Afrique, de ses langues, de ses voix ; sur des rythmes endiablés ou solennels, au gré d’accords festifs ou nostalgiques, le Zoulou blanc a façonné dans sa poésie de feu et de glaise, pour conjurer le sang et les larmes qui trempaient sa terre bien-aimée, les rêves de paix de tout un peuple.
Dans l’Afrique du Sud de 1987, la sortie de Asimbonanga sur l’album Third World Child fut en soi une véritable révolution artistique et politique. On ne parle pas là d’un tweet de circonstance d’un influenceur plus ou moins haut placé, qui, la main sur le cœur et le pouce sur l’écran, « condamne » le crime du jour d’un ton grave, sous le regard approbateur de sa cour virtuelle. On parle de textes en zoulou chantés par un Blanc aux côtés d’autochtones (virtuoses) dans un vortex sonore de guitares électriques, de synthétiseurs, de chœurs traditionnels et de percussions africaines – en plein apartheid. Une affirmation de fraternité musicale, linguistique et culturelle d’autant plus retentissante qu’elle s’élève non pas aux périphéries du territoire meurtri, mais au cœur même du peuple alors mutilé par la division ; une assertion de syncrétisme tellement contestataire qu’il n’est sans doute pas possible, si l’on n’a pas vécu l’oppression dans sa chair, d’en mesurer pleinement la force inouïe.
Je voudrais rendre hommage à cette poésie engagée, à la fois pacifique et pragmatique, émaillée d’images fortes qui ont eu le pouvoir, à l’époque, de mettre la conscience humaine face à la réalité. Une réalité qui était, alors, hantée par une absence radicale.
Celui que l’on ne voit jamais
« Asimbonanga » signifie en zoulou « Nous ne l’avons pas vu ». L’année où le titre est diffusé, Nelson Mandela est encore détenu ; suite à son arrestation en 1962 pour sa lutte contre l’apartheid, toute diffusion de son image est strictement interdite par le régime en place. Mais le souvenir de celui que l’on ne voit jamais ne s’efface pas si facilement. Voici que résonne à travers le monde un refrain en langue indigène entonné d’une même voix par des Blancs et des Noirs (je traduis à partir de l’anglais) :
« Nous ne l’avons pas vu
Nous n’avons pas vu Mandela
Là où il est
Là où il est prisonnier »
En nommant l’absence, le texte énonce sans ambages tout ce que la ségrégation s’appliquait à rendre invisible, indicible, inexistant. Il fait tomber les murs de la prison de Robben Island avant même que le futur président Mandela n’en soit physiquement libéré. Tel est le pouvoir de ce nous, indéterminé, irréductible, indivisible.

Éclats d’Afrique, éclats du monde
Quatre décennies plus tard, que reste-t-il de ce nous de Asimbonanga, que préfigurait déjà en 1982 celui de Scatterlings of Africa, l’autre succès de Johnny Clegg ?
And we are Scatterlings of Africa, both you and I
« Et nous sommes des Éclats d’Afrique, toi comme moi »
In our hearts a burning hunger, beneath a copper sun
« Dans nos cœurs, une faim brûlante, sous un soleil de cuivre »
Nous, éclats d’humanité, qui en 2025 sommes aussi à la croisée des chemins, sur le point de réaliser notre propre traversée du feu, peut-être pourrions-nous réécouter, mêlé au vent, le murmure du Zoulou blanc :
We are all islands ‘til comes the day we cross the burning water
« Nous sommes tous des îles jusqu’à ce que vienne le jour où nous traverserons l’eau brûlante »
Ce thème de la traversée, crucial dans l’œuvre de Johnny Clegg, s’associe toujours dans sa vision à l’idée de rencontre, de contact fraternel, de (re)connaissance de l’autre. La traversée évoquée est aussi un voyage de courage et d’efforts, vers un avenir plus lumineux où l’on peut enfin guérir de l’absence de l’autre, sur une terre régénérée à la force des bras et du cœur.
I’m on my way to find you, my friend
« Je suis en chemin pour te trouver, mon ami »,
chante justement l’artiste en 1993 dans la chanson When the system has fallen, un an après la chute de l’apartheid.

Osiyeza : The Crossing
La même année, il est un titre en particulier qui emblématise superbement l’idéal humaniste du Zoulou blanc, par sa perfection poétique et musicale. Parue sur l’album Heat, Dust and Dreams (« La chaleur, la poussière et les rêves »), la chanson bilingue The Crossing (« La traversée, le voyage ») – Osiyeza (« Nous arrivons »), est un hommage de Johnny Clegg à son ami disparu Dudu Mntowaziwayo Ndlovu. Artiste zoulou, percussionniste, danseur et chanteur dans les groupes Juluka et Savuka, celui que ses amis appelaient Dudu Zulu avait été assassiné l’année passée, en 1992. The Crossing – Osiyeza, véritable hymne d’espoir et de rédemption, a été réinterprété pour le film Invictus de Clint Eastwood en 2009, puis par un collectif de musiciens de premier plan dans un hommage à Johnny Clegg en 2018.
Osiyeza, osiyeza, sizofika webaba noma
Osiyeza, osiyeza, siyagudle lomhlaba
Siyawela lapheshaya lulezontaba ezimnyama
Lapha sobheka phansi konke ukhulupheka
« We are coming, we are coming, we will arrive soon
We are coming, we are coming, we are moving across this earth
We are crossing over those dark mountains »
Where we will lay down our troubles »
c’est-à-dire (je traduis encore à partir de l’anglais) :
« Nous arrivons, nous arrivons, nous arriverons bientôt
Nous arrivons, nous arrivons, nous réalisons notre traversée de cette terre
Nous franchissons ces montagnes sombres
Vers le lieu où nous déposerons nos fardeaux »
Dans un entrelacement de voix et de langues, la composition musicale du refrain fait dialoguer le chœur et le chanteur, dont la prière finale vient abolir la distance :
Make my Crossing, over those dark lands
Gonna touch your face
« Accomplir ma traversée, par-dessus ces contrées sombres
Et venir toucher ton visage »
Le Zoulou blanc est parti vers les étoiles en 2019.
Je veux retenir un peu de sa sagesse, et me souvenir que la traversée vers l’autre est aussi une traversée vers soi. Me souvenir que là où je vais, tu seras également, toi, « l’autre » dont mon époque a si peur.
Who has the words to close the distance between you and me ?
« Qui a les mots pour clore la distance entre toi et moi ? »
(Johnny Clegg, Asimbonanga)

