La géographie des petits territoires insulaires du Pacifique en fait des lieux de vie exceptionnels et de formidables destinations touristiques, mais c’est aussi l’origine de contraintes majeures pesant sur leurs potentiels de développement économique. L’éloignement des marchés mondiaux, la faible dimension des surfaces émergées et des populations, la fragmentation des territoires entre multiples archipels et îles dispersées, et une fragilité environnementale structurelle, constituent autant de freins à l’efficacité économique.
Comme le met en évidence l’étude de la Banque Mondiale intitulée « Pacific Possible » (2017), les petits pays insulaires du Pacifique (PICs) sont les plus mal placés dans le monde au regard des deux contraintes majeures que constituent 1) l’éloignement moyen par rapport aux marchés mondiaux (axe vertical sur le graphique ci-dessous) et 2) la taille de la population (axe horizontal, mesuré en échelle logarithmique afin de resserrer les points représentant les différents pays ; sur le graphique, la Polynésie française se trouverait approximativement au-dessous du o de Samoa).

On ne peut évidemment pas modifier les réalités géographiques, mais il existe des moyens de relativiser les distances, à l’instar des transports aériens qui ont rapproché les pays, particulièrement sous l’effet de la dérégulation du secteur dans les années 1980. Aujourd’hui, le développement du secteur de l’économie numérique contribue considérablement au desserrement des contraintes de distance et de taille et constitue de ce fait une source de croissance substantielle des revenus et des emplois dans les petits territoires insulaires du Pacifique. Grâce aux technologies de l’information et de la communication (TIC), les PICs (sans compter donc les territoires liés à la France) pourraient, d’après les estimations de la Banque Mondiale, voir d’ici 2040 leurs revenus nationaux (PIB) augmenter de 5 milliards de US$ (environ 500 milliards de Fcfp), leurs recettes budgétaires augmenter de 1 milliard de US$ (100 milliards de Fcfp) et leurs marchés du travail s’enrichir de 300 000 nouveaux emplois.
La Polynésie française doit s’inscrire pleinement dans ce mouvement et bénéficier ainsi de ces nouvelles opportunités de développement. Les emplois et revenus à attendre sont en premier lieu directement liés aux entreprises du secteur (pose des câbles, antennes et autres infrastructures, services de télécommunications, centres de gestion et stockage des données ou « data centers », etc.), puis aux activités utilisant les nouveaux moyens de connectivité (e-commerce, marketing en ligne, services numériques, etc.). De façon plus indirecte, le développement des TIC est susceptible d’engendrer des gains de productivité pour toutes les entreprises polynésiennes. Enfin, ces emplois et revenus liés aux TIC doivent entraîner de nouvelles dépenses de consommation et d’investissement, créant ainsi d’autres emplois et revenus dans tous les secteurs de l’économie. Au total, si l’on s’en réfère aux estimations de la Banque Mondiale pour les PICs, on peut espérer pour la Polynésie française d’ici 2040 des hausses de l’ordre de 20 milliards de Fcfp pour le PIB, de 5 milliards pour les recettes budgétaires et autour de 10 000 pour les emplois, voire plus en comptant tous les effets indirects.
De réelles opportunités pour la Polynésie
Le président actuel de la Polynésie française, M. Moetai Brotherson, affiche un profil de geek. Cela peut représenter une chance pour l’expansion des activités liées au numérique et à l’intelligence artificielle dans le pays, surtout, s’il parvient à jouer efficacement un rôle d’ambassadeur du pays auprès de certaines grandes entreprises du secteur des TIC. Il est clair en effet que, selon le chemin pris en matière d’investissements dans ce secteur, les bénéfices à en attendre peuvent être plus ou moins importants pour la population polynésienne.

Il ne fait guère de doute que l’engagement annoncé de Google à investir à Tahiti présente de nombreux avantages et ouvre de réelles opportunités. En tout premier lieu, les nouveaux câbles prévus pour relier Tahiti aux Etats-Unis, à l’Australie, au Chili, à Fidji et à Guam devraient arriver à un moment opportun, notamment du fait que le câble Honotua (reliant Tahiti à Hawaii), posé en 2009-2010, n’aura plus alors qu’une espérance de vie d’un peu moins de dix ans (on estime la durée de vie d’un tel équipement à 25 ans environ) et que son remplacement coûterait très cher à l’OPT ou au Pays. Si l’on ajoute à cet investissement, la construction et la mise en activité d’un ou plusieurs data centers, dont l’un à Faratea, on peut attendre au moins quelques dizaines d’emplois, et les revenus et effets induits correspondants. Des perspectives plus amples sont aussi avancées, quoique de façon assez prudente.
Stimuler l’activité existante dès maintenant ?
A Tahiti, devant ce type de projets, il est normal d’afficher un certain scepticisme. On a trop vu de projets de grands investissements extérieurs s’évanouir comme des mirages, à l’instar de l’énorme projet hôtelier du Mahana Beach, porté par un consortium chinois et annoncé en 2015 à hauteur de 250 milliards de Fcfp, réduit ensuite en Village Tahitien, pour survivre encore modestement aujourd’hui dans les limbes des rêves hôteliers polynésiens. On se souvient également des projets d’aquaculture à Hao, ou encore de l’utopie éphémère des Îles flottantes.
Le data center n’est pas une nouveauté à Tahiti, Le premier ayant vu le jour en Polynésie française, Tahiti Nui Fortress, a été ouvert en 2016, fruit d’une coopération entre Tahiti Nui Telecom, une filiale de l’OPT et la société hawaiienne DRFortress. Le data center fonctionne depuis lors avec une poignée d’employés. Il stocke des données non seulement pour l’OPT elle-même, mais aussi pour diverses entreprises et administrations de Tahiti. Il semble cependant que le centre ne fonctionne qu’à 25 % ou 30 % de sa capacité. On comprend que la venue d’un géant comme Google soit de nature à donner un nouvel élan à l’économie numérique à Tahiti, mais n’est-il pas possible de faire mieux tout de suite ? Ne peut-on pas stimuler l’activité existante, étant entendu que pour ce qui concerne Google on ne peut guère espérer un vrai début de production sur place avant 2026 ? Et si l’on ne peut pas faire beaucoup mieux dès à présent, ne serait-ce pas le révélateur inquiétant d’autres freins à l’expansion du secteur numérique à Tahiti ?

Les projets autour de la High Tech sont séduisants, mais une véritable expansion du secteur exige probablement des progrès dans de multiples autres domaines de l’écosystème au sein duquel évoluent les entreprises concernées. L’étude des stratégies de localisation des data centers révèle qu’il s’agit de subtils arbitrages entre des avantages de coûts (climat modéré et sec, énergie bon marché, faible coût du foncier, écosystème industriel favorable, pool de main d’œuvre qualifiée, réglementation adaptée, etc.), des atouts en termes de sécurité (solutions alternatives en cas d’accident ou catastrophe, éloignement des dangers de terrorisme), et une recherche d’avantages du côté de la demande (proximité des clients).
Tahiti n’arrive certainement pas en tête pour ces avantages de coûts, ce qui peut impliquer de devoir consentir des faveurs spéciales aux entreprises intéressées, avec les problèmes d’équité et d’efficacité que cela risque de soulever par rapport aux autres entreprises du pays. En revanche, le positionnement des data centers sur le hub que pourrait constituer Tahiti dans la région peut engendrer des effets positifs résultant de l’accroissement des solutions alternatives offertes en cas d’incident et une proximité à l’égard de clients de la région. Un avantage en termes de sécurité est envisageable, y compris aussi par rapport aux PICs voisins, au sein desquels les risques climatiques et environnementaux sont probablement plus grands qu’à Tahiti.
Des questions fondamentales
Les inquiétudes et les conditions de succès de ces projets du point de vue de la population polynésienne portent sur plusieurs autres questions fondamentales : la réglementation, la souveraineté dans la protection des données, les ressources humaines et les infrastructures de base (énergie, routes).
En matière de réglementation, le code des télécommunications est certainement à revoir, en particulier pour ce qui concerne la place de l’OPT dans l’écosystème. Actuellement l’OPT a le monopole des liaisons extérieures, conséquence du choix qui a été fait de confier à l’opérateur historique local l’investissement dans les câbles sous-marins Honotua, puis Natitua étendant les liaisons sous-marines à une vingtaine d’îles des Marquises, des Tuamotu et plus récemment Rurutu et Tubuai, ainsi enfin que Manatua reliant Tahiti à Samoa et à Cook. Cela représente des sommes considérables (une quinzaine de milliards de Fcfp au total) pesant lourdement sur les finances de l’opérateur historique, même si ces investissements ont été soutenus en partie par le pays et par l’État, via le système de défiscalisation. L’arrivée de nouveaux câbles risque d’augmenter les difficultés de rentabilisation des investissements de l’OPT. Cela devrait bénéficier aux consommateurs, mais quelles seront les conséquences pour les finances publiques ? La transition vers un système plus ouvert doit donc être opérée avec intelligence et doigté.
L’ironie serait ensuite de sortir du monopole de l’OPT pour tomber dans celui de Google, avec les problèmes de souveraineté dans la protection des données qui peuvent venir s’ajouter à la seule question économique. Le droit de la concurrence, installé en Polynésie, protège des monopoles et autres abus de position dominante dans ce domaine, mais la vigilance va devoir être de mise.

Concernant les ressources humaines, le secteur du numérique et plus encore les métiers autour de l’intelligence artificielle exigent des personnels de qualification élevée. C’est la raison pour laquelle, les entreprises du secteur recherchent généralement des bassins d’emploi proches de grandes universités et riches en personnels spécialisés. La Polynésie ne possède évidemment pas en abondance ce type de ressources. Une évolution en profondeur de l’éducation et de la formation est nécessaire si l’on veut que l’expansion des TIC à Tahiti soit à la hauteur des attentes en matière d’emplois et de revenus. Certes, Google semble devoir s’engager à développer des formations et une école d’ingénieurs. Mais cela prend du temps et les effets sur l’emploi local risquent de se révéler décevants, au moins dans les prochaines années. Le président Brotherson a d’ailleurs pris soin de ne pas faire de promesses excessives en ce domaine.
Enfin, la création des data centers et plus généralement l’expansion des TIC, même s’il s’agit de High Tech, nécessitent des infrastructures plus basiques dans le domaine de la fourniture d’énergie ou tout simplement de transport terrestre. Concernant l’énergie, on peut penser que l’expansion de la génération électrique solaire est de nature à répondre aux besoins nouveaux. En revanche, les transports terrestres entre Papeete et Faratea sont un modèle d’inefficacité et le resteront tant qu’une route à quatre voies ne sera pas construite. Cela ne constitue peut-être pas un obstacle insurmontable aux projets d’investissements en question, mais une amélioration radicale en ce domaine serait de nature à les faciliter grandement. Rappelons que ces projets d’infrastructures plus terre à terre, outre leur rôle de soutien aux investissements de High Tech, auraient l’avantage de fournir plus rapidement du travail et des revenus à un grand nombre de Polynésiens dont les qualifications sont peu adaptées aux TIC.
Bienvenue donc aux investissements de Google, en espérant que l’effet de réseau correspondant stimule l’ensemble de l’économie numérique polynésienne. Mais pour les prochaines années, la priorité doit encore être donnée aux investissements de base, à l’éducation et à la formation de la main-d’œuvre.

