Pierre Sicaud est nommé Gouverneur de Tahiti en octobre 1958. Or, ce haut fonctionnaire fut aussi le capitaine Sicaud du 2e squadron du 3e bataillon d’infanterie de l’air, les héroïques parachutistes de la France libre du Special Air Service (SAS).
Photo mise en avant : Crédit Fonds Sicaud

Dix de ses frères d’armes venus de Tahiti ont combattu dans les rangs du 4e bataillon d’infanterie de l’air. Pierre Sicaud aidera notamment l’ancien SAS tahitien Pita Tihoni à recouvrir des droits à pension pour blessure de guerre. Car le gouverneur Sicaud, ancien parachutiste du 3e SAS, sera implacable dans le traitement des affaires polynésiennes.

Mobilisé pendant la guerre
Pierre René Jean Sicaud est né le 14 mars 1911 au Mans. Bachelier à 15 ans[1], il entre en 1928 à l’École nationale de la France d’Outre-mer (ENFOM). L’école forme les cadres de l’administration coloniale. En 1933, l’administrateur colonial fraîchement diplômé débute sa carrière à Madagascar comme élève administrateur à Morondava[2], puis occupe de 1935 à 1937 le poste de chef du district de Belo sur Tsiribihina[3]. De 1938 à 1939, il est adjoint à l’administrateur supérieur des Comores, puis chef de subdivision de Mayotte.
Pierre Sicaud est mobilisé. Il écrit : « La guerre m’a trouvé en septembre 1939 à Madagascar. Sous-lieutenant, sur ma demande, je rejoignis la métropole en mars 1940. Affecté au Groupe des Camps du Sud-Ouest où étaient rassemblés et entrainés les unités venant de nos Colonies, au début de juin 1940, je fus désigné commandant d’un détachement de renfort de 600 hommes environ destiné à la 6e Division d’Infanterie Coloniale que nous ne rejoignîmes jamais et pour cause ! Après avoir livré des combats en tant qu’élément retardateur au Nord de la Loire, nous parvînmes au fleuve. Après l’avoir traversé à la nage, je fus fait prisonnier sur sa rive Sud. Je m’évadais peu après d’Orléans et rejoignis la Zone Libre. »
Pierre Sicaud est renvoyé en poste à Majunga[4]. Il se fait affecter à Djibouti et rejoint les Forces françaises libres en Somalie anglaise en novembre 1942. Il y recrute des volontaires et avec un vieux rafiot gagne en juin 1943 l’Angleterre en passant le Cap de bonne espérance. Il s’engage dans les forces aériennes françaises libres le 23 juin 1943. Il est affecté à la CCE du 1er BIA le 1er juillet 1943, breveté à Ringway le 6 août 1943, puis muté le 10 novembre 1943 à la compagnie de commandement du 3e BIA. Il procède notamment aux entretiens des volontaires pour les ailes. Il est affecté au Head Quarter Squadron du 3e SAS puis en juin 1944, il est muté au 2e squadron du 3e SAS.
Chaque bataillon se constitue d’un état-major, de trois squadrons de combat et d’un squadron de commandement. Un squadron se constitue à effectif plein de cent trente hommes. Il est divisé en deux troops comptant respectivement quatre sticks de dix à douze hommes. Le squadron de commandement du 3e BIA est placé sous les ordres du capitaine Pierre Sicaud. Début avril 1944, le capitaine Sicaud prend le commandement du 2e squadron.
Dans le cadre de la mission Derry qui a pour but de faciliter la progression des unités de reconnaissance américaines en direction de Brest, la 2e compagnie du 3e SAS forte de quatre vingt hommes environ sous les ordres du capitaine Sicaud est parachutée en août 1944 dans le Finistère.
Le 3 août 1944, le capitaine Sicaud et ses hommes du 2e squadron sont dirigés vers le camp secret de Faiford. Les sticks seront parachutés entre Morlaix et Brest pour ouvrir la voie aux blindés de Patton qui progresse en Bretagne. La mission Derry a pour objectif Brest, les SAS devant ouvrir la marche aux Américains.
Une équipe de Jedburgh de trois hommes a été parachuté dans la nuit du 17 juillet pour préparer une drop-zone comprise entre Ploudniel et Lesneven. Les cinq sticks sautent en blind. Le stick du capitaine Sicaud atterrit dans la lande de Kervillon près de Ploudaniels. Ils restent camouflés dans le bois de Croc’h jusqu’au matin. Ils entrent finalement en contact avec des maquisards qui les dirigent vers le château de Penmarch en Saint-Frégant où le capitaine Sicaud retrouve les trois membres du Jedburgh Horace. Un observatoire allemand ne permet pas aux parachutistes de réaliser une mission de sabotage d’un dépôt d’essence. Le stick du capitaine Sicaud retourne vers Le Folgoët. Dans la nuit du 6 au 7 août 1944, les défenses allemandes sont tâtées. La Kommandantur allemande est installée au château de Lesvenen, protégé de barbelés et par un large fossé antichars. Les défenses nord sont approchées par quelques parachutistes. Les mitrailleuses allemandes font refluer les SAS qui décrochent. Le capitaine Sicaud ordonne le repli de ses hommes qui progressent péniblement dans les barbelés. À la suite de cette première reconnaissance, les parachutistes s’installent en embuscade sur la D.770. Un bruit de chenilles annonce l’ennemi dont deux Sherman américains capturés en tête de soldats allemands à pied. Les gammon bombs sont jetés sur les blindés. Les Bren guns entrent en action. Sicaud laisse un petite troupe de protection et décroche vers le sud. Les parachutistes apprennent que les Allemands ont évacué Lesneven en direction du nord vers Guisseny. Le capitaine Sicaud fait transmettre par son radio la position d’un important convoi d’artillerie allemand et demande un soutien aérien. Le convoi est anéanti quelques heures plus tard. Le 7 août, le stick Sicaud est en contact avec les Américains. Des consignes très strictes ont été données aux parachutistes pour approcher les Américains. Ils ont la gâchette facile. Les parachutistes font leur jonction avec les éléments du 86th Cavalry Regiment. Ils sont mis à la disposition de la 6e DB du général Grow. Le stick Sicaud doit prendre la route de Brest. Leur convoi évite Landerneau, franchit l’Elorn pour poursuivre sa route vers Dirinon puis Loperhet où les parachutistes doivent décrocher pour éviter leur encerclement par un détachement allemand. Le 11 août 1944, les parachutistes sont relevés et la compagnie Sicaud quitte la région de Brest pour Vannes où sont rassemblées toutes les unités SAS. Le 22 août, Sicaud gagne la Normandie à Arromanches, où ils sont embarqués à destination de la Grande Bretagne.
Le 24 août 1944, après quelques heures de permission, les hommes du 2e squadron sont rappelés pour une nouvelle mission puis dirigés vers la base de Fairford. Le stick du capitaine Sicaud est chargé dans le cadre de la mission Abel de renforcer et d’encadrer les maquisards du Groupement de Montbéliard afin de verrouiller la frontière suisse et d’empêcher les troupes allemandes en retraite d’utiliser la trouée de Belfort pour sortir de l’étau. Les parachutistes seront en liaison avec un agent du SOE, le commandant Paul qui dirige le maquis du Lomont, soient quelques deux mille cinq cent hommes. La zone est montagneuse et boisée propice à la guérilla. Le terrain a été balisé par la résistance qui est au spectacle lors du parachutage du stick de commandement du capitaine Sicaud. Dès leur arrivée, les SAS de Sicaud qui se placent sous le commandement de Paul attaquent Pont de Roide qui est défendu par trois cent soldats russes. Un assaut frontal est loin des méthodes de guérilla pour laquelle les parachutistes ont été entraînés et ils doivent se replier face à la résistance de leur objectif. Les parachutistes se placent alors en embuscade dans le secteur du Doubs. Le capitaine Sicaud gagne Pont-les-Moulins où il prend contact avec des éléments avancés du 4e Régiment de Tirailleurs tunisiens et du 3e Spahi composants de la 3e division algérienne. Ils progressent vers Baume-les-Dames dont ils s’emparent. Les SAS doivent tenir le pont qui enjambe le Doubs jusqu’à l’arrivée de l’armée de De Lattre. Les parachutistes privés d’armes antichars doivent se replier face à une première contre-offensive allemande. Le pont est dynamité par les Allemands pour enrayer l’avance alliée. Le 2e squadron doit opérer comme unité de reconnaissance de la 3e DIA mais est finalement rattaché à la 45e Division d’infanterie Us. Lors de l’attaque de Geney par les Américains, les parachutistes de Sicaud sont mis à nouveau à haute contribution et accusent de très lourdes pertes. Ils sont ensuite dirigés vers les Vosges.
La mission Abel est terminée. Le capitaine Sicaud fait sa jonction avec Conan[5] qui opère en Saône et Loire. Le bataillon se regroupe autour d’Epernay en Champagne.
Les Alliés avancent dans le sud de la Hollande. Les parachutistes français sont chargés de protéger les unités canadiennes et polonaises en progression. C’est l’opération Amherst. Le 3e SAS sautera à l’ouest de l’axe Hoogeveen-Groningen. Les deux Tahitiens Albert Colombani et Manarii Fateata sont eux engagés dans les rangs du 4e SAS.

Le capitaine Sicaud et les sticks du 2e squadron sont parachutés entre Smilde et Oosterwolde. Le capitaine Sicaud lors de sa progression dans l’obscurité pour rassembler ses hommes est blessé à l’œil gauche. Une aiguille lui a traversé la cornée. Ils entrent en contact avec la résistance hollandaise.

Le capitaine Sicaud installe son PC au café Hulst et engage les opérations de harcèlement de l’ennemi. Les parachutistes français sont peu à peu rejoints par les unités de reconnaissance alliées dont ils ont aidé à leur progression. À Nimègue, les SAS français sont embarqués par avion pour l’Angleterre qu’ils touchent le 20 avril 1945.
Pierre Sicaud est titulaire de la Distinguished Service Order[6] et de la croix de guerre 1939-1945, quatre palmes et une étoile. Il est commandeur de la Légion d’honneur et chevalier du Lion néerlandais, ordre honorifique du Royaume des Pays Bas.

Après la guerre, Pierre Sicaud entre au cabinet de Marius Moutet, ministre de la France d’outre-mer. Il est ensuite détaché à la Direction générale de l’Aviation civile d’octobre 1947 à juillet 1949 pour l’étude de toutes les questions d’aéronautique et d’infrastructure aérienne dans les territoires d’Outre-mer. En juillet 1946, Il est promu administrateur en chef de la France d’Outre mer et passe en juillet 1951, administrateur de classe exceptionnelle. De 1949 à 1950, il conduit trois missions successives gouvernementales d’études aux Kerguelen où il fonde en 1951 Port aux Français, une station technique et scientifique. De 1955 à 1958, Pierre Sicaud occupe le poste de gouverneur à Saint-Pierre et Miquelon. Il négocie notamment les crédits de pêche à Saint-Pierre-et-Miquelon avec les Canadiens.
Gouverneur en pleine affaire Pouvana’a a Oopa
En 1958, Pierre Sicaud est nommé Gouverneur de la Polynésie française. Il arrive le 25 octobre 1958 en pleine affaire Pouvana’a a Oopa. Sa lettre de mission est claire : « il doit rétablir l’ordre ». Pierre Sicaud est décrit comme un homme de marbre, parlant que peu et ne souriant jamais.
Le conseil de gouvernement de la Polynésie française a été dissous. Le nouveau conseil doit être élu dans un délai d’un mois. Le nouveau gouverneur Sicaud parcourt les districts appelant à la réconciliation. Il avertit solennellement : « Ceux qui s’entêteraient et resteraient sur le chemin de la discorde n’auraient plus droit ni au pardon, ni à la pitié »[7].
Le Gouverneur tire la leçon de l’expérience de la loi-cadre. Pour lui, il convient de dépolitiser l’exécutif local qui de surcroît allègerait les dépenses du territoire.
Les conseillers locaux cherchent donc une autre voie institutionnelle. Gérald Coppenrath est chargé de conduire une commission d’étude correspondante. La départementalisation est rejetée. Les vœux de la commission sont de conserver un statut de territoire d’Outre-mer modifié.
Suite au vote de l’assemblée du 14 novembre 1958 qui adopte la proposition de statut modifié, le gouverneur Sicaud adresse une note à Jacques Foccart[8] dans laquelle Céran-Jérusalémy est dénoncé comme l’ennemi politique n° 1. Le renforcement de l’exécutif local prôné par Céran-Jérusalémy est la porte à l’autonomie avec une perspective à long terme d’une sécession. Il est considéré comme plus dangereux que Pouvana’a car plus fin politique.
Le Gouverneur est déterminé à tourner la page de la loi-cadre. Il sera la seule autorité du territoire. Il a créé au sein de son cabinet un bureau militaire et le Service des affaires politiques, véritables services de renseignement et d’action psychologique. L’action du Metua Pouvanaa doit être dénoncée comme à l’origine de tous les maux. Le Gouverneur va s’appuyer sur Francis Sanford pour faire oublier Pouvana’a. En mars 1959, Francis Sanford est nommé chargé de mission auprès du Gouverneur. Il a pour consigne de suivre attentivement les émissions de radio en langue tahitienne, d’assumer les fonctions d’interprète lors de ses tournées dans les districts, être un observateur politique dans les sessions de l’assemblée et un interlocuteur privilégié entre les factions politiques locales.
Le gouverneur Sicaud intervient pour que le procès du Metua ne soit pas jugé en France et jusque dans le choix des jurés. Des renforts militaires sont requis par ce dernier pour maintenir l’ordre lors du procès.
Les vœux du gouverneur Sicaud sont atteints avec l’adoption du nouveau statut. Sa mission est remplie : « rétablir l’ordre, ramener le calme, réaffirmer l’autorité et faire adopter le statut de territoire d’Outre-mer ».
Son mandat retient aussi l’ouverture en 1961 de l’aéroport de Tahiti-Faa’a. Il indiquera être venu en bateau et repartir en avion.
Le 4 juillet 1960, Pierre Sicaud quitte la Polynésie congédié par le Premier ministre Michel Debré. Le 12 décembre 1961, il est remplacé par le gouverneur Grimald Aimé-Louis. Selon Jean-Marc Regnault, son départ équivalait à une sanction. Pierre Sicaud semble en avoir été particulièrement affecté. Il écrit à son fils adoptif Bruno : « L’homme dont la force et l’intelligence sont avant tout en service des autres. Vois-tu, Bruno, c’est pour cela que, longtemps, j’ai servi mon pays. C’était pour moi le meilleur moyen de servir. Servir c’est aussi un prompt mot, un beau mot, un noble mot. En fait, je n’en connais pas de plus beau. Et puisque je suis en veine de confidence, sais-tu ce qui a été pour moi, dans ma vie, ma plus pénible épreuve, la plus dure à supporter ? Ne plus pouvoir servir. »
Pierre Sicaud était royaliste. Dans son cercle familial, il disait que les rois avaient fait beaucoup plus pour le peuple que n’importe quel républicain. Sa grand-mère était Sicaud de Launay, descendante du Marquis de Launey, le dernier gouverneur de la Bastille.

Pierre Sicaud quitte la fonction publique pour devenir collaborateur dans un cabinet juridique et financier à Paris. Pierre Sicaud a épousé en troisième noce Gisèle Richard dont il adopte son garçon dénommé Bruno et âgé de six ans pour lui donner une éducation à la Sicaud : être honnête et servir[9]. En 1972, Pierre et son épouse créent à Nice un service de soins à domicile.
Pierre Sicaud est l’auteur d’un roman partiellement autobiographique intitulé Pierre Joël. Il ne sera jamais publié.
Il décède le 15 janvier 1998 à l’âge de 86 ans dans l’île de Groix située dans le Morbihan. En 1980, Pierre Sicaud avait choisi cette île au fort caractère pour y vivre sa retraite.
Notes :
[1] Il obtient la note de 40 sur 40 en philosophie ayant choisi comme sujet la philosophie de Kant. Il a aussi une bonne maitrise de l’anglais pouvant lire Shakespeare en ancien anglais. C’est aussi un grand sportif.
[2] Capitale économique et administrative du Menabe, une des 22 régions de Madagascar.
[3] Commune urbaine du district de Belo situé dans la région de Menabe.
[4] Ville portuaire de la côte nord-ouest de Madagascar.
[5] En septembre 1944, le 3e SAS sous le commandement du commandant Conan est engagé dans les opérations de Saône et Loire visant à sa libération dans des opérations de reconnaissance et de harcèlement. Si les maquisards du Lyonnais et de la Saône et Loire sont bien armés, ils manquent aussi d’instruction et d’encadrement. En prévision du débarquement de Provence, les parachutistes doivent retarder la progression des unités allemandes qui remontent les vallées de la Saône et du Rhône.
[6] Cette récompense militaire britannique a été créée par la reine Victoria en 1886 en reconnaissance de services méritoires individuels en temps de guerre.
[7] Les Nouvelles, 26 novembre 1958.
[8] Jacques Foccart, le résistant et gaulliste historique est secrétaire général de l’Élysée aux Affaires africaines et malgaches de 1960 à 1974 sous le général de Gaulle. Il est le fondateur du SAC.
[9] Sources familiales.

