Le 12 mai 2022, l’équipe de recherche internationale Event Horizon Telescope dévoilait à la presse du monde entier la première photographie du trou noir qui occupe le centre de notre galaxie. Je vous vois esquisser, chers lectrices et lecteurs, un sourire indulgent ou émerveillé. Un haussement d’épaules imperceptible ? S’arrêter sur l’actualité cosmologique pourrait paraître presque insultant à l’égard d’une actualité collective toujours pleine de défis (euphémisme poli, un peu désespéré). Je voudrais tenter quand même avec vous cette évasion.

Peu d’objets physiques emblématisent l’étrangeté aussi radicalement que le trou noir. Pour une contemplation des limites de l’entendement humain, promenons-nous au bord de cet objet de l’extrême, que les ouvrages de Stephen Hawking, notamment, ont rendu célèbre. S’il était une figure de style, on pourrait dire que le trou noir est simultanément une hyperbole et un oxymore : condensé extravagant de matière, insatiable dévoreur de lumière, il est le lieu de tous les excès et de tous les contraires ; il est le point de défaillance même de l’espace-temps.

Cet ailleurs couleur de nuit, couleur de rien, dont l’horizon est plus hermétique que celui des Enfers de la mythologie grecque, se dérobe à mon esprit fasciné. Ce dernier se raccroche à ce qu’il connaît (ou croit connaître) : je songe à ce que Claude Lévi-Strauss a appelé « signifiant flottant », élément du monde qui échappe à tout système de représentation. Je songe à la naissance, à la vie, à la mort. À la séparation. À la souffrance. À tout ce qui déborde ma capacité à appréhender rationnellement le réel.
Comme l’écrivaient Lévi-Strauss et, pour faire court, Aristote, devant l’insaisissable et l’informe, symbolisons. C’est ici que les arts – la « beauté », dirait le philosophe Charles Pépin – me sauvent ; ici que les trous noirs de la vie cessent de m’engloutir dans leur vertige innommable ; ici qu’ils deviennent une chance d’ouverture.
Mon esprit poursuit sa balade dans un paysage astrophysique désormais imaginaire. Un poème appris dans l’enfance resurgit – un « classique », une fois de plus. Vous le connaissez peut-être :
La Nuit
Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de loup de fougère et de menthe
Voleuse de parfum impure fausse nuit
Fille aux cheveux d’écume issue de l’eau dormante
Après l’aube la nuit tisseuse de chansons
S’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses
Et les jambes mêlées aux fuseaux des saisons
Veille sur le repos des étoiles confuses
Sa main laisse glisser les constellations
Le sable fabuleux des mondes solitaires
La poussière de Dieu et de sa création
La semence de feu qui féconde les terres
Mais elle vient la nuit de plus loin que la nuit
À pas de vent de mer de feu de loup de piège
Bergère sans troupeaux glaneuse sans épis
Aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige
Claude Roy, L’Enfance de l’art, 1942.

Dispensons-nous ici d’un commentaire académique, stylistique ou génétique, de ce poème. Je vais seulement m’y promener, comme je vous y invitais tout à l’heure. Même si le procédé n’est pas nouveau à l’époque, l’absence de ponctuation m’incite à errer en souplesse dans les ondulations familières des alexandrins, à en recomposer le rythme, au gré des images qui m’enchantent par leur pouvoir symbolique, au fil des récurrences sonores qui accrochent mes sens comme un éclair fulgurant s’empare d’un ciel nocturne. Je cède à l’appel de la synesthésie – nuit, vent, fougère, menthe, parfum, eau, chansons… ; puis je reconnais la silhouette du doute – le ravissement est aussi un vol, la lourdeur du songe exerce une oppression discrète, insidieuse comme un piège. Portée par le langage poétique, à l’abri du symbole, j’accepte cette part de doute et de peur, je l’apprivoise – un peu. Je réapprends que l’on ne possède jamais rien, que les épis et les richesses de la vie glissent dans nos mains comme le feu des étoiles, que l’existence est sable et poussière, que le lot du vivant est de danser sur la corde raide du manque. Difficile, vu le contexte d’écriture du poème, de maintenir à distance les démons de la guerre. Certes. Mais la promenade m’a conduite en un lieu que, sans ce vertige, je n’aurais jamais connu ; je me murmure de nouveau mon passage favori, tout en grâce et en fluidité :
Sa main laisse glisser les constellations
Le sable fabuleux des mondes solitaires
La poussière de Dieu et de sa création
La semence de feu qui féconde les terres
Bercée par de tels vers, je crois que je peux revenir avec plus de courage à l’actualité (pas l’actualité astrophysique, l’autre…). L’art nous permet de nous tenir au cœur du trou noir. C’est en tout cas l’espoir que je me plais à garder.


