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Voilà une question capitale, valable partout dans le monde et plus particulièrement dans l’ensemble français (c’est-à-dire aussi Outre-mer).

Sondage après sondage, les tendances sont claires : la confiance dans les partis politiques et l’espoir d’un changement grâce aux élections s’érodent.

Pourtant, à certains moments, fut bien ancrée l’idée que tout pouvait changer grâce à tel ou tel leader ou grâce au programme et tel ou tel parti. En même temps, ces mêmes leaders et partis étaient rejetés par une autre partie des citoyens.

Le 10 mai 1981, le résultat de l’élection présidentielle était attendu avec impatience. Sept ans plus tôt, à 20 heures, les journalistes hésitaient à annoncer le résultat tant il semblait serré entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand. Le premier fut finalement déclaré élu de justesse avec 50,81 % des voix tandis que 87 % des électeurs s’étaient déplacés pour voter. Les deux hommes s’affrontèrent à nouveau en 1981.

En 1981, François Mitterrand l’emporta avec 51,76 % des suffrages (participation électorale : 85,85 %).

Il faisait très beau en ce début de soirée printanière et les Français qui se pressaient autour des postes de télévision avaient ouvert les portes et les fenêtres. À 20 heures pile, le visage du leader socialiste apparut progressivement sur l’écran, mais le crâne ne laissait déjà aucun doute, ce n’était pas celui de VGE. On entendit alors des explosions de joie chez des voisins, tandis que d’autres hurlaient de retentissants mot de Cambronne.

Le slogan « Changer la vie » et le portait de Mitterrand avec la mention « La force tranquille » emportèrent l’adhésion des électeurs.  

Rien ne traduisait mieux l’espoir qui animait la gauche et bien au-delà était l’hymne dont les socialistes s’étaient dotés en 1977[1]. En voici quelques extraits :

Les voix des femmes et les voix des hommes
Ont dû se taire beaucoup trop longtemps
Ne croyons plus aux lendemains qui chantent
Changeons la vie ici et maintenant
C’est aujourd’hui que l’avenir s’invente
Changeons la vie ici et maintenant

Espoir de changement donc, mais pas à la manière des utopistes qui promettaient des lendemains qui chanteraient après une période chaotique de combats.

Libérer nos vies des chaînes de l’argent
Faire du bonheur notre monnaie courante
Maîtriser la science et dominer le temps

Le côté anticapitaliste apparaissait bien, discrètement toutefois, même s’il fallait ne pas fâcher les alliés communistes. On remarquera l’attention portée à la science. À l’époque, rares étaient les antivax, les « platistes » et les complotistes, du moins n’avaient-ils que de rares supports pour colporter leurs âneries…

Changeons la vie ici et maintenant
Libérer la femme
Libérer l’école
Donner la parole aux frères émigrants

Les vieux combats de la gauche apparaissaient : « libérer la femme » [un combat qui ne fut pas toujours exemplaire] et « libérer l’école » (mais la libérer de quoi ? en tout cas des théories fumeuses]. Quant au dernier slogan sur « les frères émigrants », il allait se révéler très vite en décalage avec une large partie de l’opinion.

Retenons surtout cette idée qu’il fallait un changement immédiat dans de nombreux domaines. D’où des décisions rapides : retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés, augmentation du SMIC et du minimum vieillesse, semaine de travail réduite à 39 heures, décentralisation et nationalisation de certaines banques et industries. Ajoutons des réformes emblématiques comme l’abolition de la peine de mort, une attention particulière portée à la culture et une plus grande liberté de l’information avec les radios libres[2].

Toutes ces réformes n’ont pas convaincu de leur efficacité, mais en 1981, la France avait pris du retard en de nombreux domaines et les gouvernements qui auraient été à la place de la gauche auraient fini par engager certaines d’entre elles (radios libres, décentralisation…).

Toutefois, il fallait répondre aux attentes fortes des Français les plus humbles, même si certaines mesures n’étaient ni raisonnables, ni mises en œuvre avec prudence. Pour mesurer ces attentes, il faut écouter la chanson de Barbara (Regarde), la grande interprète qui, comme beaucoup d’intellectuels, avait soutenu François Mitterrand :

Regarde, quelque chose a changé, l’air semble plus léger, c’est indéfinissable.

Regarde sous ce ciel déchiré, tout s’est ensoleillé, c’est indéfinissable.

Un homme, une rose à la main, a ouvert le chemin, vers un autre demain…

On a envie de se parler, de s’aimer, de se toucher.

Et de tout recommencer.

Pour celles et ceux qui ont vécu le 10 mai 1981, l’évocation du Président, « une rose à la main » qui ouvre « le chemin vers un autre demain » donne encore des frissons, même s’ils se sont éloignés des slogans et de certaines idéologies de l’époque. Il ne faut pas confondre la réaction enthousiaste devant un changement souhaité depuis longtemps et l’appréhension que celui-ci pouvait susciter. Nombreux étaient parmi les Français qui firent la fête, ceux qui imaginaient que les détenteurs du pouvoir économique résisteraient. Surtout que dans un monde avec des leaders comme Ronald Reagan et Margaret Thatcher réduisant le rôle de l’État et protégeant les gros intérêts (c’est-à-dire menant une politique inverse à celle du gouvernement socialiste) la France serait isolée.

Michel Rocard a fait part de ses sentiments contradictoires au soir du 10 mai. « Je craignais, écrit-il que tout cela finisse comme le Front populaire (en 1936) dans le drame financier, la honte et la crise ». Il ajouta qu’il avait peur car selon lui « moins de 1% des dirigeants du PS avait une idée claire de ce qu’était une balance des paiements : leur inculture économique me terrifiait ». Alors il participa à la fête, avec une idée en tête : « limiter la casse afin que ce triomphe ne soit pas annonciateur d’une nouvelle mort des socialistes »[3].

Toujours est-il que la victoire de François Mitterrand suscita une immense espérance, même si de nombreuses mesures se retourneraient contre leurs bénéficiaires. Les réalités du monde s’imposeraient, de même que les conflits internes (entre ceux qui voulaient toujours plus et ceux qui voulaient rester « sages ») fragiliseraient les Gouvernements de Pierre Mauroy et de Laurent Fabius.

En Polynésie, il se produisit quelque chose de curieux. En 1974, les Polynésiens votèrent majoritairement pour Mitterrand, tandis qu’en 1981, ils choisirent VGE avec près de 77 % des voix, un retournement spectaculaire… En fait, la Polynésie était relativement peu touchée par l’alternance politique au sommet de l’État en raison de l’autonomie et du partage des compétences. Vingt ans plus tard, Gaston Flosse expliqua cela à un journaliste parisien : l’autonomie mettait le Territoire à l’abri des impôts sur la fortune et le revenu, des trente-cinq heures, du RSA et des cotisations chômage… Encore plus curieux, des Français de l’Hexagone, effrayés par l’arrivée de la gauche au pouvoir (des communistes en particulier) vinrent « se réfugier » à Tahiti et y établirent des commerces ou des entreprises !

En Polynésie, il fallut attendre 2004 et la victoire électorale inattendue des opposants à Gaston Flosse pour susciter un immense espoir. La démonstration fut fournie par les manifestations de masse contre le renversement du gouvernement Temaru en novembre 2004[4].

La déception ne tarda pas. L’autonomie ne protégeait pas de tout. Le Gouvernement central de Jacques Chirac détenait le pouvoir de « couper les robinets ». La coalition autour d’Oscar Temaru n’était pas très solide et le leader lui-même n’expliquait pas clairement ses objectifs : rompre avec Paris ou maintenir des liens malgré l’hostilité du président de la République.

Que ce soit dans l’Hexagone ou en Polynésie, on ne retrouverait pas l’enthousiasme de 1981 ou de 2004. Même s’il y a toujours des personnes qui restent fanatiques de tel ou tel leader, les électeurs désertèrent les urnes, fragilisant ainsi les élus.

Tout se grippa significativement à partir de 2013 (la question syrienne, puis l’année suivante avec l’invasion russe de la Crimée). Des points forts de l’organisation du monde, qu’on croyait immuables, se fissurèrent. La démocratie ne semblait plus aux yeux d’électeurs (ou d’abstentionnistes de plus en plus nombreux) ce que Churchill, appelait « le pire des régimes, à l’exception de tous les autres. « Des hommes forts » semblaient désirés. Les règles du droit international, patiemment élaborées pour maintenir la paix et la coopération entre les États commencèrent à être bafouées. L’ONU avait de moins en moins la capacité d’intervention pour éviter les conflits. La force prime désormais. Les acquis des sciences sont remis en cause par des « spécialistes » auto-proclamés sur les réseaux dits sociaux.

Dans les partis politiques, les garde-fous qui permettaient d’éviter les surenchères ou les utopies disparaissent. Où sont les Michel Rocard ou Jacques Delors ?

Les enseignements de l’Histoire (en particulier celle des années du XXe siècle qui vit la montée des nationalismes) sont balayés. Pourtant, la grande leçon à retenir est que les leaders nationalistes, par une pente naturelle et paradoxale, finissent par être les admirateurs de grands dirigeants étrangers. Les partis nationalistes finissent toujours par être les partis de l’étranger, et oublient les intérêts et la culture de leurs propres peuples.

Que peut-on donc encore espérer de la politique ? Pas grand-chose tant que les leaders n’abandonnent pas les propositions simplistes, dont ils savent pourtant qu’elles sont irréalistes. Laisser croire que les hausses de prix peuvent être arrêtées dans un seul pays, laisser croire qu’il suffira d’un coup de menton pour que les OQTF (les personnes faisant l’objet d’une obligation de quitter le territoire français) pourront tous être renvoyés dans leur pays d’origine, laisser croire que « taxer les riches » suffirait à corriger les inégalités – pour ne citer que quelques exemples – devraient inciter les électeurs à ne pas écouter le chant des sirènes…

Une citation de Pierre Mendès France (qui fut président du Conseil sous la IVe République) éclaire le problème : « Les hommes qui contribuent à former l’opinion publique, et qui ensuite sont investis des responsabilités, ont des moyens d’être utiles ou nuisibles ».

Ceux qui ambitionnent de diriger notre destin sont-ils (ou seront-ils) utiles ou nuisibles ? Quelques mois avant des échéances électorales capitales, il faudrait se poser la question.


Notes :

[1] Paroles et interprétation d’Herbert Pagani sur une musique de Mikis Theodorakis

[2] Lorsque François Mitterrand mourut, le rédacteur en chef de Radio 1, Yves Fortuné, déclara à l’antenne : « Sans Mitterrand, nous n’aurions pas été là ».

[3] Michel Rocard, Si la gauche savait, entretien avec Georges-Marc Benamou, Robert Laffont, 2005

[4] Jean-Marc Regnault, Le pouvoir confisqué, éditions les Indes Savantes, 2005

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