L’Institut de la statistique en Polynésie française (ISPF) vient de rendre public l’indice des prix à la consommation pour le mois de juillet et affiche un taux annuel d’inflation de 6,9 % (Points conjoncture n° 8, juillet 2022). De quoi susciter quelques inquiétudes, d’autant que les phénomènes à l’origine de cette inflation se maintiennent pour l’instant.Lire…
L’inflation mesure la hausse générale (et durable) des prix. Elle rend compte du fait que le pouvoir d’achat de la monnaie diminue dans le temps. Chacun est bien conscient qu’avec un billet de 1 000 francs, on achète aujourd’hui des quantités moindres que celles que l’on pouvait acquérir avec la même somme quelques années plus tôt. Techniquement, on regarde l’évolution du prix d’un « panier-type » de produits au fur et à mesure des mois passés : l’Indice des prix à la consommation (ou IPC). Ce panier-type n’est bien entendu pas défini n’importe comment, mais il dépend du comportement observé des consommateurs (c’est à cela que servent les enquêtes « budget des familles » réalisées régulièrement par l’ISPF).
Une mesure inquiétante
Le chiffre de 6,9 % avancé par l’ISPF mesure l’inflation sur une année « glissante », en l’occurrence de juillet 2021 à juillet 2022 (le mois prochain, ce sera d’août à août, etc.). Ainsi, en moyenne, les prix ont augmenté sur cette période de 6,9 %, ce qui veut dire que si vos revenus n’ont pas augmenté autant, vous vous êtes appauvris en termes réels (votre pouvoir d’achat a diminué). Attention cependant, car au second semestre de l’année 2021, l’inflation était encore très faible. Elle ne s’accélère véritablement qu’à partir de janvier 2022. Si l’on calcule donc l’inflation depuis le début de l’année 2022, on trouve alors une inflation de 6,4 % en 7 mois seulement. Il faudra donc a priori s’attendre à un chiffre sensiblement supérieur sur l’ensemble de l’année 2022. De quoi inquiéter effectivement. Il suffit d’ailleurs de regarder l’évolution de l’IPC en Polynésie française depuis 10 ans pour constater que nous vivons quelque chose d’assez exceptionnel (voir graphique ci-dessous).
Ce n’est bien sûr pas un phénomène polynésien. L’ensemble du monde est touché, avec par exemple des inflations annuelles de 6,1 % en Métropole (INSEE, Informations Rapides 200, 29 juillet 2022), ou encore de 8,9 % pour la zone euro (Eurostat, Euroindicateurs 86/2022, 29 juillet 2022).

Un héritage de la crise Covid…
Cette inflation généralisée trouve sa source dans la récente et inédite crise sanitaire. Les fortes mesures de restriction qui ont été décrétées très rapidement dans la plupart des pays du monde, et qui se sont étalées durant une période assez longue, ont drastiquement fait chuter la production mondiale. Parallèlement, la demande des consommateurs a elle aussi diminué de manière importante du fait des confinements, des fermetures de nombreux commerces ou entreprises, de l’arrêt des liaisons aériennes, etc. Mais pour autant, les baisses de revenus supportées en moyenne par les populations affectées ont été relativement restreintes, en raison du nombre d’aides mises en place par les gouvernements, à la fois pour compenser les effets de la crise, mais également pour assumer les interdictions (notamment de travailler) imposées aux individus. La période pandémique a ainsi vu l’épargne des ménages sensiblement augmenter.
Avec la résorption de l’épidémie, les ménages ont retrouvé leur liberté d’action et leur capacité de consommation. La demande a donc connu une très rapide expansion. Mais, en revanche, du côté de l’offre, cela a été beaucoup plus compliqué. L’économie et les flux d’échanges internationaux ne sont pas une machine que l’on peut arrêter et remettre en marche sur une simple décision, fût-elle volontariste. La désorganisation des chaînes logistiques et d’approvisionnement a fortement pesé sur la capacité de reprise des marchés. La difficulté de redémarrage des industries extractives et énergétiques, notamment, s’est fait ressentir sur l’ensemble des processus de production.
L’explosion de la demande des consommateurs – encore renforcée par l’impérieux besoin de « se faire plaisir » après cette période morose et angoissante –, couplée à une reprise plus poussive de l’offre, ont créé les conditions du déséquilibre favorable à une hausse généralisée des prix. Lorsqu’un produit est plus demandé qu’il n’ait offert, son prix augmente mécaniquement. S’il est au contraire plus produit qu’il n’ait acheté, son prix diminue. C’est ce que l’on appelle souvent, notamment dans les médias, la « loi de l’offre et de la demande », bien qu’il s’agisse d’une appellation impropre. Ce n’est en effet pas une « loi économique », mais il s’agit du mécanisme de marché lui-même.
… entretenu par d’autres éléments
Cet effet initial s’est trouvé alimenté par d’autres éléments qui, tous, ont convergé au soutien de tensions haussières sur les prix. On pense évidemment à la guerre en Ukraine, qui génère mécaniquement de l’incertitude (toujours défavorable aux marchés) et des difficultés d’approvisionnement touchant les productions en provenance de l’Ukraine comme de la Russie. Cela se comprend sur les céréales, dont les deux pays sont grands producteurs, mais sur d’autres aspects également. Le fait, par exemple, que 25 % des engrais azotés mondiaux soient fabriqués en Russie, explique aussi la transmission de difficultés de production à d’autres marchés agricoles que ceux strictement céréaliers. Les trains successifs de sanctions internationales contre la Russie sont venus renforcer encore ces effets négatifs.
La politique « zéro Covid » de la Chine – largement ratée, notamment en raison d’une vaccination plus politique que réellement sanitaire – joue également un rôle important. Les nombreux reconfinements, massifs (se comptant par dizaines de millions de personnes), ont obéré la capacité de l’économie chinoise à approvisionner l’ensemble des industries mondiales, contraignant l’efficacité de leur reprise.

Les augmentations du coût du travail participent également à l’entretien des tensions inflationnistes. Confinements et télétravail, ajoutés aux aides compensatoires, ont parfois profondément modifié les incitations au travail de certains actifs. Cela a été particulièrement palpable dans la restauration, qui peine à trouver de la main d’œuvre. L’exemple des Grands Buffets, le célèbre restaurant de Narbonne, où l’ensemble des salaires a été revalorisé de 30 % en janvier dernier l’illustre bien. Et son patron annonce maintenant qu’à partir d’octobre 2022, les salaires seront indexés sur l’inflation, tous les six mois (Libération, 22 août 2022). Certes, la notoriété internationale de l’établissement permet sans doute de telles mesures fortes, mais ce n’est pas le cas de la plupart des autres restaurants. Sans parler du fait qu’une indexation systématique des salaires sur l’inflation présenterait le risque important d’une boucle prix-salaire qui pourrait alors mener le taux d’inflation à des niveaux bien plus élevés encore, et donc très dangereux.
Enfin, le change défavorable euro-dollar ne vient pas nous aider. L’euro est passé sous le dollar. Il faut remonter 20 ans en arrière pour retrouver un change aussi défavorable (voir graphique ci-dessous). Or, nombre de transactions internationales, notamment sur les matières premières, sont libellées en dollars américains (le franc Pacifique ayant comme chacun le sait une conversion fixe avec l’euro). Cela renchérit nos importations (très nombreuses), même si cela rend nos exportations plus compétitives (mais nous n’exportons que très peu). Le seul point positif est que cela rend la destination plus attractive pour les touristes américains (qui sont par ailleurs notre premier marché émetteur). Encore faut-il se donner les moyens de les accueillir.

Attendre et ne pas envenimer la situation
On le voit, les facteurs sont largement exogènes et nous ne pouvons localement que subir, en attendant que ces causes exogènes diverses s’atténuent. Sans surprise, ces perspectives peu roses sont bien comprises par les chefs d’entreprise polynésiens, comme en témoigne le baromètre réalisé par le Medef en juillet, selon lequel 92,6 % d’entre eux déclarent avoir une perception négative de l’avenir (Polynésie la 1ère, 19 août 2022).
Du côté des pouvoirs publics, il faut s’atteler à ne pas envenimer une situation déjà bien complexe. De ce point de point, la taxe « CPS » (« Contribution pour la solidarité »), improprement appelée « TVA sociale » (c’est une taxe sur la consommation, et non sur la seule valeur ajoutée), qui vient frapper d’un taux de 1 % chaque niveau de la chaîne verticale, était regrettable. Quant à l’infrangible tentation de répondre aux hausses de prix par la contrainte en multipliant les encadrements tarifaires (comme avec la loi du Pays adoptée le 7 juillet dernier par l’Assemblée) et en accentuant le recours aux Produits de première nécessité (PPN), elle devrait pourtant être combattue. Les contrôles de prix ne peuvent qu’entraîner des déséquilibres supplémentaires dans le fonctionnement des marchés, sans nécessairement parvenir à corriger les baisses subies de pouvoir d’achat. Le système des PPN, particulièrement, échoue assez largement à atteindre sa cible sociale. Même si les personnes visées (les plus vulnérables) en bénéficient, il représente un coût financier pour les autorités très largement supérieur aux bénéfices sociaux que l’on en retire, puisqu’une partie importante de l’effort consenti profite à des foyers dont la consommation n’a aucun besoin qu’on la soutienne.
Une telle analyse ne veut certes pas dire qu’il ne faut pas aider les personnes en souffrance, contrairement à ce que l’on a pu entendre, notamment de certains ministères, mais cela signifie que l’on aidera bien mieux les Polynésiens les plus en difficulté en répondant de manière ciblée à leurs besoins réels plutôt qu’en utilisant des voies détournées et inefficaces. La Banque mondiale vient d’ailleurs de le rappeler : « Les responsables publics doivent en outre s’abstenir d’appliquer des mesures génératrices de distorsions telles que les politiques de contrôle des prix, les subventions et les interdictions d’exportation, lesquelles pourraient aggraver la récente flambée des prix des matières premières. (…) les gouvernements devront réorienter en priorité leurs dépenses vers une aide ciblée aux populations vulnérables » (Banque mondiale, communiqué de presse du 7 juin 2022). Puisse-t-elle être écoutée, en Polynésie française aussi, sur ces deux aspects.
