Les partis politiques locaux affinent actuellement leurs programmes en vue des élections des représentants en avril prochain. Le temps des hommes politiques n’est pas celui du défi climatique. Dans les vœux de nos élus, vous ne trouverez pas un mot sur les multiples enjeux de la transition écologique. Pourtant, nos îles sont en première ligne…
Si des progrès ont été réalisés lors de la dernière mandature[1], l’action publique n’est pas, en général, à la hauteur des défis qui sont bien d’ordre systémique. De nombreux retards sont constatés dans l’élaboration de plans divers : Programmation Pluriannuelle de l’Énergie, Plan de Transition Énergétique, Plan Climat… sans parler du retard sur les objectifs suggérés par lesdits plans… Les désastres environnementaux qui s’amplifient (voir le bilan météo mondial de l’année 2022) et notre trop forte dépendance aux hydrocarbures devraient conduire nos futurs gouvernants à œuvrer plus intensément, avec en tête les axes primordiaux suivants : développement durable et équitable, décarbonation, biodiversité, résilience et adaptation, tout en étant conscients de nos handicaps : trop fortes inégalités sociales, grand isolement et très importante dépendance aux importations de toutes sortes. Dans un récent article (https://www.pacific-pirates-media.com/nous-entrons-dans-un-monde-nouveau-2-la-double-ou-triple-peine-climatique/), Jean-Marc Regnault évoque la future possible « tyrannie de l’empreinte carbone » qui pourrait menacer notre industrie principale qu’est le tourisme. C’est une raison de plus de contribuer rapidement et puissamment à la décarbonation de nos activités. Cet article propose un ensemble de mesures générales puis relatives au secteur de l’énergie électrique. Le problème à résoudre étant particulièrement complexe, les mesures sont nombreuses et touchent des aspects bien divers. Je laisse aux équipes politiques le soin de s’assurer de leur cohérence, de les prioriser et de les chiffrer. Ne sautez pas les notes de bas de pages qui vous dévoileront certains aspects peu connus !
Constat :
Notre empreinte carbone territoriale et importée est de 11 tonnes équivalent CO2 par habitant, soit autant que la France métropolitaine.
La Polynésie française dépend à 93 % des hydrocarbures pour son énergie primaire.
La production d’électricité est assurée à 66 % par les combustibles fossiles.
Le secteur de l’énergie électrique représente respectivement 29 % des émissions territoriales de gaz à effet de serre (GES).

Propositions :
Pour une gestion raisonnée et transparente de l’action publique en faveur de la décarbonation
Compte tenu des enjeux et de l’urgence à agir, il convient que l’action publique soit exemplaire, transparente et contrôlée par les institutions et la population.
- Réaliser les bilans carbone, établir des plans d’action de réduction des GES et recenser les surfaces utilisables pour le solaire, ceci pour toutes les administrations publiques[2]
- Faciliter financièrement la réalisation de bilans carbone dans le secteur privé et la mise en œuvre d’actions de réduction des GES[3]
- Réaliser annuellement une évaluation Climat du budget du Pays, la rendre publique et l’accompagner de débats dans nos institutions, voire de débats publics
- Inclure des critères Climat dans l’ensemble des études et plans réalisés ainsi que pour l’octroi de subventions publiques
- Rendre accessibles et transparentes toutes les gestions de concession de production, transport et distribution d’électricité[4]
- Prévoir des formations obligatoires pour tous les élus et cadres du Pays aux enjeux de la transition écologique
- Établir un vaste plan de communication et de formation, pour tout public, relatif à tous les aspects de la transition écologique[5]
Pour une maîtrise des consommations énergétiques
La demande en énergie doit être maîtrisée et, encore mieux, doit diminuer. On sait que le simple changement de comportement des particuliers ou des employés peut amener 10 à 15 % d’économies d’énergie. La sobriété et l’efficacité des usages doit être un leitmotiv de chacun.
- Améliorer sensiblement la communication grand public sur la maîtrise de l’énergie par une redéfinition des objectifs et un renforcement conséquent des moyens de l’Espace Info-Énergie[6]
- Obliger tous les concessionnaires de distribution d’électricité à réaliser des campagnes d’information sur les économies d’énergie
- Soutenir les ménages les plus modestes pour l’achat d’équipements économes en énergie ou producteurs d’énergie décarbonée[7]
- Faire appliquer la Règlementation Énergétique des Bâtiments de Polynésie française qui vise à améliorer le confort thermique tout en réduisant la consommation énergétique [8]
- Adapter la Règlementation Énergétique des Bâtiments pour la rénovation du bâti
- Procéder à une rénovation énergétique des « passoires thermiques » du patrimoine immobilier public
- Adapter au Pays le dispositif de Certificat d’Économies d’Énergie
- Taxer davantage les appareils fortement consommateurs, notamment les climatiseurs à basse efficacité (EER, Efficiency Energy Ratio) et, a contrario, diminuer les taxes sur les produits favorisant l’isolation, la protection solaire et l’aération[9]
- Règlementer la température des locaux recevant du public[10]

Pour un développement maîtrisé des énergies renouvelables (EnR)
L’énergie photovoltaïque est actuellement l’énergie renouvelable la moins chère, la plus aisée à mettre en œuvre et la moins polluante.[11]
L’impact écologique et esthétique des fermes photovoltaïques au sol, qui plus est dans un territoire où les terres immergées et cultivables sont limitées, est important. Aussi l’objectif est-il de maximiser l’occupation des toitures ou espaces urbanisés.
Un équilibre doit être trouvé entre grandes unités de production centralisées et petites unités décentralisées.
La décentralisation des unités conduit à amener la production au plus près des lieux de consommation, sans pertes en lignes. L’autoconsommation accompagnée de l’injection du surplus sur le réseau, donc sans batterie, doit être favorisée.
Les autres énergies renouvelables ne doivent pas être oubliées, en privilégiant les techniques les plus adaptées aux diverses géographies des lieux et à la redoutable contrainte de la maintenance dans un pays isolé et constitué de nombreuses îles dispersées sur un immense territoire.
Afin de pallier l’intermittence de la production de la plupart des EnR, le développement de systèmes de stockage, de préférence, centralisé est nécessaire.
Photovoltaïque :
- Renouveler l’appel à projets pour des fermes photovoltaïques en privilégiant l’usage du bâti existant et en acceptant une répartition des équipements sur plusieurs lots fonciers[12]
- Faciliter le tiers investissement par des entreprises ou des groupements de citoyens
- Rendre obligatoire les ombrières photovoltaïques des grands parkings[13]
- Pour les petites centrales, inférieures par exemple à 3 kWc,
- Revoir à la hausse le tarif d’achat par EDT des surplus injectés[14]
- Revoir à la baisse les tarifs de raccordement au réseau[15]
- Améliorer la rentabilité des installations photovoltaïques sur toitures destinées majoritairement ou exclusivement à une injection sur le réseau (aide fiscale ou augmentation du tarif d’achat ou baisse du tarif d’abonnement…)[16]
- Installer des panneaux photovoltaïques sur les toitures des lotissements sociaux afin de permettre des économies à leurs occupants et des recettes pour les organismes gestionnaires
- Afin de rendre accessible au plus grand nombre le solaire :
- Créer un chèque-énergie permettant aux ménages modestes de verser un dépôt initial pour l’achat d’une centrale photovoltaïque ou d’un chauffe-eau solaire ; le solde sera payé par eux-mêmes à crédit grâce aux économies réalisées
- Inclure le photovoltaïque pour autoconsommation dans les Aides à l’Investissement des Ménages (AIM)[17]
- Mettre en place des prêts à taux bonifiés et à démarches simplifiées pour les installations solaires[18]
- Rendre transparents les potentiels de raccordement d’installations photovoltaïques au réseau selon les lieux
- Rétablir les subventions pour les installations photovoltaïques en site isolé et simplifier leurs procédures administratives[19]

Divers
- Supprimer les subventions du FRPH (Fonds de régulation du prix des hydrocarbures) destinées à la production d’électricité[20]
- Renforcer l’étude des potentiels en énergies renouvelables et rendre public les résultats : houle, marées, vent…
- Soutenir l’expertise nécessaire au renforcement des énergies renouvelables dans les îles[21]
- Permettre la rémunération de services au réseau[22]
- Développer le stockage centralisé par batteries[23]
- Convertir une ou des centrales hydroélectriques existantes en Station de transfert d’énergie par pompage (STEP), ce qui constitue une autre forme de stockage[24]
- Réexaminer l’acceptation sociale et politique de nouveaux ouvrages hydroélectriques à Tahiti et ailleurs
- Développer l’utilisation de la biomasse à partir des déchets agricoles et sylvicoles ou du coprah, à proximité des lieux de culture[25]
- Développer de nouveaux projets de SWAC (Sea Water Air Conditioning)[26]
- Développer avec le soutien de l’Union Européenne et/ou de l’État un vaste plan d’expérimentations dans le domaine des énergies renouvelables : énergie thermique des mers (ETM)[27], autres énergies marines, hydrogène, micro-réseaux, île 100 % renouvelable…
- Accompagner les projets par une offre de formations initiales et professionnelles dans le domaine des énergies vertes et de la maîtrise d’énergie

Jean-Claude Foglia
Ingénieur consultant EnR
jean_claude_foglia@yahoo.fr
Notes :
[1] Code de l’énergie. Appel à projets pour 30 MW de fermes photovoltaïques. Mesures sur les sacs en plastique. Protection des lagons et de l’océan…
[2] Selon des sources sûres, de graves dysfonctionnements existent dans le suivi et la maintenance de centrales photovoltaïques du Pays, sans parler, par exemple, de l’usage abusif de la climatisation.
[3] BIPFrance (Banque Publique d’Investissement) s’occupe depuis peu de ce type d’aides qui sont devenues difficiles à obtenir et qui ne sont pas très adaptées à nos petites entreprises.
[4] Cela est réalisé, en partie, à Tahiti (après un long combat avec le concessionnaire) mais c’est à faire aussi dans toutes les autres îles. Établir une liste d’indicateurs obligatoires. Par exemple, les différents coûts de revient, les statistiques de consommation selon la typologie des clients et leur lieu géographique…
[5] C’est l’un des enjeux du Plan Climat en cours d’élaboration. Le défi est immense.
[6] Le manque de visibilité et d’impact de cette structure, pourtant essentielle, est patent, faute de moyens adéquats. https://www.facebook.com/EspaceInfoEnergiePF/
[7] L’aspect social des conséquences de la transition écologique doit être pris en compte pour chacune des mesures.
[8] Celle-ci, applicable au 1er juillet 2023, ne concerne malheureusement que le bâti neuf. https://www.service-public.pf/sde/la-reglementation-energetique-des-batiments-2/
[9] Un ventilateur consomme sept fois moins d’énergie pour un service similaire. Les particuliers se dotent de plus en plus de climatiseurs qui sont polluants en fin de vie. Les vendeurs de ce type de produits doivent participer au recyclage des unités. De plus, l’usage et le mauvais entretien des climatiseurs sont source de diffusion de maladies.
[10] La climatisation représente, à Tahiti, 50 % des consommations d’électricité pour les bâtiments de bureaux et 70 % pour les salles de classe équipées.
[11] Un à deux ans de production d’énergie par les panneaux suffisent à compenser les émissions de GES due à leur fabrication. Leur durée de vie est de 40 ans. Les matériaux utilisés (aluminium, verre, cuivre, silicium, sans terres rares) sont recyclables à 90 % : voir https://www.soren.eco/. Un dispositif de collecte et d’exportation est à mettre en place localement.
[12] Le 1er appel à projets a conduit à retenir quatre projets totalisant 30 MW, implantés au sol et situés non loin de Taravao. Si tout va bien, ils seront raccordés au réseau en 2024. Sur les quatre projets en cours, seulement deux combinent agriculture et production d’électricité, ce qui est un moindre mal.
[13] Fait en France métropolitaine depuis peu.
[14] Tarif bloqué à 15,98 Fcfp/kWh pour Tahiti et à 23,64 Fcfp/kWh pour les autres îles, depuis 2011.
[15] Augmentation discrète de 50 % au 1er mai 2022 pour la concession de Tahiti-Nord !
[16] Avec une autoconsommation d’au moins 50 %, le temps de retour sur investissement est de l’ordre de 5 ans. Il passe à 12 ans pour une injection seule, ce qui décourage les investisseurs potentiels.
[17] Actuellement, seul le chauffe-eau solaire est aidé.
[18] Quels sont les efforts actuels des trois banques du Pays en matière de transition énergétique ?
[19] La suppression de cette subvention est un grand frein au maintien des populations en site isolé : vallées, motu… Sans aide, le coût d’une installation avec batteries au plomb est devenu prohibitif.
[20] Cette subvention aux combustibles fossiles utilisés par EDT avait été supprimée en 2015 mais a été rétablie discrètement en août 2021. Elle conduit à un déséquilibre de concurrence avec les EnR.
[21] La péréquation introduite au 1/01/2022 a dégagé des financements pour les projets des communes. La mise à disposition de personnels qualifiés auprès des communes doit être renforcée. Le regroupement de communes pour la gestion des concessions doit être encouragé. Les préconisations déjà énoncées lors de l’audit de 2015 des premières centrales hybrides doivent être réactualisées et surtout appliquées afin d’obtenir une meilleure maintenance des équipements.
[22] Ces services effectués par des clients favorisent la stabilité du réseau et permettent de minimiser les investissements publics : délestage temporaire, vente d’énergie stockée à des moments critiques…
[23] Nous ne sommes pas favorables au développement décentralisé de batteries de stockage (hors véhicules électriques). Les batteries au lithium actuellement utilisées ont un fort impact écologique depuis l’extraction des métaux jusqu’à la quasi-absence de recyclage. Le stockage centralisé offre des garanties en termes de sécurité et de recyclage, ainsi que davantage de flexibilité pour les services rendus et a un coût moindre compte tenu des économies d’échelle. La mise en service récente du générateur virtuel Putu Uira par EDT est à saluer et permettra d’avoir un retour d’expérience.
[24] Actuellement en cours d’étude par le Pays et Marama Nui. Les STEP permettent d’utiliser les excédents d’EnR pour remonter de l’eau qui sera turbinée à un moment opportun, avec un excellent rendement de l’ordre de 85 %. Ce type de stockage, initié par la France il y a plusieurs décennies, est issu d’une technologie mature et est adaptée aux contraintes de pilotage du réseau.
[25] L’utilisation des huiles de friture ou de vidange, traitées actuellement par un petit acteur privé, est également à développer.
[26] Le SWAC utilise l’eau de mer en profondeur comme source froide afin d’assurer la climatisation de bâtiments. L’impact écologique est très faible et le rendement énergétique, sous certaines conditions, est important.
[27] La Polynésie française est pionnière dans la réalisation des SWAC. Cet avantage technologique pourrait être mis à profit pour passer à l’ETM.
