Une nouvelle voix s’élève en reo tahiti, celle de la poétesse Valérie Tetuaheeroa Murat, qui, avec vigueur, annonce la continuité du combat de Patrick Araia Amaru : faire vivre la langue tahitienne dans ses poèmes et transmettre le désir d’écrire dans cette langue, qui, comme l’affirmait Henri Hiro, est naturellement poétique. Quarante poèmes rédigés en reo tahiti et traduits ou adaptés en français pour la plupart viennent ainsi de paraître aux éditions Littéramā’ohi (seuls huit sont non traduits), illustrés par Tokainuia Devatine.
Enseignante (professeure agrégée de français-reo mā’ohi au collège Henri Hiro), Valérie Tetuaheeroa Murat transmet à ses lecteurs des poèmes de grande qualité dans les deux langues mais forme aussi ses élèves à la langue tahitienne et à la culture mā’ohi, et ne peut que leur insuffler par son enthousiasme le désir d’écrire dans leur langue. Ce but est affirmé dès le poème liminaire.
En ce qui concerne ce recueil, on a le sentiment en le lisant d’une éclosion de poèmes divers, longtemps portés par l’auteure, qui les met enfin au monde avec bonheur. Certains poèmes sont complexes et destinés à un public adulte mais d’autres, courts ou très abordables peuvent être facilement exploités pédagogiquement.
Le fil directeur de tous ces textes est bien l’amour de sa langue et de sa culture et un véritable engagement dans l’écriture ainsi que l’amour de son pays, même si d’autres thématiques sont présentes. Il faut préciser que l’auteure est tahitianophone depuis l’enfance et n’a appris le français qu’à l’école, ce qui fait que sa pensée est « pétrie » de cette langue qui l’habite et même la hante si on en croit certains textes. Et c’est cet aspect du recueil que nous examinerons d’abord.

L’ÉCRITURE, LA CULTURE, L’AMOUR DE SON PAYS
L’écriture
Le premier poème donne le ton : Tē parauparau nei te reo / La langue parle : la langue tahitienne personnifiée s’adresse à ses locuteurs et scripteurs dévoués avertis mais leur demande non pas de la soutenir et de la parler ou l’écrire de façon « parfaite » avec un respect scrupuleux de puriste mais de la pratiquer avec passion, sans mesure afin qu’elle puisse « exulter ».
Tē parauparau nei te reo
Hoa here mā
Tāvini mā
Te parau nei ‘outou e ‘ua ineine ‘outou i te ’ahu i te ha’ana tama’i
‘Ia pāno’ono’ono ‘ore au
E nō te pāruru i tō’u nei ora
Putapū tō’u ‘ā’au ‘e tahe roa tō’u roimata i mua i tō ’outou tāiva ‘ore
‘Āhiri ‘aita outou ‘ua tā’ati a’e paha ïa vau i tō’u mau tupuna vaerua ‘o tei fa’ahanahana noa nā’ia tātou.
‘Ua tā’ati ato’a paha ïa vau i te mau tāpe’ara’a vārua hāupeupe o te mau reo pāpāhia
‘Āti’a rā, nō tō ‘outou iti
E paruparu’e e mou roa atu ‘outou
Nō reira ‘a toro mai i tō tari’a nō tō ‘outou here ia’u
‘E’ere roa atu te hō’e nu’u fa’ehau ineine i te mani’i tō ratou toto
No te pāruru i te hō’e pare tā’u e hina’aro nei
Ta’u e hina’aro nei e ipo marū e te ‘ōvī ‘ia fānau mai au
I tā’u huā’ai i te pō e te ao
‘Eiaha tō tari’a e tō ferurira’a ‘ia māheaitu
Ia fa’aohipahia vau mai te hō’e tino hanahana
‘O vau ho’i tō reo tumu
‘O teie huru ora tā’u e ‘ōpua nei i te ora ‘ia hiemate’oa vau
Mai teie nei ‘a muri noa atu
La langue parle
Amis
Serviteurs
Vous vous dites prêts à prendre les armes
Pour assurer ma sécurité
Et peut-être même ma survie
Votre loyauté me touche aux larmes
Sans vous peut-être aurais-je déjà rejoint les âmes des ancêtres
Qui firent notre grandeur
Ou simplement les limbes brumeux des idiomes écrasés
Pourtant croyez-moi trop peu nombreux
Vous seriez à terme affaiblis anéantis
Or donc écoutez bien pour l’amour de moi
Je désire moins une garde de soldats prêts à verser leur sang
Dans la défense d’une forteresse
Que des amants tendres et vigoureux pour m’étreindre
Et me rendre Mère chaque jour et chaque nuit
Que vos oreilles et votre esprit n’en soient offensés
Oui qu’on ose user de moi langue autochtone
Comme d’un corps sublime
Car telle est la vraie vie à laquelle j’aspire afin d’exulter
Pour les siècles des siècles
Ce texte est tout à fait dans l’esprit de Littéramā’ohi qui publie tous les textes adressés par des autochtones. Pour que la langue vive, il faut qu’elle soit pratiquée et écrite par le plus grand nombre et non par une poignée de puristes. Et dans le 4e texte du recueil Pāpa’i fētu’i / Écrits nocturnes, l’auteure exprime sa passion pour sa langue qui la pousse elle-même, après un bref sommeil, à écrire et écrire encore avec un extraordinaire sentiment de bonheur.
Extrait de Pāpa’i fētu’i
[…]
Fa’aoraorara’a ta’o
E hina’aro vau et fa’a’ite i te fa’ahiahia
E o’ao’a e pōpō vai ia ‘oe
E tō’u reo iti ē
E pāpa’i au i’a ‘oe
E pāpa’i ā vau i’a ‘oe
E ta’oto ā vau
E’ita tā’u pāpa’i e mou
‘a tau ‘e a hiti noa atu
E pāpa’i au
Extrait de Écrits nocturnes
[…]
Résurrection de mots
Je veux prouver l’extraordinaire
J’exulterai, je te louerai
Toi ma langue chère à mon cœur
Je t’écrirai
Je t’écrirai encore
Je m’endormirai à nouveau
Mon écriture ne s’arrêtera pas
Pour toujours
J’écrirai
Ces deux textes donnent la clé de ce recueil et de la conception de l’écriture de Valérie Tetuaheeroa Murat. L’auteure et sa langue qui transmet sa culture qu’elle a vécue et pas seulement étudiée dans des livres ne sont qu’une seule réalité. Même si elle possède parfaitement le français elle est habitée par sa langue maternelle qu’elle a toujours pratiquée avec bonheur. Elle n’a pas subi l’interdiction de parler sa langue à l’école ni le poids d’une famille qui lui interdisait de parler tahitien comme certains auteurs. Auprès de ses grands-parents dans les Raromata’i, elle a vécu sa langue et sa culture sans déchirement. Sa vision de sa langue n’est pas douloureuse comme celles d’auteurs qui ont constaté le délitement de leur langue longtemps dévalorisée ou qui ont dû se la réapproprier. Certains magnifiques poèmes de Patrick Araia Amaru comme Tō’u reo / Ma langue paru en 2002 dans Littéramā’ohi expriment une grande souffrance en même temps qu’un amour passionné pour sa langue. Chez Valérie Tetuaheeroa Murat aucune souffrance, de la jubilation : « j’exulterai » écrit l’auteure et la langue personnifiée parle aussi « d’exulter ». Il n’y a pas besoin de réparation, nul besoin de « recoudre » « la pirogue double » de la langue (comme dans le poème Afea tātou e tīfai ai… / Quand allons-nous recoudre… de Patrick Araia Amaru et un groupe de professeurs des écoles paru dans Littéramā’ohi N° 13) car la langue connue, vécue par l’auteure n’a pas été endommagée. Un bel enthousiasme la pousse de plus à croire à la « résurrection des mots » pour elle et pour autrui. Sa personne, sa langue, sa culture, sa vie, son amour pour son pays sont indissociables.
Elle peut donc non seulement, écrire, témoigner mais transmettre et certains poèmes faciles d’accès, tous témoins de la culture de son pays peuvent passionner ses élèves comme l’ensemble de son livre peut « accrocher » le lecteur. Elle a d’ailleurs un grand souci de communiquer avec ses élèves dans un échange très riche. Voir le poème Te pīāhi / L’élève (pages 56-57), dans lequel le professeur demande à l’élève de « l’éclairer davantage sur sa langue ».
De plus, ce livre paraît à une époque où la langue et la culture mā’ohi sont de plus en plus réhabilitées et étudiées. Tous les espoirs sont permis.
La culture
Les poèmes du recueil ne sont pas qu’une recherche esthétique dans une langue parfaitement maîtrisée, ils viennent du cœur et expriment la culture de l’auteure telle qu’elle l’a vécue.
Le poème Ihotata’u-nā papa ‘Etera Hamaa ‘e māmā Teuiariro / Généalogie. À mon grand-père ‘Etera Hamaa et ma grand-mère Teuiariro (pages 100 à 103) la situe dans sa « lignée » et exprime aussi le regret très douloureux de savoir qu’elle est dépossédée de la terre de ses ascendants.
Et tout ce qu’elle a pu vivre avec eux : la pêche Tautai / Pêche (pages 16 à 19), la recherche des coquillages (dont la fameuse porcelaine que l’on donnait à ceux qui parlaient leur langue à l’école et qui étaient punis) Taipe tapu i te parau i tō’u iho reo (non traduit), dernier poème du recueil) sont évoquées. Dans le poème ‘ Eiaha ! / Il ne faut pas (pages 94-95), elle demande aux Polynésiens de ne pas oublier toute la culture ancestrale d’accueil qu’on leur a transmise même si elle leur laisse le choix
De façon récurrente sont cités les instruments de musique du pays, on trouve même une chanson de bringue Hīmene ‘ārearea / Chanson de bringue (pages 34 à 37). Elle cite aussi dans des poèmes tous les instruments de musique traditionnels (Inapo / La nuit dernière, pages 8 à 11).
L’amour de son pays
La Polynésie, ses fleurs, ses arbres, son climat, ses oiseaux sont présents tout au long du recueil. Une fougère lui a inspiré un poème ‘Initā ti’ati’a mou’a / À l’encre de la fougère (pages 40 à 43). On trouve un poème sur les tiare et un sur le mā’a traditionnel. Te tiare ē et Te mā’a ē (deux courts poèmes non traduits, page 79). Enfin un hommage est rendu à son arbre : Tā’u tumu rā’au iti ē / Mon petit arbre chéri (pages 26-27) qui vit en intimité avec la pluie et les oiseaux du pays.
Tā’u tumu rā’au iti ē
E’ita e mara’a ia’u i te pehe
I te hō’e pehepehe hāviti fāito ‘ore
Mai tō tā’u tumu rā’au
E tumu tei ha’amahora i tōna vārua
I ni’a i te ‘ōuma iputa o te fenua
E tumu tei fa’aora i te aumunamuna
I te hope’a o tōna ra farauru
E tumu tei hoa rahi i te ua
E tumu tei auhoa noa i te vini
E tei mateono noa i te rupe
Tūru’i atu rā vau i ni’a iāna
‘Ume mai nei au i tōna mana’o tō’aru’aru
À tahi rā vau ‘a ha’amāhu’i ai
I tōna ‘ā’au ‘oto hāhā roa i te matahiti
I fā mai ai teie pehe ‘āruera’a i tōna ora roa
Mon petit arbre chéri
Je ne parviendrai pas à chanter
Un poème dont la beauté suprême
Serait égale à celle de mon arbre
Un arbre dont l’âme s’épanche
Contre la poitrine fluide de la terre
Un arbre qui ravive les chuchotis
Au bout de ses bras feuillus
Un arbre qui vit intimement avec la pluie
Un arbre qui n’a pour seul ami que le vini
Et pour seule passion que le rupe
En m’adossant contre lui
J’ai senti sa grande lassitude
Pour la première fois j’ai décelé
Son cœur brisé par le poids des ans.
Ainsi est né ce chant à sa longue vie.
L’eau et la terre sont souvent évoquées. Le poème Te roimata o tō’u fenua / Les larmes de ma terre (pages 64 à 67) utilise la métaphore des larmes pour tous les phénomènes naturels comme la rosée et dans le poème I raro a’e i te ua / Sous la pluie (pages 70 à 73) la pluie qui agresse les humains est mise à l’honneur car elle est un bienfait pour la terre. Elle apparaît aussi dans le poème Orara’a ‘oa’oa (page 78, non traduit) et dans le poème cité sur l’arbre.
Les animaux locaux sont nommés dans le poème Tō Moorea mā / Bestiaire et bien sûr dans Te Makemo tohorā / Les baleines de Makemo (pages 74 à 77).

Mais d’autres thématiques sont très importantes dans le recueil : l’évocation des sentiments de l’auteure qui dessine l’esquisse du portrait d’une jeune femme au grand cœur, passionnée et sensible, pleine de respect pour les autres et toute forme de vie ainsi que sa quête de transcendance. On remarquera toutefois par le biais de métaphore et autres figures de style l’omniprésence de la nature polynésienne et du monde polynésien dans ces poèmes aussi.
L’ÉVOCATION DES SENTIMENTS ET LA QUÊTE DE TRANSCENDANCE
L’évocation des sentiments
Beaucoup de sentiments trouvent leur place dans ce recueil : l’amour passion, l’amour platonique, l’amour pour ses enfants, l’amour pour sa mère qui l’a portée, la compassion pour un être souffrant, le désir d’un monde harmonieux, la révolte devant les injustices du monde, les moments de tristesse.
En ce qui concerne l’amour, tantôt amour passion, tantôt amour platonique, il faut noter le poème E hei au / Je me couronnerai (pages 20-21) dans lequel le corps et l’esprit de l’homme aimé sont vécus comme une couronne qu’elle pose elle-même sur son front comme le signe parfumé de son amour : « E hei au e hei au, e hei noa vau e ‘a muri noa atu » / « Oui je me couronnerai de toi pour des temps indéfinis. ». La coutume polynésienne du « couronnement devient le symbole de l’amour.
Citons le poème tout aussi original ‘Ōpua i te reva /J’aimerais partir (pages 28 à 31) dans lequel dans la deuxième partie du texte toutes les métaphores sont empruntées à la nature polynésienne.
‘Ōpua i te reva
‘Ōpua i te reva mata araara
Fa’areva ai i tō ‘ā’aaue tō’u
I te ‘iriātai
‘Ōpua i te reva
I te ‘ro’i o tō fenua
Tuha i tō moe tā’oto’otoa
E hōreo vau
Nō te ora mure ‘ore
Tō Tāua hono e auahi ‘ura i’a
Mai te hō’e tītiro i ni’a iho i tō’u ‘ā’au
‘Ōpua i te reva
I te hora e ma’ue ai te vini
‘Ia mou ‘ore au i te here
E pū’ohu tiare no’ano’a ho’i ‘oe
Tā’u e tu’u i ni’a i tō’u ‘ouma i te pō
‘O tā’u pūpā tiare ‘ōpuhi ho’i ‘oe
Te nana’o nei i tō’u manava
‘Ō nō te mau tumu māpē
E tōna mau ‘āma’ama’a haumarū
Vāhi o te mau mā’a hotu monamona roa
Rēmuna, pārāpautini, raihiti
Tiare, ‘aeho no no’ano’a fara
Tumu rā’au tāpau ‘ua rau te huru
E ‘āua ruperupe tē tātari nei ia ‘oe
‘Ia tomo tā’u hani i roto i tāna ‘ō
E ‘ia ‘amu i te mau mā’a monamona roa a’e.
J’aimerais partir
J’aimerais partir les yeux ouverts
Emportant ton cœur et le mien
Vers l’horizon
J’aimerais partir
Au chevet de ton pays
Partager tes rêves
Je jure
Pour la vie sans fin
Que notre lien est un feu brûlant
Comme un sceau sur mon cœur
J’aimerais partir
À l’heure où s’envolent les vini
Pour survivre à l’amour
Tu es un sachet de tiare odorant
Posé sur mon sein dans la nuit
Tu es un bouquet de ‘opuhi
Dessinant ma conscience
Jardin de délices où poussent les mape
Déployant leurs branches apaisantes
Lieu de tant de fruits savoureux
Grenades, fruits de passion, et letchis
Fleur de tiare, roseaux parfumés et pandanus
Arbres à sève de toute sorte
Un jardin luxuriant t’attend
Lorsque tu entreras chéri dans ce jardin
Tu profiteras de tous ces fruits aux goûts les meilleurs.
D’autres poèmes évoquent l’amour comme te Pā tāiva ‘ore (pages 114-115, non traduit), y compris l’amour platonique de deux « esprits jumeaux ». (Noa atu / Quand bien même, pages 32 à 35) et l’amour est présent aussi dans le recueil l’amour que l’auteure porte à ses enfants Aumihi i te tama o tō’u ‘ōpū / Consolation (pages 48 à 51) dans lequel est évoqué son dévouement sans borne pour son jeune enfant « adoré ». Le titre en tahitien désigne l’enfant venu de ses entrailles.
Vers la fin du livre (page 118) l’auteure exprime dans le très beau poème non traduit Tā’u nā tamahine iti ē (mes deux filles chéries) son amour pour ses deux filles et ses demandes de lui pardonner ses imperfections de femme et d’éducatrice.
Enfin un poème non traduit (page 54) Te terera’a o te ora évoque les phases de la gestation, rendant ainsi hommage à sa mère qui l’a portée.
On peut remarquer que (par pudeur ?) les deux poèmes qui expriment son amour pour sa mère (en même temps que son émerveillement devant le « miracle de la vie) et celui pour ses filles ne sont pas traduits.
Un hommage est rendu à la jeune -fille polynésienne si différentes des portraits de Rarahu dans Le mariage de Loti et autres textes de la période des romans coloniaux : elle est aussi fidèle à son amour que belle : Pōti’i iti ē / Jeune fille (pages 86 à 89).
Un poème évoque aussi la tristesse, les tourments, les doutes qui peuvent assaillir cet être solaire, comme tout créateur. C’est encore sa chère culture qui va venir à son secours dans un premier temps par le biais des instruments de musique locaux. Inapō / La nuit dernière (pages 8 à 11).
Inapō
Inapō
Ta’tīta
Fa’ate’a i tō’u mana’o horihoru
Ta’ ‘ihara ‘ohe
Rapa’au i tō’u mau ma’i
Inapō
‘Oto vivo
Tāmarū i tō’u ahoaho
Inapō
Mātere i te pi’ira’a
Inapō
‘I’o pera
Turi i te reo o te here
Inapō
Paruparu
Inapō
Mohomohi te morī mata’i
Hāha’anūnui i teiae mo’e
Fa’aheita’oto i te muhumuhu
Inapō
‘Ahu motimotu Tifaihia
‘Ia maoro atu ā
Inapō
Tāparu i te tauturu
Nō te fa’a’ore i te ‘iri o tō’u ‘ā’au
La nuit dernière
La nuit dernière
Mélodie d’une guitare
Appliquant un baume
à mes pensées tourmentées
La nuit dernière
Résonnance d’un pū
Consolant mon âme
La nuit dernière
Claquement de bambou
Cicatrisant mes plaies
La nuit dernière
Battement d’un tambour mon rocher refuge
La nuit dernière
Insensible aux appels
La nuit dernière
Chair lépreuse
Sourde aux appels de l’amour
La nuit dernière
Effondrement
La nuit dernière
Faiblesse d’une lampe
Rêve d’un être absent
Songe d’un murmure
La nuit dernière
Vêtement décousu
Rapiécé
Pour tenir dans le temps
La nuit dernière
J’ai imploré une aide pour circoncire mon cœur.
On remarque la profondeur du désespoir exprimé que la musique des divers instruments du pays ne peut soulager et ce n’est qu’au prix d’une aide et d’une « circoncision » de son cœur (en tahitien ses entrailles) que le sentiment de dérélection peut se dissiper.
Un autre texte assez mystérieux évoque un traumatisme d’enfance terrible, une agression dans le poème Nō te aha ? / Pourquoi ? (Pages 110 à 113) mais le lecteur ne sait pas si l’auteure évoque un souvenir personnel ou emploie par empathie envers la victime la première personne du singulier : « E tamari’iri’i noa ho’i au » « Je n’étais qu’une enfant ».
Enfin une forme de révolte devant les préjugés et les injustices se manifeste dans le poème Mana’o pae tahi / Préjugés (pages 52-53) et le poème ‘Ōrurera’a hau / Rébellion (pages 60-61).
Courte citation des trois premiers vers :
« Ha’avīra’a…roimata te hōpea…
E ata morohi noa ho’i tātou
Nō te aha i’a teie ‘ino ‘ū’ana ?
Oppressions …à la fin des larmes…
Nous ne sommes pourtant qu’une brume passagère
Alors pourquoi tant de malheurs violents ?
En fait, c’est l’accueil et la tolérance que préconise l’auteure : voir le poème Ta’a’ēra’a / Différences (pages 116-117, paru dans Littéramā’ohi N° 28).
Une dernière thématique, la plus mystérieuse doit être évoquée : la quête de transcendance.
La quête de transcendance
Un être aussi sensible que l’auteure malgré son amour extrême pour sa langue, sa culture et son pays et sa vie affective très riche ne peut demeurer dans l’immanence et certains textes parfois mystérieux le démontrent.
Le poème Moemoeāhia vau / J’ai rêvé (pages 80 à 83) exprime le rêve de l’auteure : « ‘Ia hemo ana’e te orara’a tahito / Quand ce vieux monde aura disparu de connaître une humanité purifiée et altruiste » et se termine dans les trois derniers vers par une vision surnaturelle :
Moemoeāahia vau i te ra’i
Tei vauvauhia i ni’a iho i te mau vāhi ano
E hāhaere ai au nā ni’a iho i tōna aroaro
J’ai rêvé d’un ciel
Étendu sur de vastes espaces déserts
Et moi marchant sur sa voûte.
Quant au poème Te tāu’aparaura’a ‘e te merahi / L’entretien avec l’ange (pages 104 à 107), il est fort mystérieux faisant parfois penser à une sorte de dédoublement de la conscience de l’écrivaine. La conversation s’engage mais au bout d’un moment, alors qu’elle consent totalement à cet échange, l’ange disparaît.
Quelques passages cités :
Te tāu’aparaura’a ‘e te merahi
‘Ua fererai au i te ho’ē merahi
[…]
A fa’aitoito noa ai te merahi ia’u’ia ha’apāpū
‘Eta’eta o tōna marū
‘Ua hina’aro ānei ‘oe ‘ua tātari ānei’oe ‘ua here ānei’oe ‘ua aumihi ānei ‘oe
I roto i teie tauto’ora’a rahi nō de fā’i i te parau mau nō ni’a ‘ia’u
‘Ua vī tō’u ‘ōpu ‘ua īīta tō’u po’a
Māihahia e te mau pa’apa’a mara
E meherio maoa’e rā’au taratara na vau
Rere noa ai te mau manu i rotopū ‘ia māua ‘ua ho’a te uira i ni’a i tō māua ‘utu
I rotopu i teie nau ‘ōrama
I te tahi taime ‘o ‘ōna vau i te tahi atu ‘o vau ‘ōna
[…]
Nō te taime mātāmua roa
Tāpi’i atu rā vau i tōna rima tei riro ‘ei ‘apu rima one i roto i tō’u manimani rima
‘Ua pi’i hua vau mai te mahana i faura mai ai au i te ‘ōpū o tō’u māmā
‘Ua tuō vau o tā te Tahi atu i ani hou ‘a pohe ai
Eli Eli sabakatani
‘Ua fārerei au i te hō’e merahi
Tei horo’a mai te rave atu
E parau huna nō’u tāna mau ‘ōpuara’a
L’entretien avec l’ange
J’ai rencontré un ange
[…]
Tandis que l’ange m’exhortait à des clarifications
Implacable dans sa douceur
As-tu voulu as-tu espéré as-tu aimé, as-tu compati
Dans un effort immense de dire le vrai du moi
Mon ventre se serrait mon gosier se raidissait
Traversée de soulèvements sévères
J’étais sirène vent d’est buisson d’épines
Des oiseaux passaient entre nous
Des éclairs s’allumaient sur nos lèvres
Il était tantôt moi j’étais tantôt lui
[…]
Pour la première fois alors
J’ai agrippé son bras devenu poignée de sable entre mes doigts
J’ai crié comme au sortir du ventre de ma mère
J’ai crié de qu’un Autre avait demandé en expirant
Eli, Eli lama sabachthani
J’ai rencontré un ange
Qui m’a donné puis m’a repris
Ses intentions me sont encore étranges.
On voit donc que l’auteure, souvent dans la louange et la joie, exprime aussi des tourments, des doutes y compris sur elle-même et le monde : portrait complexe en filigrane d’une femme habitée par son art et ses vocations mais aussi par des questionnements complexes.
D’ailleurs le recueil qui commence par un poème très positif Tē parauparau nei te reo / La langue parle se clôt sur un poème (Taipe tapu i te parau i tō’u iho reo) qui cite divers coquillages dont la porcelaine donnée en gage aux enfants qui avaient enfreint l’interdiction de parler reo mā’ohi à l’école et se trouvaient punis en fin de journée, souvent de façon humiliante, et éveille le souvenir que cette interdiction a traumatisé des nombreux enfants (voir Hombo de Chantal T. Spitz) et a affaibli les langues polynésiennes durant des années. L’auteure est donc bien consciente que, malgré les progrès actuels dans l’enseignement des langues polynésiennes, la situation n’est pas toujours simple et que beaucoup d’enfants n’ont pas appris leur langue ou l’ont apprise à l’école ce qui n’est pas comparable à un apprentissage dans le vécu et dans le partage de la culture comme le sien. En outre cette interdiction a favorisé les mélanges et interférences entre les deux langues en présence au lieu de garantir leur maîtrise.
EN CONCLUSION
Ces poèmes, remarquables par la richesse de leur vocabulaire en tahitien et de nombreuses métaphores somptueuses et traduits ou adaptés en français de façon très élégante témoignent dans toutes les thématiques évoquées de ce qu’on peut appeler l’esprit d’enfance donc l’esprit de poésie. Le poète doit être voyant et Valérie Tetuaheeroa Murat est poète. Elle transfigure le quotidien comme le prouve ce poème en prose ‘Ua mo’e te huero moa o te ‘āua moa / Les œufs du poulailler ont disparu (pages 92-93) et c’est sur ce texte qui parle par lui-même que se termine cette présentation de Rāine o te ‘ā’au.
‘Ua mo’e te huero moa o te ‘āua moa
‘Ua mo’e te huero moa o te ‘āua moa. I teie po’ipo’i, aita fa’ahou rātou.
E toru huero moa tā’u i fa’aahi noa i tō’u nā mata tamari’iri’i. Mai te tahi ‘euhe ateate. Teie mau ’euhe ‘ama’ā’ura moemoeāhia ‘i te hō’e u’i tē moemoeā ‘ore nei. Nā vai ho’i rātou i ‘eiā ? E hina’aro vau e ‘ite, ‘ite te hōpea o te ‘ā’amu, nā vai e fa’a’ite mai ?
Nā te hō’e ānei ‘ōere i ‘eiā…’ua pau ānei i te ‘amuhia ? Hō’e ‘ārope ānei ? Tei roto noa te mau ‘ārope i te mau ‘ā’amu farāni. E ‘ūri rā ! E ‘ūri hā’iri’iri ‘ai huero moa, tarahe’a iho ā. Tā’u ta’ata tupu ‘ūri, te huru ‘ūri e haehia e ‘oe, ‘ūri a te hō’e ta’ata tupu tei hae-ato’a-hia. ‘O tā Teri’i ïa ‘ūri, ‘ōna iho ā terā ! ‘O vai ïa te ha’avare tā’u e pari, ‘o vai ïa te ta’ata ‘ohipa ‘ino tā’u e pari ? O te mau moa ufa ho’i te mau ‘ite o teie tupura’a, ‘aita rā tō rātou e vaha nō te fa’a’ite. Mū’ati rahi.
‘Ua mo’e te huero moa o te ‘āua moa.
Aumi’imi’i rahi ae inanahi ra i te mea’ua mo’e i teie nei. Rēni ‘ōmenemene hapa ‘ore, re’are’a huero i te tahetahera’a hinuhinu mau i roto i te merēti, riro roa mai ai ‘ei parau ‘omo’e ! Te vī nei tō’u ‘ā’au : nō te aha ho’i te urupu’upu’u i haere roa ai i teie fāito ? ‘Aita nei ho’i.
‘Āhani e ‘āhani, ‘āhiri iho ā vau i …inapō rā : ‘ua matara te ‘orira’a o te tātarahapa ‘ōti’a ‘ore. Te ‘ite nei au nā huero moa fa’ahiahia e toru i roto i tō’u ‘apu rima ‘atau, vī te ‘ā’au ‘ia feruri au i teie nae’a-‘ore-hia. ‘Ua mahere i raro a’e i tō’u ihu. Faufa’a ‘ore tō’u ‘oto, ‘ia fa’aauhia i te ‘oto o tei amo i teie mau huero moa, tei ‘ōfa’a, eita ho’i ‘ōna e fa’aro’o fa’ahou i tāna mau fanau’a e ta’ita’i haere nā rotoroto i tōna mau mai’ao, titotito noa ai tā rātou mau huero mā’a’ i te pō.
E aha te faufa’a o tō’u ‘oto i mua i te ora i mou ?
Les œufs du poulailler ont disparu
Les œufs du poulailler ont disparu. Ce matin ils n’y étaient plus.
Trois œufs que je couvais d’un regard d’enfant comme de pures promesses. De ces promesses dorées qui font encore rêver à l’âge où on ne rêve presque plus. Qui les a dérobés ? Je veux savoir, avoir le fin mot de l’histoire- qui peut me le dire ?
Volés par un rôdeur de la nuit …ou dévorés ? Un renard ? Il n’y a de renard ici que dans les contes des farāni. Plutôt un chien ! Un ‘uri odieux mangeur d’œufs, forcément ignoble. Le chien d’un voisin, un chien qu’on abomine, le chien d’un voisin lui-même abominable…Le chien de Teri’i le terrible, c’est plus que possible ! Quels menteurs dépister, quel coupable confondre ? Pourtant témoins de la scène, les poules ne peuvent rien dire. Silence tragique.
Les œufs du poulailler ont disparu.
Disparus ils me paraissent bien plus désirables qu’hier. Perfections ovoïdes, aux jaunes ruisselant dans l’assiette devenues à jamais énigmes, mystères ! Mon cœur se serre : pourquoi à ce point, dis-moi ? Pourquoi tant d’émotion pour presque rien ?
J’aurais pu, j’aurais dû, la veille au soir…voici ouvert le bal des regrets sans fin. Je les vois, là : trois œufs merveilleux dans le creux de ma main droite, et mon cœur se serre à la pensée de l’inaccompli, de ce qui n’adviendra jamais pour moi. Mais que vaut ma peine, si celle qui les avait portés puis livrés au monde ne verra jamais ses poussins piailler dans ses pattes pour picorer le grain du soir ?
Que vaut ma peine face à la vie qui n’adviendra jamais ?

