Ce texte n’est pas une explication de texte « classique » et complète, ni un travail universitaire, c’est simplement un partage de réflexions en ce qui concerne ce poème qui depuis toujours me fascine.
Beaucoup de poèmes des Fleurs du Mal de Baudelaire expriment son fameux « spleen », cet ennui profond aux causes inconnues voire inconnaissables, qui peut aller jusqu’au désespoir dans certains textes. Mais alors que beaucoup de textes de Baudelaire, dont les quatre fameux poèmes SPLEEN, m’impressionnent par leur qualité et leur faculté à faire comprendre, et même percevoir, en partie, au lecteur ou à l’auditeur le ressenti de l’auteur sans provoquer une adhésion, j’ai toujours été intriguée par l’effet que produit sur moi la lecture du sonnet RECUEILLEMENT paru en 1866 dans les « Nouvelles Fleurs du Mal ».

Son contenu est pourtant marqué, par une forme de spleen qui ne me correspond guère, mais je suis, en quelque sorte « envoûtée » par le texte. Plongée dans une sorte de méditation calme et heureuse. Et je ne suis pas la seule, si je me réfère à certains échanges avec des personnes avec qui j’en ai partagé la lecture.
Dans ce sonnet, certainement un des plus beaux poèmes de la langue française, le ressenti du lecteur (et encore plus de l’auditeur) du texte ne peut pas s’expliquer que par la présence de certains mots mélioratifs comme « paix » vers 4 « souriant » vers 11 pour le « Regret » (c’est presque un oxymore) et « douce » appliquée à « Nuit » vers 14. En effet l’atmosphère est « obscure », les années sont « défuntes » même si la métaphore suggérée en fait des femmes dans une belle attitude (penchées « sur les balcons du ciel » – vers 10), le Soleil personnifié par la majuscule est « moribond » et la Nuit est comparée à un « long linceul ». C’est la mort du jour simplement, il est vrai, et l’on sait la proximité du poète avec la mort mais le lecteur ne fait pas que constater le bien être paradoxal du poète pour qui la Douleur est une compagne, le Regret, un ami (personnifié également) et le Plaisir un bourreau, il ressent un grand bien être en écoutant ce texte au lieu de rester à distance du ressenti du poète comme dans d’autres poèmes dédiés au spleen qu’il admire sans se sentir forcément concerné.
Dans ce texte, le magicien Baudelaire nous fait ressentir ce que René CHAR appelle, quand il évoque le grand dramaturge, « la caresse médusante de Racine ». En effet, comme dans beaucoup de vers de Racine, Baudelaire joue sur le –e muet (alternance de rimes féminines et masculines) qui sans être prononcé en fin de vers est « expiré » et sur la douceur qu’il introduit à l’intérieur des vers en étant prononcé : « donne » (vers8), « défuntes », (vers 9) « robes » (vers 10), « douce » (vers 14). Les assonances en –i avec en plus la diérèse sur Ori-ent, les rimes en « é » et en « ch », les allitérations en –s et en –l dans des deux tercets (répétitions dans les deux dernières strophes) ajoutent à la musicalité du –e « muet » qui devient prononcé ou suggéré. Magie du vers maîtrisé d’une main de maître.
De plus l’utilisation fréquente du point-virgule (ponctuation semi forte) traduit la méditation calme qui accompagne la lecture de ces vers. Nous sommes embarqués, presque malgré nous, dans cette attente méditative de l’arrivée de la Nuit, sorte de mère consolatrice, qui va bercer le poète et sa douleur et donner au « Regret » de la douceur ; ainsi que dans le renoncement au « Plaisir » et à la fête, totalement dévalorisés.
En fait, dans RECUEILLEMENT, certes moins « noir » que d’autres poèmes consacrés au spleen, il me semble que l’emprise de la musique du texte, pauses y comprises, est encore plus forte que celle des mots et des images suggérées par les figures de style.
Dans d’autres textes Baudelaire est un grand musicien mais celui-ci est, à mes yeux, le plus emblématique de ce talent, presque une énigme.
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RECUEILLEMENT
« Sois sage, ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille
Tu réclamais le Soir ; il descend, le voici ;
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Tandis que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes années,
Sur les balcons du ciel en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends, la douce Nuit qui marche. »

