Dans son étude et son rapport de 2019 sur les pensions servies par la CPS, l’Institut de la Statistique de la Polynésie française concluait en qualifiant le système des pensions CPS de « opaque, hétérogène, inégalitaire ». Je me permets d’ajouter une quatrième caractéristique : il est aussi inéquitable.
Distinguer inégalité et iniquité est essentiel pour aborder cette réforme. La différence des niveaux de pensions est liée, en principe, aux revenus salariaux et à l’articulation des différents dispositifs construits au sein ou en lien avec la CPS. Les écarts s’expliquent aussi par l’importance, pour une part (mais seulement pour une part) descotisations versées par chaque salarié et employeur. L’iniquité se situe dans le fait que les bénéficiaires de la CPS n’ont pas des retraites en référence, correspondance et corrélation avec le niveau d’engagement financier personnel. C’est notamment le cas au niveau de la tranche B (justifiable en soi) mais qui a donné des avantages injustifiables à certains (les plus aisés) tout en “pompant” une partie des réserves de la caisse au détriment des petites retraites. Il y a 15 ans déjà le SGARP avait proposé la mise en place d’une C.S.I.G. ou Contribution de solidarité inter-générationnelle pour corriger les excès du dispositif. Personne n’a voulu écouter. Pire, certains m’avaient même accusé de m’attaquer aux intérêts des retraités. Pourtant, la mise en place de cette C.S.I.G aurait permis de dégager des moyens pour améliorer le pouvoir d’achat des petites retraites.

Un éminent responsable et prétendu défenseur des retraités affirmait sans honte « on ne peut pas toucher une pension de retraite sans cotiser à la CPS ». Cela veut dire qu’il considère que si beaucoup ont une petite retraite c’est qu’ils n’ont pas travaillé assez ni cotisé assez (sous-entendu, si lui et beaucoup d’autres ont une très bonne retraite, c’est grâce au fait d’avoir beaucoup cotisé, c’est donc le fruit d’efforts très importants). Cela est entièrement faux. L’effort de contribution de salariés bénéficiant d’une pension entre 85 000 Fcfp et 110 000 Fcfp est souvent, proportionnellement, plus important que celui d’un bénéficiaire d’une grosse tranche B dont une part est obtenue en validation gratuite. Il est donc faux d’affirmer et de faire croire que le montant des pensions servies par la CPS est le seul résultat des cotisations payées.
L’inéquité, c’est le fait :
– qu’un heureux retraité qui disposait d’un bon salaire, a pu bénéficier en 1996 d’une tranche B de 150 000 Fcfp/mois en n’ayant cotisé que 20 000 Fcfp pour l’année 1996 mais aussi pour toute sa carrière, 98 % étant validé gratuitement. Cet heureux retraité a pu cumuler 54 millions de retraite B entre 1996 et 2025. Ses cotisations ridicules ont été remboursées en moins de 8 jours.
– qu’un retraité parti à la retraite à 55 ans sans abattement (grâce à des dispositifs particuliers) a pu bénéficier d’une tranche B d’environ 140 000 Fcfp par mois (avec 70 % en validation gratuite intégrale). Parti à la retraite en 2007, il a pu cumuler plus de 28 millions de pensions à la date de décembre 2025. Il a remboursé ses cotisations en 6 mois. C’est ce même retraité et responsable qui affirme dans les médias “on ne peut pas toucher une pension de retraite sans cotiser à la CPS”. C’est faux. Des Polynésiens peuvent bénéficier d’une pension CPS importante sans cotisation personnelle en contrepartie (en réalité cela est payé par les travailleurs du territoire et par les autres retraités et contribuables). Il en est le plus bel exemple. Dans un article de 2016 dans les médias, ce même grand bénéficiaire reconnaît que c’est une injustice flagrante et il ajoute cette phrase remarquable de provocation : “C’est comme si un retraité achetait aujourd’hui une voiture en la faisant payer par les autres“. D’autres dispositifs favorables permettent à des retraités inscrits et à la charge de la CPS de s’offrir l’équivalent d’une ou deux croisières par an ou quelques beaux voyages à l’étranger. Pendant le même temps 70 % des retraités en dessous du SMIG disposent d’une pension moyenne de 76 000 Fcfp/mois (source : CPS).
J’ai eu l’occasion récemment de défendre auprès des responsables de la Caisse, du ministre Mercadal et d’une chaîne de télévision une revalorisation plus conséquente des petites retraites. L’idée était de mixer une revalorisation minimale en tranche A, soit +1 % pour tous (un peu en-dessous de l’inflation de cette année) mais en renouvelant l’attribution d’une prime de 24 000 Fcfp (qui éventuellement aurait pu n’être attribuée qu’aux bénéficiaires de la tranche A mais n’ayant pas de tranche B). L’intérêt était de donner un pouvoir d’achat supérieur à ceux qui disposent de petites retraites (la seule prime de 2025 étant insuffisante).
Le président du CA, Patrick Galenon, avait annoncé +2 % pour 2026. Il était difficile de percevoir si ce taux était une proposition personnelle ou le résultat d’une proposition collégiale du CA. Cela pouvait être aussi un petit jeu politico-syndical pour renvoyer sur le ministre et le gouvernement la responsabilité mais aussi la colère d’une revalorisationfaible, soit +1,4 %. Ayant vu le ministre, celui-ci m’a confirmé que la revalorisation prévue ne serait que de 1,4 %, en conformité avec le vœu formulé par les membres du CA dans sa séance du14 novembre. Les membresdu CA ont choisi de limiter la revalorisation à la seule inflation de l’année2025, s’abstenant de regarder et prendre en compte le décalage et ledifférentiel de la période 2023/2025 au détriment des petites retraites. Ce différentiel constitue la perte de pouvoir d’achat de la majorité des retraités ne disposant que de la seule tranche A. Ce déficit de pouvoir d’achat, au-delà des petites revalorisations déjà opérées, peut être estimé à 5 %. Dans leur décision à 1,4 %, il s’agirait pour nos décideurs convertis brusquement à la“saine gestion” d’exprimer une volonté d’amorcer la restauration des réserves. Oui, mais au bénéfice et au détriment de qui ? Ces négociations ont été peu transparentes. Qui ont été les vrais décideurs ? Quelle est leur politique et la vision sous-jacente ? Les retraités ne sont que des pions, n’étant à aucun moment associés à la réflexion et à la démarche. En réalité, ce qui était important pour certains, c’était de cacher aux 20 000 petits retraités polynésiens la faiblesse de la revalorisation de 1,4 %. C’est curieux qu’aucune publicité et aucune médiatisation n’ont été opérées sur ce 1,4%. La revalorisation s’est faîte en catimini. C’est d’ailleurs, aussi, pour cette raison que le président du CA, Patrick Galenon a cherché à faire pression sur le représentant du SGARP, Roland Clavreul, pour le dissuader de passer sur Polynésie la 1ère pour exposer ses analyses et revendications. Ses propositions en faveur des petites retraites et de la suppression du double abattement gênaient certains et perturbait “l’ordre établi”. C’est scandaleux.
Un des objectifs de la réforme, dixit le ministre, sera de reconstituer des réserves pour la caisse retraite. La règle, telle qu’elle est appliquée pour les retraites complémentaires ARRRCO/AGIRC, en Métropole, est de pouvoir disposer, en réserve, de 6 mois de paiement des pensions. La caisse CPS n’a jamais su ni voulu se fixer des règles de gestion sérieuses. L’effort éventuel pour plus de rigueur est louable mais on peut s’inquiéter, à court terme, pour les faibles retraites.
Le niveau de +1,4 % de revalorisation, inférieur aux prévisions et aux annonces (2 %), peut révéler le début de restauration des réserves de la caisse. Le problème est que, pour l’instant, ce sont les plus petits qui trinquent. Quid pour la suite ? Comment reconstituer les réserves si on ne s’attaque pas, en priorité, aux privilèges, aux dispositifs aberrants au service d’une minorité ?
Cela pose la question du management de la réforme. Il est impensable qu’une réforme de cette ampleur qui doit redéfinir les bases d’une gestion saine mais aussi des valeurs à restaurer, puisse être conduite en dehors d’un partenariat et d’une mobilisation élargie des forces vives concernées. Pas question de laisser les groupes d’intérêts ou de prétendus experts décider les choses avec le mépris de la base et de l’intérêt du plus grand nombre. Dans le cadre de la mise en place du CSPSU (Comité Stratégique de la Protection Sociale Universelle), un groupe pour la branche Retraite avait été élu. C’est déjà lettre morte. Comme le COSR, le CSPSU est créé puis mis dans le placard. Le Conseil d’administration de la CPS et certains de ses membres tiennent à garder leur pouvoir et leurs prérogatives. Pourtant, le CA ne peut être le seul maître d’œuvre pour la prise des décisions. Cela sera encore plus vrai dans le cadre de la réforme annoncée et surtout de la refondation de la caisse de retraite.
Un point particulier mérite d’être abordé est celui du double abattement pour anticipation du départ. Le système est particulièrement pénalisant. Les chiffres montrent que le maximum de départs anticipés concernent des travailleurs dont les 2 caractéristiques principales sont :
– un salaire relativement faible
– des personnes ayant travaillé dans des conditions pénibles
Ces salariés arrivent fatigués et n’ont qu’un souhait, c’est partir à la retraite même si les abattements peuvent aller jusqu’à 25 %. Au contraire, les bénéficiaires de bonnes conditions de travail et de hauts salaires pouvant bénéficier du maximum de droits en tranches A et B partent le plus souvent dans le respect des règles de 62 ans d’âge et de 456 mois de cotisations. Si le SGARP n’est pas hostile au principe d’un abattement pour éviter certains excès, il dénonce cependant les modalités du système qui est peut-être financièrement favorable pour la caisse mais socialement et moralement indéfendable. L’équilibre financier de la caisse ne peut se faire sur le dos des plus faibles. Le choix de l’abattement doit être en faveur du salarié. Il pourra se faire, soit en fonction de l’âge, soit en fonction des années de cotisations. Le dispositif le plus favorable serait retenu.
En ce qui concerne l’éventuel chantier de la réforme toujours annoncée mais jamais réalisée, plusieurs points mériteraient d’être clarifiés :
– la tranche B est-elle le 2ème étage du régime de base de la CPS ou doit-elle être lue comme une retraite complémentaire ?
– la tranche A et la tranche B sont-ils des dispositifs cloisonnés sans possibilités d’échanges ou de transferts ou sont-ils deux éléments constitutifs et solidaires d’un régime de base au service de tous les Polynésiens ?
– dans nos dispositifs CPS considérés comme constitutifs d’un régime par répartition, la notion de droits acquis est-elle recevable et jusqu’à quel point ?
N.B. : Afin de stopper le discours de ceux qui prétendraient qu’il est financièrement impossible d’accorder une nouvelle prime de 24 000 Fcfp en 2026 en faveur des petites retraites tranche A, le représentant du SGARP invite nos décideurs à prendre à leur compte le principe d’une CSIG (Contribution de Solidarité Inter-Générationnelle) qui serait calculée sur le pourcentage de validation gratuite obtenue en tranche B ; à titre d’exemples :
– 9 % de contribution pour 90 % de validation gratuite en tranche B
– 7 % de contribution pour 70 % de validation gratuite
– 5 % pour 50 % en validation gratuite
– 2 % pour 20 % en validation gratuite
