Santé mentale en Métropole et en Polynésie : le cas particulier des jeunes et des personnes âgées

Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), la santé mentale est un état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté. La santé mentale n’est pas un état figé, elle est une recherche permanente d’un état d’équilibre psychique, propre à chaque personne, selon ses conditions de vie et les événements qu’elle vit et où qu’elle a vécus.

Une personne peut ne souffrir d’aucune maladie psychique sans pour autant se sentir en bonne santé mentale. Un individu peut éprouver un sentiment de bien-être mental si :

– il parvient à exprimer ses talents et qualités ;

– il se sent capable de réaliser ses projets et gérer sa vie ;

– il supporte les tensions normales de la vie et les tracas du quotidien ;

– il joue un rôle actif au sein de sa famille, de ses amis, de la communauté et dans son travail ou ses études.

Il est fréquent d’entendre des discours ou de lire des articles exprimant le constat d’une dégradation de la santé mentale à la fois de nos jeunes et de nos aînés aussi bien en Métropole qu’en Polynésie. La santé mentale sera officiellement une grande cause nationale en 2025.

Il est donc opportun et nécessaire d’en repérer les causes et les manifestations mais aussi de formuler quelques propositions d’actions.

En ce qui concerne en métropole, la santé mentale des jeunes, je ferai référence à un article paru dans le quotidien La Croix du 11 octobre 2024 sous la plume de Jeanne Ferney. Elle présente ce qui à ses yeux, mine les jeunes de la tranche des 11-24 ans. Selon une étude de l’Inserm publiée à l’occasion de la Journée mondiale de la Santé, 1/3 des 11-24 ans affichent une détresse psychologique. La situation s’est dégradée depuis le Covid avec des alertes grandissantes sur la santé des adolescents et plus particulièrement des adolescentes. Les chiffres montrent une génération en souffrance marquée par la tristesse, l’anxiété et le découragement. A la tête du pôle de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent du centre hospitalier Laborit de Poitiers, le professeur Ludovic Gicquel le constate chaque jour. On a affaire à des adolescents graves, qui ont perdu leur insouciance.

Certains psychiatres blâment les effets délétères des écrans et des réseaux sociaux mais aussi la dureté de l’époque, les guerres, le réchauffement climatique, les faits divers qui rivalisent d’horreur. D’autres insistent sur les dégâts causés par la consommation fréquente ou régulière de l’alcool et ou des stupéfiants plus ou moins puissants et perturbateurs. Le phénomène d’isolement de beaucoup d’adolescents mais aussi l’enfermement au sein de bandes souvent rivales perturbe la construction de la personnalité et l’identité des jeunes enclins à s’inscrire dans des actions souvent violentes leur donnant la sensation d’exister.

Dégradation de la santé mentale des jeunes

L’épidémie de Covid ne peut suffire à expliquer la dégradation de la santé mentale des jeunes. En réalité, l’inquiétude de la jeune génération reflète celle de l’ensemble de la société. Ce ne sont pas seulement les jeunes qui sont plus soucieux qu’avant, c’est tout le monde, nous dit le docteur Xavier Pommereau, psychiatre à Talence. Le problème est que les jeunes, eux, encore en développement, sont plus sensibles et plus vulnérables. Quant au comportement des adultes et des parents, il y a ceux qui banalisent les états de grande souffrance chez leurs enfants mais aussi ceux qui ont tendance à dramatiser ce qui relève du coup de blues. Demandez à un ado comment il va, il répondra souvent qu’il va mal et il entretiendra parfois son côté torturé, nous dit le Psychiatre David Gourion. Les jeunes consultent davantage qu’autrefois. Il n’est pas toujours aisé de savoir ce qui correspond à une montée du malaise à l’intérêt croissant pour la psychologie et la psychiatrie.

Petite ou grande souffrance, les parents sont souvent bien en peine d’aider leurs enfants. Beaucoup se sentent responsables de leur mal être et parfois culpabilisent. Le sens de la responsabilité conduit à l’action. La culpabilité paralyse. Le docteur Xavier Pommereau insiste sur la nécessité de bien distinguer les deux.

Un phénomène important a été l’irruption de la pensée positive dans nos sociétés occidentales. Pour le sociologue Gérard Neyrand, cela a pu générer des effets pervers. Le courant de la pensée positive a commencé dans les années 1950 aux USA. Il s’est propagé en France dans les années 1970 avec la contestation du modèle familial antérieur où l’autorité était identifiée comme paternelle et comme trop répressive. Les nouvelles mœurs ont alors mis en avant l’égalité entre les sexes, entre les générations. Il y a eu une volonté de mettre en place une autorité qui soit plus « dialoguante » et plus explicative. Cela a été aussi un mouvement de réaction contre une éducation lue comme trop sévère mais cela a conduit beaucoup de parents à tout laisser faire à leurs enfants. A partir des années 1970, il y a eu cette idée que les enfants pouvaient arriver à s’éduquer tout seuls. Beaucoup de parents ont essayé de mettre en œuvre des préceptes de l’éducation positive en limitant les interdits et les sanctions. En réalité, cela a abouti à l’inverse de ce qu’on voulait faire. Des parents excédés, fatigués, en burnout, se sont laissé aller à crier, voire à être violents avec des enfants insécurisés qui ne savent plus comment se situer dans l’espace social. C’est donc une drôle d’époque qui a vu, en quelques décennies, le passage d’un excès à l’autre, de la maltraitance à la sur-protection. Beaucoup de parents n’ont pu se former et bénéficier des connaissances particulières du développement de l’enfant et des contraintes de la vie collective. La pensée positive a proposé une représentation naïve et angélique de l’enfance et des rapports sociaux qui gomme la complexité des rapports humains. On a éludé ce que l’enfant peut comporter de contradictions, voire d’agressivité et de pulsions. Alors qu’il faut contrôler ces émotions, les canaliser pour véritablement l’éduquer et lui permettre de se situer dans la société comme dans ses rapports avec les autres.

La plupart des centres médico-psychologiques sont saturés. (Photo : Dominique Schmitt)

Les apports de cette pensée positive ont pu être intéressants et fructueux au niveau de parents bénéficiant de tous les atouts en matière de formation et de niveau social. Cela n’a pas forcément été opératoire dans des familles marquées par le déracinement et des conditions de vie précaires et par le manque d’accompagnement.

Vers qui se tourner ?

Souvent en grande souffrance, les parents ont bien du mal à aider leurs enfants et ne savent plus trop où se tourner. La plupart des centres médico-psychologiques sont saturés. Une des difficultés est de définir ce qui doit être mis en place :

– au niveau de la prévention ;

– au niveau des soins et de l’accompagnement des jeunes en perte de santé mentale.

La prévention doit être développée beaucoup plus qu’à ce jour. Il n’y a pas forcément besoin d’être psy pour en faire. Plusieurs niveaux peuvent être identifiés. Il y a d’abord, dans la famille, le rôle des parents mais aussi des grands parents qui apportent une capacité d’écoute, d’encouragement. Les grands parents sont moins englués dans les difficultés de la vie courante que les parents. Les parents ont évidemment un rôle essentiel surtout les mamans à qui les enfants se confient. Ils connaissent les soucis, les interrogations de leurs enfants. Ils ont aussi un rôle d’alerte et d’alarme auprès des éducateurs. 

L’école a un rôle important dans la prévention et dans la santé mentale des jeunes scolaires. C’est elle qui définit les règles de la vie en commun. Le défi des équipes pédagogiques est d’être capable d’équilibrer le respect des contraintes liées à toute vie en société et l ‘ écoute individuelle de chaque enfant. Savoir regarder et entendre sont 2 qualités essentielles pour un éducateur. Les enfants et les adolescents ont besoin d’être reconnus comme personne et de percevoir le regard chaleureux et protecteur de leur maître et éducateur.  « Je suis connu et reconnu », voilà ce qui aide un adolescent à vivre. La réussite scolaire est importante mais la dimension humaine est essentielle. Dans une enquête récente, il a été montré que 50% des sondés sont préoccupés par la pression sur la réussite scolaire faîte par leurs enseignants mais aussi par leurs parents. 70% des jeunes se disent stressés par la façon dont est décidée l’orientation. Les jeunes ne sont pas insouciants. Ils sont préoccupés par les relations parfois conflictuelles entre leurs parents, par l’avenir, par leurs études, par leur insertion dans la société et par le choix de la personne avec qui ils comptent construire leur vie amoureuse et relationnelle. Par les réseaux sociaux, ils découvrent les vulnérabilités psychologiques à travers des artistes qu’ils aiment. Ils devinent que cela peut être difficile d’avoir une vie harmonieuse et heureuse. Ils se protègent mais aussi se perdent parfois par la fuite dans l’alcool, la drogue ou la vie en bande.

En réalité, les jeunes revendiquent dans toutes les sphères, de l’éducation, de l’entreprise et dans la société toute entière, d’avoir du soutien pour parler librement et sans pression de qu’ils ressentent sans être jugés.

Les réseaux sociaux quand ils sont consommés par excès, avec le jeu des influenceurs, peuvent avoir un effet délétère. On montre à nos adolescents des êtres qui ont une super vie, un super corps, un super copain ou copine, un super appartement, une super voiture. Quand ils se comparent, beaucoup de jeunes ont l’impression que leur vie, à eux, est nulle. Il faut donc éduquer les plus jeunes à la lecture des réseaux sociaux en développant leur esprit critique

Toujours dans le domaine de la prévention et de l’amélioration de la santé mentale, il est utile d’inviter très tôt les enfants puis les adolescents à s’inscrire dans des activités sportives ou culturelles permettant des rencontres et des échanges entre jeunes et aussi l’acceptation des différences et du respect des autres dans leur diversité (garçons/filles, handicapés, jeunes d’ethnies et de cultures différentes). Ces temps et lieux de rencontres doivent échapper à toutes tentatives d’embrigadement religieux, culturels, intellectuels.

Tout ce travail de prévention en faveur d’une bonne santé mentale ne permettra pas de résoudre tous les problèmes mais il limitera les dérèglements liés à une éducation insuffisante et à une société de plus en plus construite sur la violence, l’affrontement et la jouissance immédiate de biens matériels et paradis artificiels.

Le problème de la santé mentale a déjà été évoquée par notre rédaction dans le magazine Tahiti Pacifique.

Pour faire face à la dégradation mentale, la prévention ne pourra masquer la nécessité :

– d’assurer les soins médicaux et thérapeutiques d’urgence permettant de sauver l’intégrité physique des personnes. Il faut donc des structures de soins plus nombreuses et adaptées, de spécialistes bien formés pour les cas les plus graves et de travailleurs sociaux qui les accompagnent. Cela a évidemment un coût mais c’est indispensable.

– la nécessité d’une politique sociale courageuse en direction de l’amélioration des logements, de la création de plateaux sportifs, de l’emploi.

42,8 % de la population polynésienne a eu des troubles mentaux

La santé mentale de nos jeunes en Polynésie s’est dégradée depuis le Covid en partie pour les mêmes raisons qu’en Métropole mais peut-être aussi pour des raisons spécifiques. Une étude conduite par l’association SOS suicide et sous l’égide de l’OMS a montré que 42,8 % de la population polynésienne a eu des troubles mentaux au cours de la vie. Plusieurs milliers de personnes sont suivies chaque année par le département de psychiatrie pour des troubles de la santé mentale. Le coût des hospitalisations en psychiatrie se compte en milliards de francs Pacifique. Les plus touchés sont les plus jeunes et les plus précaires mais la dégradation de la santé mentale concerne toutes les tranches de la société polynésienne. 14 % des élèves de 13 à 17 ans ont envisagé sérieusement de régler leur malaise par le suicide. Cet état de souffrance et de perte de santé s’explique par des facteurs multiples :

– des dissensions familiales fréquentes et une éducation qui peut être trop rigide mais aussi trop laxiste ;

– un absentéisme scolaire important ;

– l’accès trop facile et trop précoce à la drogue et l’alcool dans la rue mais aussi dans les quartiers et les familles ;

– un accès insuffisant au monde du travail et à l’emploi ;

– une insuffisance des équipements sportifs de proximité ;

– un manque de travailleurs sociaux pour accompagner les jeunes adolescents ;

– une société trop inégalitaire qui fait naître des frustrations à des jeunes qui se sentent écartés de l’accès à certains biens et qui se les procurent comme ils peuvent (souvent par des vols) ;

– un problème identitaire. Certains jeunes ne savent plus très bien à quel monde ils appartiennent et sur quelles valeurs ils peuvent se construire. Perdus entre les apports de leur culture polynésienne souvent trop dévalorisée, de l’éducation occidentale et des réseaux sociaux porteurs de violence dans les rapports sociaux et la sexualité, de mensonges, il leur est difficile de définir leur vérité ;

– un manque de références de personnalités locales porteuses d’espoir, la société polynésienne étant trop définie autour de la réussite matérielle et de la société de consommation.

Il faut féliciter les animateurs d’associations et les spécialistes du domaine de la psychiatrie qui se battent en Polynésie pour soutenir cette jeunesse en souffrance.

Les défis à relever

Un mot pour aborder le nouveau défi qui se pose à la Polynésie face à la montée de la dégradation de la santé mentale de nos anciens. Le vieillissement de la population fait apparaître des souffrances liées à l’isolement, au développement d’Alzheimer et autres maladies voisines. Un pôle de gériatrie plus consistant est nécessaire avec la formation d’un personnel spécifique. L’association ALZHEIMER se bat actuellement, avec d’autres associations, pour la mise en place d’un accompagnement gérontologique en Polynésie française. Les structures d’accueil pour personnes âgées sont, pour la plupart, insuffisamment adaptées à une prise en charge qui respecte la dignité des personnes par manque de place mais aussi d’animation et de personnels formés. Pour les anciens en errance dans la rue, des efforts sont faits mais c’est encore insuffisant. Le rôle des mairies est appelé à se développer dans une logique de prise en charge fondée sur la proximité en lien avec les familles.

Faisons de 2025 en Polynésie, comme en Métropole, une année de prise de conscience et d’action en faveur de tous ceux dont la santé mentale se dégrade et qui sont dans la souffrance physique et psychologique.