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Dans le cadre des débats et des émissions qui ont suivi la publication du rapport sur la pauvreté en Polynésie, il a été fréquent d’entendre des propos assez flatteurs célébrant le sens légendaire de la solidarité chez les Polynésiens. S’il est certain que la pratique de l’entraide et de la solidarité à été une constante et une condition de survie dans les siècles passés et qu’elle a nourri la vie en société, il est permis de s’interroger sur sa mise en pratique dans la période contemporaine. (Photo mise en avant : Tim McKennna Photography / Présidence)

Il est utile de distinguer les différents niveaux où s’exprime la solidarité en Polynésie. Elle a ses points forts mais aussi ses faiblesses. Le premier niveau est celui de la FAMILLE. Les liens y sont très forts et c’est à ce niveau que se construisent des solidarités financières mais aussi sous forme d’échanges matériels et de troc. Les familles aisées assurent le financement du logement et des études supérieures de leurs enfants. Les familles plus modestes et élargies entretiennent un tissu d’aides permettant la survie alimentaire, les transports, le logement, tout cela parfois dans un contexte de pauvreté et de précarité. Lire aussi notre dossier Lutte contre la pauvreté : « faire avec » plutôt que « pour » les personnes concernées

Le deuxième niveau est celui de la contribution citoyenne à travers les COTISATIONS SOCIALES et la FISCALITÉ. Ce domaine est assez complexe actuellement et objet de réflexions au sein du CESEC, des partenaires sociaux et des décideurs politiques. Dans ce domaine de l’engagement des Polynésiens dans l’effort financier, la solidarité est très inégale avec beaucoup d’exonérations et de déséquilibres dans l’effort fourni. Globalement, le système actuel est inéquitable. Certains acteurs sont insuffisamment engagés par rapport à leurs ressources propres, d’autres sont trop pénalisés. Prenons l’exemple des retraités. Les plus faibles pensionnés cotisent encore trop en assurance maladie compte-tenu du fait qu’ils ont cotisé pendant toute leur carrière salariale (pendant longtemps, l’assurance-maladie des retraités était à 50 % de celle des salariés). Rappelons qu’en Métropole, les retraités ne paient plus d’assurance-maladie. L’absence de revalorisation des petites retraites pendant la période Covid et l’inflation accentuent les iniquités. Les bénéficiaires des plus grosses retraites A + B sont plutôt dans une situation favorable du fait d’un système qui a été créé au profit des plus aisés.

Globalement, le système de retraite CPS constitue un déni de solidarité :

– entre les Polynésiens actuels ;

– entre les générations.

En ce qui concerne la FISCALITÉ, les dispositifs globaux (fiscalité directe et indirecte) n’assurent pas une répartition équitable des efforts de contribution et de solidarité. Les détenteurs de patrimoine et de hauts revenus sont traités avec une grande indulgence et sollicitude. Le vent de la réforme fiscale n’est pour l’instant qu’une brise légère qui ne risque pas de décoiffer les plus nantis. En conclusion et en ce qui concerne la solidarité citoyenne conçue dans l’intérêt du plus grand nombre, la Polynésie ne peut être lue comme un modèle.

Le troisième niveau de solidarité se situe dans l’engagement social des nombreuses ASSOCIATIONS de Polynésie. Les gestes et formes de solidarité permettent à une partie importante de la population d’être écoutée, soutenue et parfois humainement et matériellement sauvée. Je le sais, étant personnellement engagé dans plusieurs associations de Polynésie à caractère social. L’aide apportée est considérable en rapport avec les moyens qui leur sont attribuées. Des initiateurs et des bénévoles de tous horizons amoureux et bâtisseurs d’une Polynésie fraternelle et solidaire ont pour dénominateur commun la recherche et la défense de la dignité des Polynésiens dans tous les domaines où ce combat s’exerce. Cet engagement personnel au sein des associations qui font un travail formidable ne m’empêche pas de garder un regard lucide sur leur rôle et leurs limites.

Des injustices grandissantes, des inégalités fortes

Dans un discours significatif, le précédent président M. Fritch avouait : « plus le Pays accorde de subventions, plus la situation sociale se dégrade ». Cela veut dire que le tissu associatif si généreux qu’il puisse être est en incapacité de faire face à la précarité et à la pauvreté. Il ne peut faire que de la compensation. Les nombreuses images télévisées montrant les associations caritatives à l’œuvre ont l’avantage de valoriser le travail réalisé et d’inviter aux dons mais ils ont aussi l’inconvénient d’asseoir la bonne conscience de beaucoup se satisfaisant d’un état social dans lequel la générosité est exaltée mais dans un contexte où les injustices sont grandissantes.

Le quatrième lieu d’exercice de la solidarité reste les églises de Polynésie encore puissantes et pour certains non dépourvus de ressources. Les gestes et actes de solidarité sont multiples, ciblés et efficaces. Il ne m’est pas permis de juger les motivations et le sens de ces actes de solidarité.

Enfin, le dernier moteur de la solidarité s’inscrit dans l’investissement de l’ÉTAT à travers ses divers engagements (éducation, justice, sécurité , santé…). Des chiffres sont régulièrement publiés pour mesurer cet engagement de l’État, c’est- à-dire des contribuables métropolitains en faveur des populations polynésiennes. Cette solidarité est beaucoup moins perçue et perceptible car il y a une plus grande distanciation dans l’acte de solidarité contrairement aux associations caritatives qui agissent dans la proximité. Cette solidarité est importante et essentielle même si on peut reconnaître qu’elle est insuffisante par rapport aux besoins des populations polynésiennes comme des populations calédoniennes, martiniquaises, guadeloupéennes, guyanaises et réunionnaises. Cet effort national est trop souvent confisqué au profit de certaines catégories de Polynésiens ou de groupes d’intérêts avec des exonérations pas toujours justifiées ni évaluées. Les plus démunis ne sont pas souvent les bénéficiaires prioritaires des transferts de fonds publics

Si donc un bilan devait être dressé sur la solidarité polynésienne, on peut considérer qu’il est beaucoup moins positif que l’on veut bien le dire. La solidarité traditionnelle a été dévoyée par l’argent issu du CEP avec creusement des écarts de revenus et patrimoine entre les Polynésiens. Si les Polynésiens restent fondamentalement des gens généreux pour leurs proches en cas de besoin, le système économique et social polynésien ne propose pas les mêmes valeurs et la même pratique tant les inégalités sont devenues fortes. Le discours un peu facile sur la générosité exceptionnelle des Polynésiens masque une situation nettement moins paradisiaque. Il suffit de voir les réticences des plus aisés pour accepter un meilleur partage des richesses.

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