À Tahiti, même si l’on ne voit plus guère les jeunes gens gratter la guitare le soir sur les parapets des ponts qui entourent l’île, on aime toujours chanter, on bringue et on danse, on chante beaucoup, des himene ruau, nota ou tarava à la chanson de variété et autres rythmes appelés « boston ». On crée, on reprend, on adapte : tout un panel d’œuvres profanes ou religieuses d’inspiration ancienne ou contemporaine, locales ou extérieures s’élèvent dans la nuit tahitienne. S’il est donc un art populaire que les Polynésiens aiment et maîtrisent totalement ou qu’ils se sont appropriés dans ses formulations étrangères – notamment l’opéra, n’est-ce pas Emmanuelle Vidal, Steeve Mai ou Tinalei Mahuta[1]? Depuis peu, enfin, le livre d’Ernest Sin Chan Musique locale et identité et le dernier numéro du BSEO (N° 357 d’août 2022) présentent la chanson polynésienne à travers son histoire, son évolution, sa diversité, son foisonnement, à l’image de la société polynésienne traversée par de nombreux courants culturels dynamiques.
Retrouvez la 2e partie de ce dossier dans notre édition le mois prochain
Dans cet article, je ne vais pas reprendre ce qui a déjà été écrit, mais adopter un point de vue différent en présentant quelques chanteurs français qui ont mis en musique la Polynésie depuis une soixantaine d’années. Il n’y a pas de volonté exhaustive dans cet aperçu, simplement mon désir de rendre compte des trouvailles que j’ai faites au cours des nombreuses années d’écoute et de passion pour la chanson française, d’abord celles dites de la « rive-gauche » à celle plus populaire et la moins engagée.
Le bateau de Tahiti ou le chant d’amour de Tino Rossi pour Tahiti

Tino Rossi (1907-1983) est certainement le chanteur français ayant, directement ou de manière plus discrète, influencé le plus la chanson polynésienne de l’après-guerre, à l’époque où les auteurs de chants étaient des Français résidents (Yves Roche – mort en 2022 -, Zizou…) à travers valses tahitiennes ou slows sur des musiques douces et des paroles sentimentales…
En 1937, donc, le métropolitain d’origine corse, Tino Rossi, enregistre Chant d’amour de Tahiti dont je reprends quelques paroles : Tahiti, pays d’amour… je reviens…Tahiti tu es le seul paradis… tout vous prend vous séduit… pour la joie des yeux, Tahiti pays d’amour. L’exotisme bat son plein !
Il semble qu’il y ait deux versions différentes de la chanson suivante Le bateau de Tahiti. La première écrite en 1952 par Marc Fontenoy sur une musique de Pedro Liberal, la chanson n’aurait été enregistrée qu’en 1972. La seconde écrite par Roger Geo avec une musique de Vincent Scotto.
Cette chanson se situe bien dans le registre familier de l’interprète de la célèbre berceuse Petit papa Noël. Et c’est au bar-dancing Le Col bleu du propriétaire Zizou situé sur le Front de mer de Pape’ete que le public a pu entendre longtemps les chansons de Tino Rossi, reprises par des musiciens locaux.
De la première version de la chanson Le bateau de Tahiti, également chantée par Joe Chuvan, je reprends les passages suivants ;
« Quand le bateau arrivera à Tahiti
Tu salueras les parents les amis
Tu leur diras que dans mon cœur
J’ai bien gardé, tout le bonheur
Qu’un jour ils m’ont donné
Quand le bateau se rangera le long du quai
Tu les verras ils auront des bouquets
Tu m’enverras ces fleurs fanées
Pour me consoler
Et tu diras merci aux gens de Tahiti … »
L’Autre version de cette chanson toute romantique déclare :
« Tout là-bas sur l’Océan,
Parmi les flots mouvants.
Il est un coin merveilleux
Fait pour la joie des yeux.
Le soir, sous les palmiers immenses
Dès que descend la nuit,
Les femmes, les chansons, les danses,
Tout vous prend, vous séduit.
TAHITI
Pays d’amour
TAHITI
Divin séjour… »
Boris Vian : Baisers de Tahiti (1958)

À la fin des années cinquante, Boris Vian (1920-1959), l’homme aux multiples talents – trompettiste de jazz, chanteur (Le Déserteur), écrivain (J’irai cracher sur vos tombes), parolier, peintre -, écrit la chanson Baisers de Tahiti. Dans ce texte, il oppose d’abord le brouillard, la glace et la pâle nuit du Nord, à la gaîté, aux nuits caressantes, aux palmiers, aux amours heureuses de Tahiti. On est donc, chez Vian aussi, en pleine mythologie exotique ! La chanson se termine par cet engagement :
Fleurs rouges de l’amour
Plaisirs de mille nuits
Promesse et retour
Palmiers de Tahiti
Je meurs de vous revoir
Tant pis, je viens, ma vie
Demain je pars !
Cette chanson ne pêche pas par son originalité à une époque où la vie politique évolutive et déjà agitée de Tahiti (ascension de Pouvana’a et du RDPT, et lois Deferre) aurait pu inspirer bien autrement le pacifiste et homme engagé Boris Vian ! Tahiti reste un jardin secret bien gardé… L’a-t-il même chantée et enregistrée cette chanson ? Je n’ai pas trouvé de traces sur Internet.
Léo Ferré chante Tahiti en 1958

La même année que Boris Vian, Léo Ferré écrit sur Tahiti. Que va chanter l’anarchiste Léo Férré sur les îles polynésiennes ? Va-t-il casser l’image admise de l’île ?
Le jour où j’ m’en irai A Tahiti Tahiti, le chanteur nous apprend qu’il s’habillera bien, mettra son chapeau, saluera les goélands, enfilera ses yeux d’enfant, espérant que le vent lui fera crédit, mais surtout Je saluerais bientôt Monsieur Gerbault Sa goélette en majesté Et partout il flotterait Des signes d’amitié Comme des regrets. Dans la strophe suivante il note Moi qui n’irai jamais A Tahiti, Tahiti Je reconnaîtrai bien Monsieur Gauguin Et ses pinceaux de majesté Qui v’naient piquer Un peu de mauve Sur les quais de la Seine. Et la chanson se termine ainsi par dette comparaison : Quand la Seine ressemble A Tahiti Comme une amie, l’image est difficile à saisir.
Mais voilà, au cours de la chanson, on comprend que le rêve ne se réalisera pas, que le voyage restera un espoir. Le chanteur sait qu’il n’ira jamais à Tahiti, car il faut de l’argent pour y aller, l’obstacle est trop grand pour un jeune artiste encore sans le sou. La référence à Gerbault étonne – elle est rare -, moins celle à Gauguin. On trouve la chanson sur YouTube. C’est la chanson du désir et de son impossible accomplissement ! La Toscane, moins lointaine, accueillera, par contre, de longs mois par an le chanteur Léo Ferré.
Jean Naty-Boyer chante Mururoa en 1966 !

J’aurais voulu chanter la mer
(2e strophe) j’aurais voulu chanter Le vent (3e strophe) … Le feu (4e strophe) … L’amour…
Refrain : Mais c’est la mort que je chante
Pour ceux qui ne l’entendent pas
Mais c’est la mort que je chante
A Mururoa
A Mururoa
Jean Naty-Boyer (1932-2013), chanteur au public engagé mais restreint des maisons de la culture s’invite dès 1966 dans le débat nucléaire, à une époque où une grande partie de la jeunesse européenne s’inquiète de l’arsenal militaire et nucléaire présent sur son sol. C’est la décennie où d’Amsterdam à Paris en passant par San Francisco et Berlin-ouest se développe une contre-culture et voit la montée en puissance de la jeunesse, issue du baby boom de l’après-guerre. Elle rêve d’un monde peace and love, s’oppose (avec raison) à la terrible guerre américaine au Vietnam (napalm et autres), mais tout en semblant ignorer que les chars et les armes nucléaires russes sont à deux heures de voiture de Strasbourg ! C’est la même année que l’Eglise Réformée de France, lors de son synode, se déclare opposée aux expérimentations de Moruroa, pour des raisons plus morales que géostratégiques, et que le général de Gaulle renvoie les pasteurs de France et de Tahiti dans leurs buts ! Cette chanson oppose les plaisirs simples de la nature à l’instrument de mort que représente l’atome.
Pierre Perret inaugure Ma nouvelle adresse en 1976

La vie d’Européen moderne, Pierre Perret (né en 1934) s’en est « désapprivoisé » avec bonheur. Ce néologisme signifie que venir vivre en Polynésie, et qui plus est aux Tuamotu, ne signifie pas voyager mais changer de monde et de vie, s’adapter à un nouvel environnement. Il abandonne la solitude à plein tarif, ainsi que les marques d’apéritifs et de bonheur synthétisé, le boulot usant, les info chloroformées, et chante avec douceur dans le refrain :
Prenez ma nouvelle adresse
Je vis dans le vent sucré
Des îles nacrées
Et à ma nouvelle adresse
Une fille s’amuse à rire
De mes souvenirs
Dans la dernière strophe, il donne la raison de ce changement de vie avec une allusion explicite à son ami le chanteur Jacques Brel :
Oui mes amis j’ai largué tout
Pour l’archipel des Tuamotu
Où quel que soit le cours du franc
On offre son poisson vivant
Pour une poignée de riz blanc
Mon copain Jacques a mis les bouts
Tout’s voil’s dehors et vent debout
Il chante dans les alizés
Quelques chansons dont le succès
N’aura jamais su le griser
Chez Perret, il y a toujours plus qu’une chanson ou une imagerie, derrière son rire, sa bonne humeur ; se tapit, en effet, un message à portée générale. Perret exprime bien le désir d’une autre vie, recherchée par beaucoup d’Européens (les Cévennes françaises accueilleront après les « événements » de1968 de nombreux néo-ruraux en quête d’idéal de vie et d’existence saine). Il y a quarante ans, les Tuamotu ne recevaient pas la télévision et la radio publique (FR3) était quasiment inaudible : un espace éloigné de liberté, oublié peut-être qui s’est bien réduit aujourd’hui ! Le chanteur qui coule sa longue retraite près de Montargis pense-t-il encore, cinquante ans, après aux îles plates et avenantes de « l’archipel dangereux » ?

Le jovial chanteur Carlos (1943-2008) aimait le Tahiti de la fête et de la bringue. Dans l’album tropicarlos, on trouve la chanson Mauruuru Tahiti, où il reprend le rythme tahitien sur des paroles d’une grande platitude « Ia ora na Tahiti, mauruuru… ». Il y cite le chanteur Gabilou et le peintre de Moorea, Ravello. Lors d’une émission sur la 2 datant de 1992, en compagnie d’Antoine il a chanté Mauruuru a vau.
Joe Dassin (voir photo de Une), mort à Tahiti en août 1980 au cours d’un repas au restaurant Michel et Eliane du centre Vaima, ne semble pas, à ma connaissance, avoir chanté Tahiti.
Note :
[1] Cet article a été partiellement écrit au cours de l’été 2022 en Ardèche, six mois avant la prestation de Tinalei à l’émission Prodiges de France 2 où elle a été finaliste.

