Après mes quatre articles (« Nous entrons dans un monde nouveau ») et mon livret (Ne vous laissez pas submerger par le monde qui vient), quelques lecteurs m’ont demandé comment ces différentes analyses et alertes pourraient se traduire en programme politique, par exemple pour les élections d’avril 2023 ! Évidemment, un tel programme se distinguerait de ceux qui…
Je me suis donc mis au travail et tenté de peaufiner un programme qui tiendrait compte des vrais enjeux actuels, mais surtout des perspectives à trois ou quatre décennies. Autant dire qu’il ne s’agira pas de flatter les électeurs ou leur faire avaler quelque promesse démagogique. Je n’irai pas jusqu’à me prendre pour Churchill qui promettait aux Britanniques, le 10 mai 1940, « du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ». Cependant, c’est un peu ce genre de « vœu » qui devrait avoir cours en cette année électorale. Passons en effet en revue les problèmes de demain et d’après après-demain.
Des pandémies à venir
Comment imaginer que le Covid n’aurait été qu’un épisode contenu dans le temps ? Et même si d’autres pandémies ne devaient pas connaître l’ampleur de celle que nous avons connue, il faut s’y préparer et définir une stratégie, à savoir s’équiper en matériel médical, en lits, former du personnel médical et être prêts aux vaccinations correspondantes sans laisser libre cours aux divagations des « antivax ». Et pour éviter les complications médicales, il faudra envisager une lutte sans merci contre les facteurs aggravants : drogue, alcool, tabac et malbouffe. Un parti politique responsable se souciera réellement de la santé des électeurs.
L’aggravation des phénomènes climatiques

On les connaît (montée des eaux, salinité excessive, houles de plus en plus fortes, raz-de-marée ou tsunami, raréfaction des ressources halieutiques…).
Nos îles sont particulièrement menacées et pas seulement les atolls pour lesquels des mesures doivent être prises dès aujourd’hui. Pensons à l’aéroport de Tahiti-Faa’a (à d’autres aussi) qui risque la submersion et envisageons de le déplacer dès à présent (la modernisation des bâtiments est inutile puisqu’il faudra bientôt les évacuer), peut-être sur le golf d’Atimaono.
Les Polynésiens des îles hautes qui habitent côté mer (et même pour certains habitants côté montagne) doivent se préparer à de gigantesques travaux (et les pilotis recommandés actuellement ne sont que des solutions provisoires) voire à envisager une migration à l’intérieur des terres. Devant les dangers qui ne vont pas tarder à frapper les zones côtières, la vente d’habitations sur ces zones sera interdite et des mécanismes de compensation devront être trouvés. Cela signifie surtout une nouvelle politique de l’habitat.
Dès à présent, il faut mettre en chantier des routes en altitude avant que les routes de ceinture ne deviennent impraticables. Les pétitions pour les empêcher deviennent presque risibles.
Une réorganisation en profondeur des transports terrestres, du principe même de la voiture individuelle (considérée bizarrement comme un phénomène culturel) sera remis en cause.
La délocalisation de nombreuses entreprises devra être programmée. Les installations portuaires devront intégrer une hausse prévisible des eaux.
Les vallées devront être aménagées car il est à prévoir des cours d’eaux alimentés par des pluies surabondantes dans certaines îles, donc une érosion sans précédent qui pourrait balayer les habitations et compliquer les mesures de protection des coraux.
Ainsi, pour faire face aux dégâts prévisibles du réchauffement climatique et pour assurer la transition énergétique, il n’y aura pas d’autre alternative que de faire appel à des fonds dont la Polynésie ne disposera jamais. La France et l’Europe les apporteront si le gouvernement local sait négocier et les apporteront sans autre injonction que de maintenir un régime démocratique.
Une double peine pour les îles
Comme je l’ai écrit déjà, le Fenua sera touché par les changements climatiques et les conséquences sur le tourisme seront catastrophiques : relocalisation des hôtels, disparition des attraits classiques comme les coraux, lutte contre l’empreinte carbone avec des hausses des tarifs aériens et difficultés à prévoir pour les transports maritimes dont nous dépendons. Il faudra inventer de nouvelles ressources pour qu’une économie prospère soit retrouvée.
Les prix
Le niveau des prix ressortira de cette double peine. Comme il sera de plus en plus difficile de produire pour notre consommation (terres cultivables inondées ou choisies pour reloger ceux qui auront dû quitter leurs îles ou leurs maisons proches de la mer), les importations devront être plus importantes, ce qui signifie une hausse des prix constante qui sera alimentée par les prix des transports devenus plus rares et contraints par la lutte contre l’empreinte carbone.
Les inégalités sociales
Elles sont criantes chez nous et potentiellement explosives malgré les quelques amortisseurs sociaux et la résilience habituelle des humbles. Mais, c’est un domaine où un futur gouvernement pourra s’attaquer résolument puisque le statut lui en donne les moyens. C’est seulement une question de volonté… et aussi de réalisme de la part des couches favorisées : elles doivent comprendre que les inégalités pourraient leur coûter énormément le jour où le couvercle de la marmite sautera.
Et cette question peut se traiter rapidement et en profondeur : seule véritable bonne nouvelle puisque contrairement aux autres problèmes qui ne dépendent pas de nous (les caprices de la nature, les guerres, les questions énergétiques, les marchés mondiaux…), créer une société harmonieuse ne tient qu’à nous.
Une lutte sans merci contre la corruption : la mère des batailles

Nul n’a été surpris par la publication du rapport de l’Agence française anticorruption (Tahiti-Infos, 15 novembre 2022) qui place le Fenua en tête du triste palmarès de la corruption. Cette dernière signifie des escroqueries, des détournements de fonds, autant d’argent qui ne peut être redistribué pour le bien public. Mais il y a pire encore. S’il apparaît que certains élus, certains chefs d’entreprises, des particuliers aussi, citoyens de telle ou telle collectivité sont pratiquement demandeurs de pratiques douteuses, des puissances étrangères trouveront là des facilités pour arriver à leurs fins et s’emparer des ressources et des positions stratégiques. C’est pourquoi la lutte contre la corruption doit être menée avec énergie, sans quoi le Fenua ne tarderait pas à passer entre les mains de puissances qui le mettraient sous tutelle.
Cela signifie aussi abandonner le système clientéliste qui est largement répandu chez nous car c’est la première forme de la corruption.
Des mots désuets et d’autres impérissables
Paul Éluard, en 1942, voulait écrire partout le nom de liberté ! On n’a jamais autant parlé de liberté(s) de nos jours, pourtant il n’est pas sûr que le sens soit toujours celui de Paul Éluard qui, certes, pensait à sa propre liberté, mais surtout à celle du peuple français sous le joug nazi. Le paradoxe de notre époque, c’est que beaucoup d’individus réclament toujours plus de liberté(s) tout en exprimant parfois leur admiration pour les régimes autoritaires (et même plus encore). Le cas Zemmour est typique de cette dérive. Toutes les critiques contre les gouvernements démocratiques peuvent s’entendre, mais il est impératif de les relativiser. Dans les collectivités d’Outre-mer, les critiques contre l’État central peuvent se comprendre, mais là encore il faut savoir raison garder. Des séquelles du colonialisme, il y en aura toujours (on n’efface pas l’Histoire d’un revers de manche) mais quand même, en Polynésie on a appris à vivre en citoyens libres, bénéficiant de marges de liberté que d’autres pays peuvent nous envier (ouvrons nos postes de radio ou de télévision pour nous en convaincre). Certes, on pourra toujours rappeler la phrase de Nelson Mandela : « Nous avons seulement atteint la liberté d’être libres… ». Il y a encore des espaces de liberté à occuper, mais sachons apprécier ce que l’on a et nous avons les moyens de défendre les libertés dont nous disposons.
Partout, les démocraties sont menacées. Une victoire de la Russie en Ukraine conduirait à une crise majeure en Europe. L’Europe pourrait retourner à ses vieux démons nationalistes et aux désastres où ces démons nous ont conduits.
Dans la conjoncture actuelle des relations internationales, les thèmes qui, habituellement, structurent notre vie politique, perdent de leur pertinence. Que signifient encore les mots autonomie ou indépendance quand tous les grands choix sont désormais encadrés par les grandes puissances ? On constate que la Chine cherche à dominer les pays du Pacifique Sud, mais que les États-Unis interviennent pour rappeler aux petits États qu’ils ne les laisseront pas se mettre à la remorque de l’Empire du Milieu. La présence française est une chance, pour le moment du moins, de nous laisser une plus grande liberté de choix parce que la République se veut une puissance d’équilibre, tant que c’est encore possible.
S’accrocher à la stratégie Indo-Pacifique

Dans le monde violent qui se dessine sous nos yeux, la meilleure protection est sans doute celle que proposait le président de la République lors de sa visite en Polynésie :
« La stratégie Indo-Pacifique [aura pour but de] vous protéger, protéger vos intérêts économiques, protéger nos câbles, protéger nos satellites, protéger notre souveraineté face aux incursions. […] Elle sera là pour protéger notre biodiversité… »
Ce genre de discours peut paraître « paternaliste », « ringard » ou « néocolonialiste », mais malheureusement toute autre voie conduirait à l’anéantissement de ce que nous sommes et à l’anéantissement de notre liberté. Cela devra conduire à revoir les rapports que nous entretenons avec la France et l’Europe (dont nous aurons absolument besoin) en introduisant la notion de confiance réciproque pour faire face aux nouveaux défis.
Sauvegarder à tout prix les cultures locales
En premier lieu, les cultures autochtones de quelque archipel que ce soit, en maintenant vivantes les langues traditionnelles, en enseignant plus à fond l’histoire et la géographie de la Polynésie (sur un fond d’histoire et de géographie océaniennes), sa littérature existante ou à venir. La sauvegarde de l’identité des Asiatiques s’impose, même quand le métissage se sera généralisé.
Des populations qui possèdent de fortes cultures seront mieux armées pour résister aux cultures étrangères, et surtout à la volonté de quelque puissance d’imposer sa domination.

Résumons-nous
Le parti politique qui établirait un programme à partir de ces perspectives proposera donc :
- Un plan pour prévoir les pandémies futures
- Un autre pour conjurer l’aggravation des phénomènes climatiques
- Une refonte fondamentale des plans d’urbanisme, de circulation (routes, aéroports et ports)
- Une lutte sans merci contre la corruption et les inégalités sociales
- Des politiques culturelles ambitieuses
- Une révision du vocabulaire politique tenant compte des réalités internationales
- De nouveaux rapports avec la France et l’Europe
- Une défense des libertés individuelles et collectives
En forme de clin d’œil !
L’auteur de cet article n’est pas assez naïf pour croire qu’un ou plusieurs partis pourrai(en)t s’emparer de ce programme d’ici le mois d’avril et surtout avec une chance quelconque de séduire les électeurs ! Mais il est suffisamment optimiste pour penser que quelque homme ou femme politique pourrait tirer profit de cette alerte vigoureuse, provocatrice parfois, pour glisser dans le débat public ne serait-ce que quelques bribes de l’article…
La devise de Guillaume d’Orange[1] (que je fais mienne) était : « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».
Note :
[1] Guillaume d’Orange (1533-1584) est considéré comme le fondateur des Pays-Bas.
Lire aussi les précédents articles du même auteur :
- « Nous entrons dans un monde nouveau (1) – Ne pas être en retard d’une guerre »
- « Nous entrons dans un monde nouveau (2) – La double (ou triple) peine climatique »
- « Nous entrons dans un monde nouveau (3) – Géopolitique et géostratégie s’invitent dans des perspectives déjà peu réjouissantes »
- « Nous entrons dans un monde nouveau (4) – Faire face aux périls qui menacent l’Océanie et ne pas se laisser submerger »
