Tout savoir sur la navigation ancestrale polynésienne – Partie 2 : Naviguer avec les étoiles

La navigation ancestrale polynésienne fait appel à deux grandes techniques : la navigation aux étoiles et la navigation avec la nature. Ici, nous nous intéressons à la première et identifions les différents éléments à prendre en compte pour naviguer avec les étoiles.

Un lexique qui révèle le ciel selon les Polynésiens

Recensé au XVIIIe siècle, le lexique astronomique polynésien fait preuve d’une extrême richesse. Étoiles, planètes visibles, comètes, points cardinaux, constellations… au total, plus de 200 noms connus de tous les navigateurs polynésiens furent répertoriés à l’époque. Cela confirme que la civilisation polynésienne détenait des connaissances astronomiques poussées.

De ce lexique ressort également l’idée que chaque corps céleste est nommé en hommage à la mythologie polynésienne ou à une espèce naturelle emblématique. La constellation du Scorpion, par exemple, s’appelle Matau a Maui, « l’Hameçon de Maui » en français. Quant à la constellation du Corbeau, elle s’appelle Ma’ama’atai, « l’étoile de mer » en français.

La création du monde par Ta’aroa et la représentation du ciel

Le mythe polynésien de la création par le dieu Ta’aroa explique la représentation du monde qui était propre à nos ancêtres.

Selon cette dernière, la Terre était plate et tombait dans les abîmes. Au-dessus se trouvait le monde des vivants, Te Ao et, en dessous, le monde des ancêtres, Te Pō.

La voute céleste, elle, reposait sur le principe des ciels superposés : il n’y avait pas un seul et unique ciel, mais bien un total de dix ciels. Le premier ciel abritait la Lune, le deuxième ciel, le Soleil, le troisième ciel, les étoiles les plus brillantes et ainsi jusqu’au dixième ciel, le plus haut, qui abritait les dieux et la Voie lactée.

De cette vision du monde naît une cartographie astrale logique. Les astres se lèvent à l’est et se couchent à l’ouest, naviguant à travers un tunnel dans Te Pō pour revenir le lendemain dans un ordre prédéfini.

Établir une cartographie du ciel

Nos ancêtres avaient connaissance d’environ 200 corps célestes remarquables, en grande partie des étoiles. Pour établir un véritable compas sidéral gravé dans leur mémoire, ils notaient la position de chaque corps céleste au lever et au coucher.

Il est également nécessaire de savoir que chaque île du Pacifique qui était connue des anciens était localisée par rapport à son étoile zénithale, c’est-à-dire l’étoile qui se trouve directement au-dessus d’elle. L’île de Tahiti, par exemple, se trouve sous Ta’urua Faupapa, l’étoile plus connue sous le nom de Sirius.

Ainsi, à tout moment, les navigateurs des Temps Anciens pouvaient regarder le ciel étoilé et connaître leur position par rapport aux autres îles du Pacifique.

Quadriller le ciel pour naviguer sur deux axes

Établir une cartographie du ciel n’était pas l’étape finale avant de pouvoir se lancer dans la navigation à proprement parler. En effet, bien que les Polynésiens étaient capables d’identifier leur île de destination en se fiant aux différentes étoiles zénithales, les aléas de la nature tels que les vents et la houle rendaient le voyage d’un point A à un point B bien trop hasardeux. La solution ? Tracer des axes nord-sud et est-ouest dans le ciel afin de créer un quadrillage et se déplacer en angle droit.

Pour naviguer sur l’axe est-ouest, on empruntait des chemins d’étoiles appelés rua. Ces derniers, au nombre de dix, correspondent aux latitudes.

Chaque chemin d’étoile est identifié par son étoile repère, ta’urua, qui correspond à la toute première étoile remarquable à se lever à l’est au moment du crépuscule. Pour se déplacer sur l’axe est-ouest, il suffit d’aligner la barre de la pirogue à l’étoile repère et de la suivre jusqu’à ce que la prochaine étoile appartenant à ce même chemin d’étoile émerge à l’horizon, et ainsi de suite tout au long de la nuit. Attention à ne pas suivre indéfiniment la toute première étoile repère… c’est comme cela qu’on bouge avec le ciel et qu’on finit par se perdre.

Pour naviguer sur l’axe nord-sud, on empruntait des piliers célestes appelés pou. Ces derniers correspondent aux longitudes.

Ici, on aligne un pôle céleste imaginaire qui relie les étoiles repères du Nord et les étoiles repères du Sud à une étoile remarquable à son zénith. Au fur et à mesure de la nuit, le chemin d’étoile évolue et l’étoile repère qui se trouve au zénith aussi.

Question de précision

Grâce aux étoiles zénithales, aux étoiles repères, aux chemins d’étoiles et aux piliers célestes, nos ancêtres ont quadrillé la voute céleste du Pacifique Sud. Mais quel niveau de précision est-il possible d’atteindre grâce à cette cartographie simplifiée ?

Tout d’abord, notons qu’en zone intertropicale, comme c’est le cas dans le Triangle polynésien, les étoiles montent dans le ciel à la verticale. Notre étoile polaire, quant à elle, est quasiment immobile. Ces facteurs minimisent le risque de se perdre en suivant ces astres.

Les navigateurs utilisaient également leur main comme repère pour ne pas perdre le cap. Sachant qu’une main correspond environ à 17°, il s’agissait de placer sa main en L et d’aligner le pouce avec l’horizon. Si l’étoile suivie était en dessous du bout des quatre doigts, c’est que le navire était dans une fourchette qui ne dépassait pas les 17°.

Malgré tout, le quadrillage utilisé par nos ancêtres reste assez vaste avec une précision d’environ 120 miles nautiques, soit 220 kilomètres. Pour pallier cela, les Polynésiens commençaient par naviguer en visant un archipel plutôt qu’une île précise. Au fur et à mesure qu’ils s’en rapprochaient, ils avaient recours à toute une palette d’indicateurs présents dans la nature pour gagner en précision.

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Tupaia, un navigateur hors pair

Figure incontournable dans l’histoire de la navigation traditionnelle polynésienne, Tupaia, chef et prêtre originaire de Raiatea, embarqua à bord du navire du Capitaine Cook lors de son second voyage (1769). Grâce à ses innombrables connaissances, il mènera le Capitaine Cook dans de nombreuses îles de Polynésie et jusqu’en Nouvelle-Zélande où il est connu pour avoir servi d’interprète. C’est d’ailleurs cet indice qui confirmera aux Européens que les peuples du Triangle polynésien appartiennent à la même souche. Une anecdote relate que, en 1762, grâce au concept de l’étoile zénithale, Tupaia aurait tracé de ses propres mains une carte du Pacifique contenant un total de 74 îles, certaines d’entre elles étant très éloignées