Polynésie 1ère a diffusé le 16 octobre dernier un documentaire réjouissant sur le secteur de la distribution alimentaire en Polynésie française. En s’intéressant aux métiers et aux acteurs de terrain et à leur engagement – une fois n’est pas coutume – ce travail permet de comprendre la difficulté de leur activité et d’en contextualiser le fonctionnement en économie insulaire. Un prisme rare, bien loin des poncifs et de l’approche économique indigente qui accompagnent trop souvent les commentaires du secteur.
Avec le documentaire « Dans les coulisses de la distribution alimentaire en Polynésie française », disponible en replay sur la plateforme de France TV, Yvon Moana Le Gall et Pauline Legrand signent un travail de qualité, tant sur le fond que sur la forme, le résultat rivalisant avec des documentaires nationaux ou internationaux. Proposant un angle nouveau, ce projet développé localement durant deux années, s’intéresse avec empathie à tous les acteurs de la chaîne alimentaire polynésienne : éleveurs et agriculteurs, importateurs-grossistes, transporteurs, armateurs, distributeurs de toutes tailles, centrales d’achat, cantines scolaires, restaurateurs ou hôteliers. L’occasion de faire connaissance avec l’ensemble de ces « travailleurs passionnés » qui « œuvrent dans l’ombre pour remplir nos étals et nos assiettes » et de prendre conscience des difficultés rencontrées pour faire de nos achats, grâce à eux, un acte simple. Je profite d’ailleurs de ces lignes pour remercier les réalisateurs de nos échanges lors de leur beau travail. Un travail qui est aussi l’occasion d’aborder ici plus particulièrement certains éléments qui illustrent la nécessité de comprendre les entreprises polynésiennes et de porter un regard « local » sur leurs activités.

L’avenir du petit commerce de proximité
Le documentaire aborde la question de la survivance des petits commerces de proximité, ce qui est loin d’être une problématique propre à la Polynésie. Avec la modernisation du secteur de la distribution, les consommateurs accèdent à des magasins plus attrayants, une qualité et une diversité accrues des produits, une continuité améliorée des approvisionnements et des coûts amoindris du fait de volumes plus importants. Pour les plus petites structures, il n’est pas toujours facile de s’intégrer dans cette évolution globale : sans stratégie opérationnelle de positionnement, la question de l’achalandage finit toujours par se poser et celle de la profitabilité s’ensuit.
Le phénomène est illustré par un petit magasin d’une des zones plus rurales de Moorea, dont les gérants sont inquiets à l’annonce de l’installation d’un franchisé proche de leur magasin. Une situation commune, en Polynésie comme ailleurs dans le monde, qui relève d’un processus concurrentiel classique et dont la réponse du petit commerce historique doit être celle d’une recherche de la différenciation du service proposé. Les commerces de proximité sont appréciés pour leur localisation au plus près de la clientèle – ce qui est parfaitement mis en lumière ici – et en raison de leurs services spécifiques ou de qualité.
Le discours des gérants est à cet égard très éclairant, puisqu’ils sont attentifs aux demandes des clients (commandes spécifiques), accueillent un petit marché le dimanche matin devant leur magasin ou pratiquent le crédit aux clients (comme anciennement), offrant un service utile et fidélisant. Ils se sont aussi inspirés des méthodes des franchisés : agencement attractif des linéaires ; meilleur éclairage ; nouveaux services au consommateur (indications d’accords mets-vins, livraisons régulières de pain frais) ; climatisation pour rendre le magasin plus agréable et inciter à y rester. « On peut dire qu’on a volé les idées des franchisés ». Avec pour résultats une augmentation du chiffre d’affaires du magasin d’au moins 30 %. La concurrence incite au dépassement pour justifier son existence dans le paysage commercial. Car à la fin, c’est le consommateur qui choisit. Si le secteur du commerce se transforme, c’est bien parce que les consommateurs valident les propositions nouvelles qui lui sont faites.
Autant d’éléments apportés par le documentaire et malheureusement absents de la décision de l’Autorité polynésienne de la concurrence (APC) interdisant le projet d’un Carrefour à Moorea (n° 2022-SC-09 du 23 juin 2022), justifiée par le souhait de préserver des projets concurrents – un comble pour une autorité de concurrence. Les gérants ne rejettent pas l’idée de passer eux-mêmes sous franchise, s’ils trouvent un contrat leur permettant de « garder leur identité », montrant bien qu’un marché spécifique des « commerces sous enseigne », comme s’y est régulièrement égarée l’APC, n’a guère de sens en Polynésie.
L’importance (et l’agilité) du secteur touristique
Les commerces de Tahiti et Moorea connaissent évidemment des difficultés sensibles d’approvisionnement par rapport aux grands pays, ce qui est aussi bien documenté dans le reportage : « en métropole, vous prenez le téléphone le lundi, vous êtes livrés le mardi. Ici, on passe la commande au mois de juin et on est livré au mois d’octobre ». Pour les îles éloignées, c’est encore plus complexe, puisque les produits doivent encore être réacheminés une fois arrivés à Tahiti. Une part importante des recettes touristiques sont pourtant perçues dans ces îles, dont, au premier chef, Bora Bora. Le documentaire prend ainsi le parti de s’intéresser à l’un des hôtels de luxe de la « Perle du Pacifique ».

L’établissement en question dispose de quatre restaurants distincts, qui doivent assurer 600 couverts par jour. On comprend aisément que l’approvisionnement, qui plus est en denrées périssables, est une tâche prenante, à flux tendu, qui demande de l’agilité. L’image de luxe impose également que les cartes des restaurants affichent des mets rares, utilisant des ingrédients en très bon état, que peu de fournisseurs sont à même de proposer.
En résulte une capacité d’anticipation peu commune à cette échelle dans la restauration, un « parcours du combattant », une « course contre la montre », pour servir une clientèle de type Relais & Châteaux, exigeante et connaisseuse. Aux évidents défis logistiques s’ajoutent parfois des complexités réglementaires, comme l’obtention en temps et heures des fiches sanitaires, au risque de voir ses importations bloquées. Une réglementation parfois totalement décalée, comme pour cet exemple du beurre de luxe Bordier, qui coûte de 4 000 à 4 500 Fcfp le kilo, et dont la marge est pourtant réglementée, tous les types de beurre étant classés PPN.

Le tourisme représente de très loin la première ressource propre de la Polynésie française. En 2022, les dépenses touristiques ont représenté un total de près de 77 milliards de Fcfp. L’acheminement des denrées nécessaires à cette activité fondamentale reste « une belle performance de tous les intervenants à tous les niveaux », qui requerrait pour la soutenir une vision claire des pouvoirs publics, tant en matière d’objectifs que de moyens (modalités de défiscalisation, notamment).
La vente à l’aventure : un « service public » ?
D’autres îles polynésiennes ne sont aussi que faiblement ou pas du tout touristiques. Il est pourtant indispensable de les approvisionner également. Des liaisons maritimes interinsulaires sont organisées et permettent d’acheminer les produits nécessaires. S’ils peuvent faire l’objet d’une commande préalable, existe aussi ce que l’on appelle la « vente à l’aventure ». L’armateur décide alors de se munir d’un stock qu’il propose à la vente, tel un magasin ambulant, lors des escales du navire. Ce mode de vente avait fait l’objet d’une analyse peu amène de l’APC lors du projet de rachat des Taporo par la Société de navigation polynésienne (SNP). L’APC avait alors considéré que ce mode de commercialisation permettait la « captation du coprah », ce qui représentait « un vecteur d’amélioration de la rentabilité » des navires (décision n° 2017-CC-01 du 9 mars 2017, qui avait débouché sur l’échec de l’opération).
Pour illustrer cette particularité, le documentaire suit le Nuku Hau, une goélette (de SNP justement) qui prend la mer à Tahiti pour desservir 22 atolls. Certains de ces atolls peuvent disposer de magasins, mais la goélette apporte un choix alternatif (et moins coûteux, comme le précise le documentaire). Les clients peuvent d’ailleurs être des pensions de famille, qui participent aux ressources du secteur touristique dont il a déjà été question. D’autres atolls sont pour leur part dépourvus de tout commerce et l’arrivée du bateau prend plus encore des allures de « Noël » avant l’heure. Quiconque a vécu dans les îles une touchée d’un navire sait l’effervescence déclenchée par cet événement local. De fait, les témoignages du documentaire sont touchants, entre excitation des clients de se préparer un bon repas avec des produits frais et nécessaire rationalisation des dépenses (« on a que 40 000 pour ce bateau, on va voir ce qu’on peut prendre »). A Taenga, la baleinière du navire accoste par trois mètres de houle à 22h30, une heure tardive pour une île des Tuamotu de 60 habitants. C’est pourtant tout le village qui se relève et participe à la vente à l’aventure jusqu’à 1h30 du matin.

Le subrécargue qui assure la vente est particulièrement émouvant quand il fait part de sa joie de voir les Paumotu heureux à son arrivée et de parvenir, « même malgré le temps (…) à servir la population et réussir notre mission ». Les quelques moments de vie des îles éloignées qui sont saisis ici alimentent d’autant plus l’incompréhension du traitement réalisé en 2017 par l’APC sur le dossier Taporo, passé à côté de la réalité de ces vies ultra-insulaires et de la notion de « mission » des transporteurs qui les approvisionnent.
Vers l’autonomie alimentaire ?
Le documentaire permet enfin une intéressante illustration des débats récurrents sur « l’autonomie » ou « l’autosuffisance » alimentaire. Le ministre de l’Agriculture a ainsi encore récemment déclaré que « l’autonomie alimentaire n’est pas un rêve, c’est un objectif » (JT de TNTV du 6 octobre 2024).
Cependant, entre les problèmes climatiques (fortes pluies, inondations…), la pénibilité du travail et le déficit de vocations, ou encore les difficultés d’une agriculture tropicale sujette aux pestes animales et végétales, qui implique notamment la nécessité de recourir à des semences adaptées et soulève de manière chronique la question de l’utilisation des engrais et des pesticides, cultiver la terre en Polynésie n’est pas une sinécure.
L’offre de produits frais reste donc restreinte, tandis que des décisions sont prises pour essayer de développer la demande, créant des tensions sur les prix. Parmi ces décisions, on compte l’obligation d’intégrer 50 % de produits locaux dans les repas des cantines scolaires, depuis une loi du pays de 2022. Un casse-tête régulier, d’abord du côté de l’approvisionnement, qui justifie parfois que le menu effectif s’éloigne du prévisionnel, faute d’avoir pu trouver en temps utile certains ingrédients. Ensuite, car le travail des produits locaux, par rapport à des produits déjà (partiellement) préparés, demande bien plus de temps. Des coûts supplémentaires qu’il faut bien assumer, pour les parents ou pour la puissance publique (même si c’est souvent ce dernier choix qui a été retenu pour l’instant).
Ainsi, malgré les surcoûts de transport qui pèsent sur les importations, elles restent majoritairement plus compétitives que la production locale. Les mesures mises en place pour protéger cette dernière (par des droits et taxes à l’importation, des quotas ou des interdictions d’importation) contribuent à renchérir encore le prix final pour le consommateur, rendant les produits frais difficilement accessibles pour certains foyers. Un importateur qui tente de jouer le jeu en soutenant aussi la production locale résume : « je vois sur les réseaux sociaux : consommez local, consommez local ; c’est bien, mais il y a beaucoup de chemin à faire ». La production locale est indéniablement loin de subvenir aux besoins de la population, mais il est aussi illusoire de croire que nombre de produits, notamment transformés, pourront un jour être fabriqués en Polynésie sans perte de qualité (et bien sûr de diversité).
Le documentaire d’Yvon Moana Le Gall et de Pauline Legrand souligne les spécificités de la distribution alimentaire dans une économie insulaire éloignée et morcelée, qui requièrent que l’on analyse les situations en se gardant des préjugés ou des codes des grands pays. On notera notamment l’absence de référence à la notion de « grande distribution », qui conduit à cataloguer les commerces par superficie, au mépris des relations réelles qu’ils peuvent entretenir à Tahiti. En prenant l’angle des métiers, les auteurs ont préféré mettre en avant des acteurs investis et passionnés, à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement, du plus petit au plus grand opérateur. On comprend mieux, grâce à leur démarche intelligente et bienveillante, la complexité de la chaîne logistique, la difficile sécurisation des approvisionnements, les divers écueils rencontrés ou encore les surcoûts induits par notre localisation au milieu du grand Océan Pacifique. Autant de vicissitudes auxquelles il faut savoir réagir et qui viennent encore d’être récemment illustrées par la panne du remorqueur Aito Nui II, qui a entraîné retards et annulations de certains porte-conteneurs.
