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Traduction littérale de « blackbirding », mot utilisé exclusivement pour la traite des Canaques et en conséquence, réservé à l’Australasie. Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 146-147 de mars-juin 1964. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.(Photo : Groupe de Kanakas dans une exploitation de canne à sucre du Queensland)

Dans un article récemment paru dans ce journal, Michel Panoff[1] attire l’attention sur l’importante proportion d’immigrants provenant d’îles extérieures à la Polynésie française, et que l’on trouve dans les généalogies des habitants du territoire. Cette importante proportion m’avait également frappé au cours de recherches faites dans le district de Paea[2] [Pā’ea]. Dans les généalogies des familles de Paea [Pā’ea], on trouve des représentants des îles Hawaii [Hawai’i], Samoa. Cook, Gilbert, Nouvelle-Calédonie ainsi que de nombreux Européens, Chinois, et également quelques Noirs, Japonais, Indiens et Philippins.

Il serait nécessaire de faire une récapitulation de l’Histoire de Tahiti pour pouvoir expliquer comment et pourquoi ces « étrangers » ont été amenés à figurer dans des généalogies tahitiennes.

Il est toutefois possible de donner ici un renseignement intéressant sur la façon dont un natif de l’île Niue vint à figurer dans l’histoire d’une famille de Paea [Pā’ea].

Je fus longtemps perplexe sur la généalogie d’un des groupes familiaux les plus importants que je rencontrai au cours de mes travaux à Paea [Pā’ea]. L’un des ancêtres de cette famille était originaire d’une île dont l’identité était douteuse ; quelques-uns de ses descendants pensaient qu’il était originaire de Rapa, d’autres qu’il venait de Raiatea [Ra’iātea], d’autres encore n’avaient aucune opinion précise. Finalement une femme âgée donna sa version du mystère. D’après elle, cet homme était originaire de Niue, petite île Polynésienne située à plusieurs milliers de kilomètres dans l’Ouest de Tahiti, près des îles Tonga. Il serait arrivé il y a environ un siècle en Polynésie française, après avoir été capturé par un navire « ramasseur d’oiseaux noirs » comme on les appelait à l’époque.

Voici la traduction de son récit :

« Il était originaire de Niue. Un jour un navire arriva pour emporter des hommes, pour voler des hommes, car c’était un « navire qui vole des hommes » (pahi ‘ia ta’ata [pahī ‘eiā ta’ata]). Une fête fut organisée à bord, à laquelle les hommes de Niue furent conviés. Ceux qui s’y rendirent furent jetés dans la cale et le navire appareilla pour Rapa. Là, notre ancêtre demeura jusqu’à l’arrivée d’un navire venant de Tahiti. Engagé comme marin sur ce navire, il vint à Tahiti, puis s’en fut plus tard à Raiatea [Ra’iātea] où il épousa une fille du pays. Plus tard ses deux fils vinrent travailler à Paea [Pā’ea] sur la plantation de Tati Salmon. Ils se marièrent tous deux à Paea [Pā’ea] et leurs descendants s’y trouvent encore ».

Bien que Tahiti ait été apparemment épargné par les raids de bateaux de traite qui parcoururent le Pacifique vers le milieu et la fin du dix-neuvième siècle, la petite île sans défense de Niue fut l’objet de nombreux raids de navires de traite. C’est ainsi qu’en 1861 et en 1863 l’île fut assaillie par des navires qui emportèrent plusieurs centaines d’indigènes pour les faire travailler au Pérou ou sur les îles de guano de ce pays[3]. On rapporte également qu’en 1868, l’infâme pirate Bully Hayes captura à Niue un certain nombre d’indigènes qu’il conduisit à Tahiti où il aurait vendu « la totalité de sa cargaison au plus fort enchérisseur », ou, comme il le déclara en termes choisis, « au planteur qui lui paierait la plus forte somme pour le transport de ses passagers »[4].

Il est difficile de dire si l’homme de Niue dont nous relatons l’aventure eut un rôle quelconque dans ces rafles d’esclaves ; peut-être fut-il capturé par un navire de traite péruvien qui se perdit à Rapa, sur le chemin du retour. Peut-être aussi s’agit-il du récit fantaisiste d’un homme de Niue amené à Tahiti par Bully Hayes. Quelle que soit sa véritable histoire, cette anecdote indique néanmoins qu’il demeure, chez les Tahitiens, certains souvenirs de l’époque de la traite des « oiseaux noirs ».

Ben FINNEY, Université de Californie, Santa Barbara

Textes : Société des Études Océaniennes

Bibliographie

Dunbabin, Thomas (1935) : Les marchands d’esclaves des mers du Sud, Sidney, Angus et Robertson.

Loeb, Edwin M. (1926) : Histoire et traditions de Niue. Honolulu, Bernice P. Bishop Museum Bulletin 32.

Panoff, Michel (1962) : « Mariage et résidence dans trois districts de la Polynésie française. » Bulletin de la Société des Etudes Océaniennes. N° 140, Tome XII (N° 3), pp. 129-135.

Smith, S. Percy (1903) : « Les îles Niue et leur population, Part IV. » Journal of the Polynesian Society. Vol. XII, No. 45, pp. 1-31.

Thompson, Basil C. (1902) : L’île Sauvage. London, John Muray.


Notes :

[1] Note de l’auteur : Panoff 1962, pp. 129-135.

[2] Note de l’auteur : Grâce à une bourse de Santé Publique de l’Institut National de Santé Mentale ; ces recherches concernaient l’étude des transformations socio-économiques.

[3] Smith 1903, pp. 20-21 ; Loeb 1926, p. 43.

[4] Thompson 1902, p. 83. Mentionné également par Smith 1903, p. 21 et Dunbabin 1935, p. 226.


 

Précision : la rédaction de PPM conserve la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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