« Une longue route pour m’unir au chant français » de François Cheng, premier écrivain asiatique reçu à l’Académie française

Dans le contexte actuel où la littérature de langue française est « irradiée » par les nouveaux auteurs(es), qui l’accusent d’être le véhicule détesté de la pensée occidentale blanche, hétérosexuelle et chrétienne, l’œuvre et la pensée de François Cheng apparaissent comme inactuelles, en provenance d’un autre monde qui s’est éloigné de nous à des années-lumière, remplacées souvent dans la littérature francophone par une langue du prétendu « oppresseur » éructée sans aucun respect. L’actuelle génération sans frontières, sans différences entre adulte et enfant, entre maître et élève, entre homme et femme, considère désormais le réel comme une matière malléable qui se plie à l’idéologie du désir ou du ressentiment, n’ayant plus de « longue route » devant soi comme horizon nécessaire du devenir singulier.

Dans son autobiographie Une longue route pour m’unir au chant français, qui vient d’être publiée chez Albin Michel, le poète et calligraphe d’origine chinoise Cheng Chi-hsien fait retour sur son trajet personnel. Arrivé en France en 1948, avec le père fonctionnaire de l’Unesco, il fuyait la guerre civile en Chine. L’année suivante, lorsque sa famille décide d’émigrer aux États-Unis, il reste à Paris, « La terre française sera ma terre, la langue française sera ma langue ». Fasciné par la langue française, profondément marqué par Rimbaud « mon frère français », ainsi que la poésie anglaise (Shelley) et la poésie allemande (Rilke), il prépare, dans les années 1960 et au milieu de grandes difficultés financières, un diplôme à l’École pratique des hautes études. Il traduit des poètes chinois en français et des poètes français en chinois, et il enseigne à l’Université de Paris-VII.

Naturalisé français en 1971, il avait été baptisé « François » en 1969. Il devient maître de conférences en 1972 et ensuite professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Il publie, en 1979, Vide et plein : le langage pictural chinois, où la poésie et la peinture sont associées dans un dialogue fécond, comme dans l’ouvrage magistral Cinq méditations sur la beauté de 2010. En 2002, il est reçu à l’Académie française, premier écrivain asiatique à accéder à ce poste prestigieux. En 2007 il est nommé docteur honoris causa à l’Institut Catholique de Paris, occasion pour François Cheng d’expliquer son parcours, texte qui sera publié dans Transversalités, n° 105, en 2008 :

« Je suis cet être qui a vécu tout au long du XXe siècle. J’ai été témoin, directement ou indirectement, d’événements tragiques qui ont contribué à creuser l’abîme pour ainsi dire sans fond de la condition humaine. À un moment donné, j’ai compris qu’au sein de l’humanité, il avait fallu que quelqu’un vînt pour dévisager le mal absolu et envisager le bien absolu et les prendre en charge, cela au prix de sa vie, offerte comme un don total, afin de démontrer que le bien absolu est possible, que l’absurdité et le désespoir ne sont pas notre issue. C’est ce qu’on appelle une vérité incarnée ; c’est ce qu’a accompli le Christ, en qui le bien absolu s’était manifesté comme amour absolu. Ce qu’il a accompli est proprement sur-humain. Que cet accomplissement fût porté par le divin, qu’il révèle par là la part divine de la destinée humaine, c’est une vision que j’accepte aussi. C’est dire que j’épouse volontiers la voie christique. Mon engagement relève de l’adhésion et non de la « croyance ». Cela est-il en contradiction avec ma vision cosmologique de base, laquelle venait de la grande intuition taoïste ? Nullement. Dans cette vision qui m’est native, je me sens charnellement en connivence avec l’univers vivant ; je ne l’abandonnerai pas et je n’ai pas à l’abandonner. Elle me permet au contraire de vivre pleinement la voie christique, celle par laquelle la destinée humaine est portée à son plus haut degré d’exigence et de réalisation. »

Le Tao chinois ou l’équilibre du vivant

François Cheng

Le Tao chinois signifiant « la voie, le chemin » est le principe fondamental de la pensée chinoise et représente l’équilibre du vivant. La « voie christique » et « le chemin du Tao » sont profondément associés par Cheng, conjuguant la voie incarnée du Christ et le souffle vital.  Depuis longtemps, son errance dans la culture et la langue française a trouvé son homologue avec le parcours dans la culture chinoise de Victor Segalen. Le « cycle chinois » chez le dernier Segalen ouvre à Cheng les horizons de la mémoire d’une Chine abandonnée depuis l’adolescence.

En 2008, François Cheng publie L’Un vers l’autre : en voyage avec Victor Segalen, Albin Michel, 2008, où la proximité spirituelle des deux écrivains est l’occasion pour François Cheng de penser le sens du voyage en rupture avec le « tourisme de masse » contemporain, négation de l’élévation par laquelle deux civilisations se nourrissent de leurs meilleures composantes, quand « la part la meilleure d’un pays renvoie à la meilleure part de l’autre », bien loin de la repentance coloniale à la mode, des platitudes de « l’autofiction » d’Annie Ernaux et de la risible utopie chez Alexandre Jardin d’un monde sans adultes où l’enfance et le jeu sont devenus une culture totale autosuffisante.

« L’exote », comme l’appelait Segalen, cultive la passion de la différence

L’épée d’Académicien de François Cheng porte une fleur de lys et un bambou. Le bambou est l’image de la fidélité et du courage, de l’endurance, du bonheur et de la sérénité, et renvoie au monde asiatique, tandis que le lys rassemble les significations de pureté, d’amour et de fidélité, ainsi que la soumission du pouvoir temporel au pouvoir spirituel dans l’histoire de France. François Cheng est l’exemple récent de l’intérêt du dialogue effectif et exigeant entre les cultures, de la nécessité des études comparatives des littératures, si peu présentes et si mal considérées dans les études universitaires actuelles, vouées sans corps ni âme aux études sociétales contemporaines.

« L’exote », comme l’appelait Segalen, cultive la passion de la différence, le regard de l’étranger à la recherche du fonds commun de l’humanité, exprimé aux yeux de Cheng par la langue d’intégration des profondeurs qu’est la langue française, par rapport à la langue de communication des surfaces qu’est l’anglais. La fascination culturelle pour l’Autre a été au cœur même de l’identité européenne, une longue route complexe, avant de devenir l’autoroute d’un tourisme « désirable, inclusif et durable », citation qui n’a pas besoin de sujet, désormais devenue valeur collective.