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En 2009, Patrick Araia AMARU fit paraître aux éditions Des Mers Australes, VAIANU, un ouvrage en deux volumes, l’un en tahitien et l’autre en français (traduit par lui-même). Le titre évoque une plante médicinale tahitienne traditionnelle qui soigne les plaies et les blessures et le sous-titre en version française : « Des mots pour soigner les maux » explicite bien, par un jeu de mots, une guérison et une résilience possibles à condition que les choses soient dites, que la voix des Polynésiens se fasse entendre et qu’ils deviennent conscients de leur identité et de la valeur de leur culture.

C’est cette version française que nous évoquerons. Le livre est composé de deux parties ; d’abord un roman d’éducation initiatique TINOMANA qui évoque l’évolution du héros qui prend conscience de sa double culture mais s’ancre définitivement dans sa culture originelle sans sectarisme ni rejet des autres. Ne sont exclus d’une société de dialogue que ceux qui s’y refusent. Ensuite, la réédition du livre TE OHO NŌ TE TAU ‘AUHUNERA’A / LES PRÉMICES DE L’ABONDANCE, qui reçut en 2000, le 1er prix du Président dans une édition augmentée de deux textes. Ce second ouvrage comporte lui-même plusieurs textes : L’interdit de Mehiti, La reine Orama Nui Tau Mai Te Rai, La Corde ancestrale et Le Nouveau Monde.

Patrick Araia AMARU, un de créateurs de l’Association et de la revue Littéramā’ohi fit paraître bien d’autres textes, entre autres de très beaux poèmes dans Littéramā’ohi et de nombreux textes primés pour le HEIVA. Lui qui considérait que traduire c’est trahir « traduttore, traditore », traduisit cependant ses textes littéraires pour les rendre accessibles à tous, en particulier aux jeunes du pays qui ne sont pas forcément bien formés en reo mā’ohi. Cela fit partie du combat qu’il mena jusqu’à sa mort prématurée en 2015 pour faire vivre et connaître sa langue et sa culture, non seulement en tant que professeur des écoles mais en tant qu’animateur infatigable du Heiva des écoles, en tant que ‘ōrero. Il fut aussi le premier président de l’association culturelle de Papenoo Haururu en 1994.

Cet article ne sera qu’une modeste présentation de la version française de VAIANU alors que bien d’autres textes, non réunis en volumes, mériteraient d’être collectés et publiés. Comme Flora AURIMA-DEVATINE, tout à son activité et très modeste, il ne chercha pas à publier forcément ses écrits et il nous quitta à 60 ans seulement. Comme elle et Henri HIRO, il faisait passer avant tout son travail de transmission, lui qui n’avait appris sa langue qu’à 18 ans.

I) TINOMANA

Tinomana a Manatu est le héros de ce livre. Au début du roman, c’est un jeune Tahitien encore lycéen, élève modèle, qui, dans un lycée peu coté, se distingue par son sérieux et ses résultats. Le roman comporte de fait deux mouvements distincts : le parcours sans faute de ce jeune étudiant qui partira en France pour ses études et reviendra de France agrégé de Lettres et fiancé à une jeune française qu’il rencontra à Paris qui suivit le même parcours universitaire que lui avant de devenir sa femme et la mère de ses enfants. À son retour il devient à la fois enseignant et directeur du lycée Pomare IV. Sa future femme, Madeleine, est professeure de Lettres dans le public. Impliquée dans la paroisse, possédant parfaitement la langue tahitienne elle incarne avec lui la possibilité d’un couple mixte harmonieux, d’un dialogue des cultures.

Dans la première partie du roman, sans rien renier de ses origines, il semble être parfaitement « assimilé » à la culture française et tombe d’ailleurs amoureux à dix-huit ans d’une jeune-fille de sa classe qui a de lointaines origines polynésiennes mais une mère qui se vit comme une papa’a, parfaitement raciste et qui tient sa fille à l’écart de la fréquentation des Tahitiens. La jeune-fille, très belle, Anne-Marie Triman, vient d’une famille riche mais elle est profondément perturbée, elle semble hautaine mais a des résultats catastrophiques en classe et s’adonne à la boisson et à la débauche. Elle tombe cependant amoureuse de ce garçon si différent d’elle, lui demande de lui donner des cours et, grâce à lui, peut parvenir à obtenir son bac. Mais les jeunes gens sont séparés par la mère qui envoie, sans son accord, Anne-Marie en France et jette Tinomana à la porte grossièrement en lui remettant une enveloppe d’argent pour « payer » les cours qu’il a donnés à sa fille et prétend qu’Anne-Marie ne veut plus le voir. C’est faux mais ce malentendu les séparera durant une quinzaine d’années. Tinomana en souffrira beaucoup puis retrouvera un équilibre.

Parti à son tour en France, à Bordeaux, il y vécut d’autres expériences de racisme ou de rejet. Peu de temps après son arrivée il se fit dépouiller et frapper dans un bus par de voyous qui voulaient lui voler son pendentif. Lors d’un contrôle de police il fut victime de propos racistes à cause de son nom (ils le prirent pour un maghrébin dans un premier temps puis redevinrent aimables lorsqu’ils virent qu’il venait de Tahiti mais firent alors des plaisanteries plus que douteuses sur les femmes de Tahiti (faciles bien sûr !). Et ce n’était pas la première fois qu’il vivait ce genre de mésaventure en France : « Les Papa’a, les Occidentaux, n’ont-ils gardé de nous que ces images, Tahiti… La mer… Le cul… Les femmes… Exclue la parole ! Le raisonnement. La pensée ! L’âme ! » […]  (Pages 82, 83).                                                  

Auparavant Tinomana avait cru pouvoir devenir et même « être parvenu à être français […] Un Français issu du tronc originel. Un vrai Français. Une pomme… » […] (page 81) mais il attrapa un panaris puis perdit ses illusions car les autres le désignaient comme « indigène ». Ainsi, il se fit le serment de réussir ses études, de devenir plus compétent encore que les Français. Et à l’Université il retrouva Madeleine Dormon, la jeune-fille qui l’avait aidé à se relever lors de son agression dans le bus et là il n’était plus question de racisme ou d’incompréhension mais d’amour partagé. Tous deux réussirent l’agrégation de Lettres et elle le suivit à Tahiti.

Revenu à Tahiti avec Madeleine, il était parfaitement heureux jusqu’au jour où il reçut la mère d’un jeune adolescent, dont il était le professeur principal, Mana Lasmon, très bon élève devenu perturbé et en échec. La maman de ce garçon n’était autre que son grand amour de jeunesse Anne-Marie Triman.                                                                                                                  

Après avoir perdu Tinomana elle avait fait ses études en France, à Paris et elle était revenue à ses habitudes de débauche. Elle était rentrée au pays avec un enfant, reconnu par le père (une aventure sans importance), avait retrouvé un peu de sérieux dans ses études qu’elle avait réussies et avait obtenu un bon poste à la Caisse de Prévoyance sociale, vu les relations familiales de ses parents avec les gens au pouvoir. Elle vivait donc à Tahiti, s’occupait peu de son fils et travaillait beaucoup y compris dans des associations mais avait gardé des habitudes de débauche nocturne. C’est ainsi qu’un soir, son fils qui l’avait suivie, la surprit dans une voiture avec deux hommes et que cela le perturba à un tel point qu’il se mit à consommer de la drogue et à devenir très déprimé.

Les deux anciens amoureux étaient très émus de se revoir et Tinomana comprit que ce n’était pas Anne-Marie qui l’avait rejeté. Cependant son amour pour sa femme l’empêcha de succomber vraiment à son ex amoureuse.

Ce roman est aussi un roman d’initiation pour le jeune Mana Lasmon, qui, alors qu’il est au bord du suicide, va rencontrer Mere, une jeune-fille qui va l’empêcher de sauter dans le vide et l’emmener à une répétition de danse. Là il retrouva ses origines et petit à petit son identité et parvint à se réconcilier avec sa mère qui alla le voir danser. Il était protégé aussi par Tinomana et sa femme Madeleine.

Quant aux femmes de ce roman, à part Mere, une jeune Tahitienne, amie de Mana, elles sont trois :  Madeleine très belle aussi, qui s’est intégrée dans le pays de son mari, Anne-Marie, si belle et fragile qui mourut prématurément d’un cancer, soutenue par Tinomana qui l’accompagna dans ses derniers instants. Marie-Jeanne, la mère d’Anne-Marie, qui avait fait le malheur de sa fille et qui était le prototype du colon raciste et traitait les Tahitiens comme de semi-esclaves tout en les prenant, croyait-elle, comme « objet sexuel ». Mais Tane, le jardinier de son mari , qui céda dans un premier temps à ses demandes (car elle était très belle) la rejeta et même la gifla, ne pouvant supporter son mépris Après cette expérience sa haine des kaina se décupla et elle maltraita, l’ami de sa fille, Tinomana jusque dans la chambre mortuaire d’Anne-Marie à l’hôpital au point que lui aussi la gifla. Elle finit tristement ses jours, vivant avec son petit-fils qui l’ignorait et fréquentait Mere mais aussi le couple de Tinomana et Madeleine après la mort de sa mère. Elle connut une triste fin seule dans sa maison après une agression. C’est le personnage « noir » du roman. Elle refuse tout dialogue et vit dans les préjugés.

Dans ces récits il faut signaler la présence de poèmes, et une façon très métaphorique de décrire la sexualité. Il est question de « chevrette » ou « d’anguille » qui entre dans « la grotte », « de pirogue qui pénètre dans le lagon », etc. Les passages érotiques ne sont jamais vulgaires et très imagés.

Mais ce roman ne se résume pas à ces histoires de réussite sociale, d’amour, de malentendus, de maternité mal assumée et d’adolescence difficile pour Mana. C’est d’une bien autre initiation que celle de « l’éducation sentimentale » que vit le héros, Tinomana.

En effet, le jour de son mariage avec Madeleine, ses parents lui remettent le puta tupuna : le livre venu des ancêtres qui contient entre autres la généalogie de la famille dont lui et Madeleine sont les derniers maillons en attendant la naissance d’enfants. Dans ce livre se trouvent aussi légendes et récits.     

Et quelques temps après, alors que Madeleine vient de lui apprendre qu’ils vont avoir un enfant et qu’ils viennent de faire l’amour fougueusement, il regarde un tableau ancien accroché juste au-dessus du livre familial et vit une expérience spirituelle : un homme très grand qui tient dans ses mains un paquet enveloppé de tapa lui apparaît, sorti du tableau, lui tend le paquet. Sur son visage ruissellent des larmes de sang.  Puis tout disparaît. Au réveil Tinomana regarde le titre du tableau : Pūfenua (placenta). Et lorsqu’il fait part de son expérience à ses parents, son père lui déclare que cet homme est un de leurs ancêtres, un prêtre de marae et qu’il lui est apparu à lui deux fois dont la deuxième fois deux jours auparavant. Mais c’est Tinomana qui détient maintenant le Livre des Ancêtres. Bien d’autres expériences initiatiques l’attendent.

En rentrant de chez ses parents il prend conscience que les anciennes croyances sont toujours vivaces malgré la conversion au christianisme et il se demande où est le bien.

En fait, les expériences spirituelles vont se multiplier, entre rêve, sommeil et vision éveillé.

Peu de temps après, lorsque sa femme lui demande s’il n’a pas un terrain où ils pourraient construire vu les prix élevés des logements, Tinomana se replonge dans le livre familial et s’arrête, comme guidé, page 27 où l’encre semble être du sang. La page transpire du sang et il sent l’odeur du sang. Il décide donc de ne pas dormir, il lit et arrive à un endroit où il est question d’une terre Tetumu et il sent des émanations de mauvais vin. Puis il perd connaissance, voit une dame-jeanne de vin, une croix blanche et de nouveau le visage de l’ancêtre.

Il continue ses recherches sur les terres familiales et, au cadastre de Papeete, il découvre que cette terre revendiquée en 1876 par Manatu a Taaroa était devenue en 1882 la propriété de l’église par un acte de vente entre Manatu a Nivaniva et un prêtre, Topena Nauchen. Il ressent de nouveau l’odeur du vin et apprend que la terre plus celle du marae avaient été vendues pour un prix dérisoire. Et en se rendant aux archives il découvre un article : « Un indigène, Manatu a Nivaniva a été découvert à l’embouchure de la Papenoo le crâne défoncé suite à une chute due à son état éthylique. »

Quelques jours après, alors que chez lui il corrige des copies il sent de nouveau une odeur de vin et le livre s’ouvre à une page où il lit « Sur cette croix on m’a cloué…Sur cette croix, on m’a crucifié… »  Puis l’inscription disparaît laissant la place à l’encre rouge. Après une courte nuit, bien avant l’aube, il se rend à l’embouchure de la Papenoo. Il se promène. Au lever du jour, sur le sable, il trouve une croix puis aperçoit deux personnes : un prêtre et un indigène qui semblent se disputer puis l’indigène jette des pierres sur l’église et tombe sans que sa dame-jeanne de vin ne se casse. Il les revoit dans une salle où l’indigène reproche au prêtre d’avoir détruit son marae (longue tirade de reproches de l’indigène) et déclare au prêtre qu’il a voulu « que son existence soit effacée ». Le prêtre lui répond avec mépris et l’homme, alors, le frappe. Le prêtre tombe et ensuite frappe l’homme sur la tête avec une croix.

La vision s’évanouit mais Tinomana voit du sang s’échapper de la croix qu’il a trouvée.

Il brûle la croix, entoure les cendres de pierres et plante une tige de tī. Une étoile filante passe : message de Manatu a Niniva pour Manatu a Tinomana ? Ou bien envol de l’âme apaisée de Manatu a Niniva ?

Quelques lunes plus tard à Papenoo sur une terre familiale se dressait la maison de Tinomana et sa famille et il avait mis en terre le placenta de son fils et un rejet de ‘uru.

Lorsque l’arbre donna son premier fruit : un ‘uru puero, Tinomona envisagea de l’offrir « à Dieu, aux dieux » mais il se questionnait, tourmenté par sa double culture, lorsque apparut un homme, un prêtre local du nom de Pauro qui venait visiter les foyers de sa nouvelle paroisse. Tinomana raconta au prêtre ses expériences spirituelles et la tragédie vécue par Niniva. Puis à son départ lui offrit le ‘uru puero. 

Invité par Pauro, il se rendit à la messe catholique le dimanche suivant (il vit en esprit plutôt que la messe un culte ancestral) mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il s’aperçut que Pauro faisait communier les fidèles non avec des hosties mais avec des parcelles de ‘uru puero et le prêtre s’agenouilla devant Tinomanaet c’est Tinomana qui lui donna la communion avec du ‘uru et du vin.tandis qu’un ‘ū’upa, « oiseau des ancêtres » se mit à chanter. Ainsi fut lavé le crime vécu par Manatu a Niniva, dépouillé de son marae et victime d’une agression.

Suite à cet événement, Pauro et Tinomana devinrent amis et envisagèrent une vie chrétienne qui respecterait les cultures et les identités différentes. Un soir Tinomana alla manger chez Pauro mais à son retour, il aperçut sa femme assoupie et son désir s’éveilla. Quand ils eurent fait l’amour, il entendit des murmures et vit dans la cour des personnes chantant un himene rū’au (chant traditionnel) : des personnes entouraient le ‘uru qui avait poussé sur le placenta de son fils. Tinomana dansait aussi et vit son ancêtre qui riait en entourait l’arbre de quelques pierres. Il acquit alors la certitude que « jamais le lien entre le monde invisible et lui, jamais le lien entre ses ancêtres et lui n’avaient été rompus […] jamais il ne se romprait ». Il retourna alors auprès de sa femme et le désir le reprit. Quand la fête amoureuse fut terminée, il s’adressa aux ancêtres. Ils pouvaient rentrer, le crime était lavé. Et quelques lunes après il découvrit entre les racines du ‘uru, un morceau de tapa très ancien, pareil à celui que tenait dans ses mains son ancêtres quand il lui était apparu.

Ce deuxième mouvement du roman affirme donc, en utilisant le surnaturel, le lien indestructible entre le Polynésien qui a retrouvé sa culture et ses ancêtres et symboliquement Tinomana « sauve » son ancêtre en rétablissant la vérité sur sa mort et sa dépossession comme l’auteur sauve sa langue et sa culture en écrivant et en enseignant.

Il est important de noter l’harmonie qui se dégage de ce roman initiatique. Tinomana vit parfaitement et sans contradiction sa culture et sa vie avec son épouse française, enseigne le français, fait co-exister christianisme et culture ancestrale. Les « sacrifiés » dans ce roman sont ceux qui rejettent leur culture ou la méconnaissent ou refusent le dialogue. Ce roman est bien une œuvre de résilience pleine de poésie. Et des mots sont mis sur la tragédie vécue par l’ancêtre de Tinomana apaisant son âme et offrant une forme de réparation.

II LES PRÉMICES DE L’ABONDANCE

Dans les quatre œuvres très différentes Patrick, Araia AMARU rend hommage à la culture polynésienne de manière diverse. En ce qui concerne les deux premières en écrivant des poèmes dans l’inspiration des œuvres d’avant l’arrivée des Européens. Les deux dernières, quant à elles, sont des récits initiatiques ou d’éducation dans lesquels deux Polynésiens vont, comme Tinomana, retrouver pleinement leur identité mā’ohi. L’un par l’intervention quasi surnaturelle d’une « corde ancestrale » et l’autre en s’arrachant aux « lumières de la ville » pour mener une vie authentique dans son île d’origine en vivant selon sa culture.

1/ L’interdit de Mehiti

Il s’agit d’un court texte poétique dans la tradition des textes anciens, qui raconte comment enfreindre un interdit sacré peut conduire à la destruction d’un peuple si le coupable n’est pas puni. Les préceptes de Tetuna’e étaient respectés et lorsqu’un interdit tapu sur le marae était prononcé nul ne pouvait l’enfreindre pas même les ari’i.

Dans cette fiction le roi Manua, ari’i du district de Tiarei, appelé à l’époque Mehiti, demanda à l’assemblée des prêtres d’instaurer sur le marae l’interdit du ‘uru caril trouve qu’ils se font rares. L’interdit fut connu de tout le village. Mais quelques lunes après, quelqu’un dévora le ‘uru qui avait été consacré et des malheurs multiples s’abattirent sur le district. La sécheresse s’installa et avec elle la famine qui décima la population. Un grand prêtre proposa de préparer un umu tī pour faire cuire les tubercules et ainsi le conserver et faire cesser la famine. Mais seul le sacrifice du coupable pouvait faire cesser la colère des dieux.

C’est alors que se fit entendre la voix de la reine, qui avoua, qu’étant enceinte, elle avait mangé ce ‘uru pour nourrir son futur enfant et demanda au roi de la prendre en pitié.

Stupéfaction du peuple et du roi qui ne répondit pas à la reine. Elle se précipita dans une vallée. Et là, après avoir prononcé une prière de repentir, elle se frappa la tête contre une pierre dressée jusqu’à ce que mort s’en suive.

Aussitôt une fine pluie tomba, un arc en ciel apparut annonçant la mort de la reine Hina. La cérémonie du umu tī réussit et tout rentra dans l’ordre.

La phrase mise en exergue sous le titre : « Qu’advient-il de l’amour quand le peuple se meurt ? » illustre bien la nécessité du respect inexorable des lois et la nécessité pour un ari’i de faire passer le bien collectif et les lois avant ses sentiments. Le roi sacrifie son épouse et son futur enfant pour son peuple et la reine va d’elle-même au-devant de la mort.

Cela n’est pas dans rappeler l’histoire de Tavi, le ari’i qui pour ne pas trahir le code de l’honneur accepta de livrer sa femme bien-aimée à un ari’i de rang égal (il ne pouvait pas sans se déshonorer refuser une demande d’un ari’i de rang égal) et la fin malheureuse du fils du même Tavi qui, n’ayant pas été prévenu d’un interdit tapu, pénétra sur un lieu interdit et fut mis à mort par un garde (qui certes ne l’avait pas identifié).

Ce poème tragique illustre donc un des aspects de la culture polynésienne, très important : le respect des lois et le souci du collectif. On voit aussi le lien entre les interdits et le sacré (l’action des dieux) dans la mesure où ces interdits sont prononcés par les grands-prêtres sur le marae.

2/ La Reine Orama Nui Tau Mai Te Rai

Un deuxième poème, d’inspiration ancienne également, illustre un autre aspect de la civilisation polynésienne d’autrefois. Les problèmes entre les clans, les guerres mais aussi la capacité de réconciliation.

 Sont concernés le clan de la vallée de Turei où règne la reine Orama Nui Tau Mai Te Rai (grande vision descendue du ciel), le clan de Mehiti : Mehiti Vaa Ino Taparahi Taata (Mehiti le clan cruel tueur d’hommes) qui intervenait violemment lorsque quelqu’un ramassait des mā’oa (bigorneaux)à Turei et le clan de Haapaianoo. Il s’agit d’un poème épique.

Le roi Arona de Haapaianoo décida d’aller ramasser des mā’oa (bigorneaux) à Turei, sourd aux avertissements de sa fille et des prêtres. Il fut effectivement mis à mort (le texte évoque cette mort de façon très poétique) par les gens de Mehiti et porté sur le marae du Turei mais les prêtres hésitèrent à offrir ce corps royal et allèrent prévenir la reine Orama. La reine, alors se souvint de son rêve de la nuit précédente : elle était dans une eau de sang devenue torrent de sang, et un bourgeon de ‘uru se dressait dans cette eau. Elle demanda au grand prêtre de lui révéler le sens de son rêve.

Le grand prêtre lui dit que l’eau de sang était le sang de Arona, le torrent de sang tous les malheurs qu’allait affronter Turei mais il ne put terminer sa phrase et « s’écroula… mort ».

Des signes dans le ciel annoncèrent la mort de Arona et le désir de vengeance se fit jour par la voix de la princesse Nanihi, la princesse de Haapaianoo. Fait suite un chant de guerre prononcé par un prêtre belliqueux. Les guerriers de Haapaianoo se mirent en route de nuit pour Turei et, malgré des signes donnés par le nature, ceux de Turei furent surpris.

 Un combat féroce s’en suivit, évoqué par des métaphores et le clan de Turei était menacé d’extermination lorsque la princesse Nanihi fut faite prisonnière par le prince de Turei, Arava.

C’est alors qu’Arava prononça un vœu de paix et d’amour et proposa le mariage à Nanahi.

Elle ne daigna pas lui répondre. Alors il lui offrit alors sa lance et lui proposa de transpercer sa poitrine pour que « la douleur soit apaisée », « que le crime soit lavé ».

Nanahi s’apprêtait à le tuer lorsque retentit la voix de la reine Orama : « Ô mon enfant, mon unique enfant ! ». Touchée, Nanahi brisa la lance et impressionnée par le courage de Arava, accepta de « tresser la corde de l’amour ». Et ils s’enlacèrent.

« Haapaianoo et Turei exultèrent », toute la nature participa à cette joie. Un cri avait créé la paix.

De cette union naquit un enfant Hotu Nui I Te Po Tea O Hina (le Fruit sacré au Clair de lune de Hina) et Orama Nui se souvint de son rêve, qui venait de se réaliser. Le rejet de ‘uru était Hotu, le sang sacré de Arona avait permis cette naissance. Et le placenta de Nanahi fut planté au marae où avait été enterré le corps de Arona de Papenoo. De Arona et de ce placenta un rejet de ‘uru s’éleva. Et Hotu Nui régna par la suite sur Papenoo et Turei.

Ce poème illustre les qualités guerrières des Polynésiens mais aussi leur capacité à la réconciliation et à la compassion. Le courage, la capacité à se sacrifier pour son peuple sont aussi mis en valeur : Arava est prêt à sacrifier sa jeune vie pour épargner Turei. Il faut noter aussi l’importance accordée aux rêves.

3/ La corde ancestrale

C’est un court récit initiatique en trois parties, il se passe pour les deux derniers tiers de nos jours et traite de la « conversion » à sa culture d’un Polynésien qui était jusque-là indifférent à elle. Cette initiation se passe grâce à l’intervention du surnaturel.

La première partie se passe dans les temps anciens, au moment où se mourait l’ancienne religion au profit du christianisme. Elle évoque de façon réelle ou symbolique la mort d’un Haere Pō (Prêtre spécialisé dans les généalogies) qui trouve refuge sur le pae pae (plateforme) d’un marae sa cordelette de nape (cordelette fabriquée avec des fibres de la bourre de la noix de coco) dans un paquet de feuilles de tī posé sur son ventre. Il est désespéré mais il « guette les descendants ». Ce texte très émouvant est précédé d’un très beau texte poétique qui évoque toutes les transformations de la nature qui participe au désespoir du Haere Pō.

Citation du début

La Nuit était à la magie

La Nuit était aux mystères,

La Nuit était à l’effroi,

La Nuit était ensorcelée,

La Nuit était troublée,

Troublé, le ciel élevé,

La Nuit était aux palabres

Où l’assemblée des dieux se réunit

Pour compatir avec les âmes,

Les âmes errantes.

Ainsi

Voici venu le temps

Où les corps s’évaporent

Où les âmes cherchent

Un havre de paix

Larmes de compassion divines

Pour ces âmes implorantes

Qui crient leur détresse

À la lune témoin.

Les nuages se mirent à défiler,

Les larmes rouges aux yeux de Hina Po Tea

Bruinèrent au nombril de Tahiti Nui.

La rivière aux multiples sources bouillit de sang.

L’étoile filante creusa de jaune

Le tapa sombre de la nuit.

Les fondations de Fare Hape tremblèrent,

La pierre angulaire de Ana Pua éclata.

Les perete’i chantèrent de joie,

Tout doucement, du ciel, un vivo lui répondit

La grande coquille retentit de l’envol des âmes,

Le pahu de pierre, une prophétie.

Les étoiles ruisselèrent en étincelles

Sur l’autel du marae

Pour éclairer les pas du Haere pō,

Les pas hésitants de lassitude,

Les pas du dernier Haere pō de Haapaianoo.

[…]

La deuxième partie se passe de nos jours et met en scène un héros qui est au départ le prototype du Polynésien qui se désintéresse de sa culture et s’assimile à un occidental.

Le début est très réaliste : Rauri’i est parti de nuit « piquer » des chevrettes à Fare Hape sur les berges de Vai Tapaa. Il poursuit en vain une très grosse chevrette et ses lancers échouent dix fois. Il se retrouve sans s’en rendre compte sur un paepae où il s’assoit, fatigué et il pense à rentrer mais quand il allume sa lampe il voit sur paquet de feuilles de posée sur le pae pae. Il le ramasse pensant que c’est un paquet de ’īpō (sorte de gâteau de farine) oublié et le jette négligemment dans la boîte à chevrettes et commence à rentrer.

Là tout va se bouleverser. Cette partie pourrait être un acte d’opéra où interviennent différents personnages et différentes voix. Tout va être mis en œuvre pour faire prendre conscience au héros de son indignité et il va subir une initiation forcée d’une incroyable intensité à laquelle va participer à certains moments la nature. Le surnaturel entre en jeu.

D’abord il entend des voix de vieillards, croit à des revenants qu’il insulte pour les faire fuir. Puis la rivière entre en crue et c’est une voix de femme, comme les sanglots d’une mère à son enfant qui pleure sur la culture qui se défait.

Ensuite c’est de la boîte que sort une voix. Et lorsqu’il défait le paquet de feuilles il trouve une cordelette de nape en forme de pieuvre avec des nœuds sur ses tentacules. Il en rit mais lorsqu’il appuie sur un nœud une voix recite la généalogie de son grand-père, puis celle de son père et ensuite la sienne.

Les manifestations deviennent visuelles également.  Il voit des personnes vêtues de roseaux mais la voix qui parle est celle de sa mère qui lui dit de revenir vers sa mère patrie et quand il touche la cordelette c’est son district, Papenoo qui est décrit par une voix.

Là il s’écroule au sol et assiste à une cérémonie.

D’abord il entend le son d’un vivo (flûte nasale) et les murmures d’une voix d’enfant puis voit des corps qui se balancent.

Et lorsqu’il touche la tête de la pieuvre par hasard c’est Fare Hape qui hurle et qui le met en garde pour qu’il ne devienne pas un Hotu pāinu (un déraciné) s’il souhaite que « se brisent les racines ancestrales ». Cela met Rauri’i en rage mais c’est alors la Nuit qui entonne un tārava (chant traditionnel) qui l’invite à songer à « l’identité originelle »

Les certitudes de Rauri’i commencent à faiblir et il voit un spectacle effrayant : une procession de nevaneva, les inspirés puis des corps dans une mare de sang.

Tout s’évapore et maintenant Rauri’i sanglote.

Il entend in ‘ōrero (discours) qui l’invite à être un Ma’a’ohi qui se nourrirait de ce que son pays lui a donné

Il s’interroge : « Je suis donc un Ma’a’ohi. Mais à ce moment-là, le tambour de pierre de Fare Haperetentit et réapparaissent les inspirés qui veulent anéantir leur culture et leur identité originelles.

Là, Raurii prend conscience qu’il est comme eux et il s’adresse au ciel en demandant qu’on accepte son repentir et il dit une prière qui se termine par « que je sois originaire sur ma propre terre » !

C’est la Lune qui lui répond tout en lui tressant une couronne de fleurs blanches, elle l’incite à travailler pour sauver son pays, sa langue, sa culture.

De façon très poétique, en incluant de nombreux types de poèmes dans ce récit fantastique, l’auteur évoque donc de façon symbolique l’évolution d’un autochtone étranger à sa culture et montre la puissance des ancêtres et de la nature si on sait les écouter.

Rêve, réalité, cauchemar, nature et surnaturel sont en jeu dans cette seconde partie qui est comme une réponse au désespoir du Haere pō de la première partie et une réparation.

La troisième partie

Elle est très brève. Rauri’i s’éveille sur le pae pae (où il occupe la place qu’occupait le Haere Pō dans la première partie. Il se demande s’il a rêvé mais il trouve la corde près de lui. Il la pose sur son épaule et repart chez lui très ému. Il regarde sa montagne puis descend vers le rivage la corde à la main.

Et le texte conclut simplement que quelques années plus tard Rauri’i « se révéla être un passionné de culture et d’identité polynésienne. » Il écrivit même des poèmes pour le Heiva et devint le gardien de la corde ancestrale qui s’enrichit de nouveaux descendants. Ces cordes des Haere Pō, appelée ‘aha dans la langue ancestrale permettaient aux Haere Pō d’avoir des repèressous leurs doigts en égrenant les généalogies.

Ce texte permet de comprendre que pour l’auteur, le pays, la langue, la culture sont un et que, comme dans les textes précédents, les ancêtres sont omniprésents.

Un court poème est inséré dans cette partie d’une page et demie. Il invite le Polynésien à « saisir la corde ancestrale », de la « raccommoder », de la « tresser » pour les générations à venir.

  •  Le Nouveau Monde

 C’est une sorte de « conte philosophique » en dix parties qui raconte l’évolution du héros Teruake, parti de son île au moment du CEP pour trouver le « nouveau monde » et qui revient à son île et à sa culture pour son plus grand bonheur tout en s’instruisant grâce à l’institutrice de sa fille. Le récit se passe sur une vingtaine d’années, évoquant la vie de Teruake mais aussi de sa femme Tepoe, de sa fille Okarare et d’autres personnages. On pourrait parler d’épisodes plus que de parties car parfois plusieurs années séparent les parties et certaines sont plus centrées sur certains personnages même si le héros, Teruake est toujours au cœur du récit.

Ce texte est pour l’auteur l’occasion de critiquer vigoureusement l’attrait pour « les lumières de la ville » qui conduisit bien des Polynésiens des îles à de cuisantes déceptions et à la perte de leurs valeurs.

Première partie (phrase en exergue : « Il quitta son île, l’origine pour le large, le grand large pour rattraper son rêve. »

Cette partie commence par le spectacle de la déchéance de Teruake, un jeune Paumotu qui est en train de s’enivrer dans la rue à Papeete. Le bruit d’une bouteille cassée lui rappelle le bruit de la lampe « échappée des mains de sa mère » Hitianau lorsqu’il lui annonça son départ pour Tahiti, rompant son serment de ne jamais l’abandonner, elle qui s’était consacrée à son fils après son veuvage. Ce bruit déclencha en lui la vision rétrospective de sa vie d’avant son départ. Il était enfant unique et avait toute son enfance suivi son père, Tuanaki, dans ses activités jusqu’au jour où celui-ci ne revint pas de la pêche (on ne retrouva jamais son corps). Il fut élevé par sa mère puis rencontra l’amour. Il était heureux.

Mais la vie sociale de l’île fut bouleversée par l’arrivée de la télévision et le spectacle donné à l’écran « d’un monde magnifique…[…] moderne ». Et dévoré du désir de découvrir ce monde il décida d’abandonner sa mère et sa compagne Tepoe.

Dès son arrivée à Papeete, il entra dans une taverne où se mit à boire et suivit une prostituée qui le dépouilla de tout son argent.

Et là, il s’aperçut qu’il n’existait plus pour personne et il se retrouva à la rue, mendiant, faisant les poubelles. Impossible de trouver du travail car il se savait faire que du coprah et ne parlait pas français. Et il se mit à boire avec d’autres êtres errants.

Un soir il vomit son alcool et se réveilla sous la pluie, inondé d’urine. La honte l’envahit et il se saisit d’une corde qu’il attacha à la branche d’un manguier.et décida de se pendre en grimpant en équilibre instable sur deux caisses de bière vides. C’est alors que le visage de son père lui apparut et il lui demanda de ne pas rompre le lien familial et lui rappela qu’il était « le fruit de l’île ». Toujours en équilibre instable il hésitait mais la voix se fit encore entendre et lui ordonna de « rentrer au pays ». Il fut saisi par le repentir et crut sentir sur son front un baiser.

Il ouvrit les yeux, le visage de son père avait disparu mais il comprit que « ni ses parents, ni son île ne l’avaient abandonné »

La Déesse de la nuit, le réchauffa.

Quelques lunes plus tard il retrouva son île. Il était attendu par des visages souriants, sa mère, sa compagne Tepoe et son enfant, née entre temps.

Des poèmes d’amour pour le pays illustrent cette partie.

Deuxième partie

Des années passèrent, sa fille Okarare était une très belle petite fille, « la perle » de son père. Mais dès qu’elle entra à l’école, Teruake ressentit un vide et surtout eut honte de ne pas savoir lire et écrire car il avait peu fréquenté l’école, il s’y ennuyait. Il ne savait que compter et écrire son nom. Il avait préféré suivre son père pour faire du coprah ou pêcher et il aimait écouter les légendes et écouter les généalogies familialesavec ses parents. Sa fille avait honte de lui et il en souffrait.

Mais sa femme, Tepoe lui parla de Madame Nina, l’institutrice, qui était ne trouvait plus le sommeil car les jeunes gens de l’île rôdaient tous les soirs autour de son fare et essayaient d’y pénétrer car elle était très belle et célibataire. Et Teruake se mit à réfléchir.

Madame Nina avait demandé ce poste dans les îles éloignées car elle avait vécu un grand chagrin d’amour :  son grand amour avait rompu avec elle en lui envoyant une simple lettre.

Le soir venu, Teruake se rendit chez Madame Nina, lui dit qu’il était le père d’Okarare et lui proposa que sa femme et lui l’hébergent chez eux pour qu’elle soit débarrassée des sollicitations insupportables qu’elle subissait. La jeune femme accepta avec soulagement.

Quelques soirs après, Teruake lui demanda de lui donner des cours le soir quand Okarare dormirait pour qu’il apprenne à lire et écrire en lui proposant de la payer. Nina accepta mais, bien sûr, refusa d’être payée.

Les cours eurent donc lieu tous les soirs et Teruake faisait des progrès exceptionnels. En trois moi,s il avait lu trois livres.

Mais cette proximité tous les soirs créa une complicité qui devint du désir et ils devinrent amants sur le sofa du salon.

Quelques temps après Teruake fit devant sa fille la démonstration de son savoir et elle fut très fière de son papa. Désormais Teruake était devenu un grand lecteur, il commanda même des livres à Tahiti. Il faisait des lectures à tous ses amis.

Troisième partie

L’année scolaire s’acheva et Nina rentra à Tahiti. Teruake en souffrit car il en était amoureux.

Il était devenu maintenant un personnage dans l’île car il savait bien lire, écrire et parler français. Et c’est ainsi qu’il devint maire de l’île.

Il s’aperçut que son grand ami chinois Rari effleurait les fesses de sa femme Tepoe. Cela ne le surprit pas vraiment. Rari était devenu très proche de Teruake qui lui avait appris à parler pa’umoutu parfaitement par contre Rari avait appris à Teruake toutes les règles du commerce.
Et tous les dimanches soir, Rari conviait Teruake et sa famille à un très bon repas, arrosé de très bon vins et ils lisaient aussi quelques ouvrages. Les deux amis s’associèrent et Teruake s’enrichit. Tout allait au mieux dans sa vie.

Quatrième partie

Cette partie est surtout consacrée à Tepoe et à sa vengeance. En effet Tepoe était une femme magnifique que tous les jeunes gens courtisaient mais elle avait choisi Teruake qui était son unique amour, l’avait attendu lorsqu’il était parti à Tahiti. Si bien que le soir, où n’arrivant pas à dormir, elle descendit au salon à l’heure de la « leçon » et vit son époux et Madame Nina s’aimer sur le canapé, elle eut un choc terrible. Elle ne dit rien durant des mois mais comme les cours continuaient, elle se rendit sur la tombe de ses ancêtres, emportant avec elle des cheveux et des morceaux d’ongles de Nina qu’elle avait ramassés et les supplia de lui ramener son mari. Autrement dit, elle jeta un pīfao (un sort) à Nina. Et dès son retour à la maison en vit les effets. Son mari tout nu courait partout, affolé, et Nina se tordait de douleur par terre eu pied du fameux sofa.

Après cela, elle commença à être sensible à l’attention et la gentillesse de Rari qui s’occupait beaucoup de la famille alors que Teruake rêvait à Nina. En fait il était tombé amoureux de Tepoe au premier regard mais ne se permettait pas le moindre geste. Une nuit que Okarare dormait et que Teruake était parti à la pêche aux flambeaux, ils devinrent amants sur le fameux canapé et cela dura un certain temps.

Teruake mit un certain temps à s’apercevoir de la situation, il n’était pas jaloux mais mécontent, se disant qu’il avait bien mérité ce qui lui arrivait. C’est pourquoi il ne fut pas étonné du geste de Rari qu’il surprit.

Cinquième partie

Donc Teruake était tāvana (maire) à présent et il avait de nombreux amis très riches qui lui donnaient des conseils mais écoutait surtout Rari et il commença à se lancer dans l’industrie de la perle. En moins de dix ans il multiplia sa fortune par dix. Il était généreux, aidait les églises, les pauvres si bien qu’on le considérait comme un metua (un guide, un sage, une sorte de père).

Il se souvint des paroles de la prière de son père lorsqu’il avait voulu se pendre : « Rentre au pays […] là tu trouveras ta vie, ta force et ta dignité. » Et il rit au souvenir de ce qu’il était à l’époque.

Cependant il reçut un jour une nouvelle qui l’attrista. Son ami Rari, qui était parti en Chine, lui annonçait dans une lettre qu’il ne reviendrait plus jamais et qu’il lui laissait tous ses biens en souvenir de leur amitié. Il en parla à Tepoe, qui, elle, ne fut nullement chagrinée car ses relations avec Rari s’étaient distendues depuis bien longtemps. Elle posa la main de son mari sur son sein et il se retrouvèrent sur le sofa. Leur amour était toujours vivant et Tepoe pleura de joie. Sa victoire était complète.

Sixième partie  

Il y est question d’Okarare et de son frère !                

Okarare était devenue une très belle jeune-fille, très intelligente et quand elle rentrait de ses études à Tahiti elle aidait son père à la ferme perlière.

Quelques années passèrent et un jour qu’ils étaient à table, Tepoe fit la prière et parla de repentir. Teruake s’étonna et Tepoe répondit en disant :

« Tuanaki, entre ! Entre ! »

Et un beau jeune homme entra, il et ressemblait, trait pour trait à Teruake et portait le prénom du père de Teruake.

Dès que Okarare le vit elle le prit dans ses bras et s’écria : « Mon frère ! ». Teruake s’énerva et dit à Tepoe : « Je ne suis pas son père, tu es ma seule femme. » Mais il regarda mieux le jeune homme et vit ses sourcils : ceux de Nina ! Et fut rattrapé par l’évidence. Et il hurla : « Nina ! Nina ! »

Septième partie

Tuanaki raconta l’histoire de sa mère à la famille. Nina était partie à la fin de l’année scolaire car elle ne supportait pas l’idée de semer le trouble dans la maison de ses amis qui l’avaient si bien accueillie et gâtée. De plus l’idée de rendre Tepoe malheureuse lui était insupportable (elle ne savait pas que Tepoe était au courant). Auparavant tout en portant un jugement sévère sur son propre comportement, elle n’avait pas eu la force de rompre sa liaison avec Teruake. Quand elle s’aperçut qu’elle était enceinte elle décida de ne rien dire à Teruake. La maladie qui l’avait saisie après le sort qui lui avait été jeté la renforça encore dans sa décision de rentrer à Tahiti auprès de ses parents.

Huitième partie

C’est la suite de l’histoire de Nina et de Tuanaki. Elle mit au monde son enfant à Papeete et l’éleva seule pendant trois ans sans problème grâce à l’aide de ses parents. Mais un soir quelqu’un frappa à sa porte et Tuanaki lui dit que quelqu’un voulait lui parler. C’était Mate, l’amoureux qui l’avait quittée en lui envoyant une lettre quelques années auparavant. Il venait lui exprimer ses regrets. Il avait été manipulé par ses parents. Elle lui pardonna mais n’accepta pas immédiatement de revenir avec lui. Mais quelques mois après elle se laissa fléchir. Ils se marièrent et Mate adopta Tuanaki comme s’il avait été son propre fils et ils eurent trois filles.

Cependant, Tuanaki voulut savoir qui était son père biologique et Nina ne lui cacha rien. Il demanda des précisions sur Okarare.

Neuvième partie

Tuanaki était très intelligent et très travailleur et il décida de partir faire des études en France et de revenir ensuite au fenua. Mais avant de partir il voulait rencontrer son géniteur.

Et, un vendredi soir, il s’embarqua sur une goélette pour les Tuamotu.

Mate fondit en larmes car il aimait ce garçon comme son fils.

Quand il entra dans le lagon il vit deux lampes scintiller, les marins lui dirent qu’elles étaient « comme un appel […], un message d’amour aux enfants. C’est Tuanaki et sa femme Hitianau… » (Ces phrases font partie d’un court poème).

Il rejoignit donc la maison du maire. Il frappa à la porte, un peu inquiet. : comment allait-il être reçu ? C’est Tepoe qui ouvrit et eut le souffle coupé en le voyant. Elle écouta son histoire avec compassion et lui dit de rester chez elle en attendant l’arrivée du reste de la famille.

Dixième partie

Épilogue du récit. Tuanaki était en France pour ses études, Okarare dirigeait les sociétés de son père, Teruake lisait à l’ombre sur la plage à côté de Tepoe allongée sur un pē’ue (natte souvent tressée en pandanus). Il regardait la passe où scintillait les deux lampes, il contempla les maisons illuminées derrière lui et se sentit très las.

Le rêve qu’il avait recherché à Tahiti s’était réalisé dans son île et il avait à ses côté Tepoe, la perle (c’est le sens de ce prénom) qui ne l’avait jamais abandonné.

Suit un poème « soufflé par la brise du soir » qui reprend en partie les paroles de la prière de son père et se termine par ces mots :

« Eh oui, dans son courage

Dans sa foi,

Au fondement de son âme,

Chez lui,

Dans la propre île

Se trouvait…

… LE NOUVEAU MONDE

La boucle est bouclée, Teruake est un homme comblé. D’ailleurs, on remarque qu’à partir de la septième partie jusqu’à la dernière partie il n’est plus vraiment question de lui, c’est l’histoire des autres personnages qui est racontée car Teruake a achevé son parcours. La première partie est longue, les dernières très courtes. Ce « conte » se termine bien.

Il faut noter l’importance du pays, des ancêtres (le père mort et les ancêtres de Tepoe) et de la langue et de la culture que Teruake possèdent parfaitement. Il lui faut simplement ne pas considérer « le nouveau monde » « importé » par les occidentaux comme meilleur que le sien. Il lui faut aussi travailler (le mot revient souvent dans les textes poétiques). Par contre Teruake utilise le savoir que lui apporte Madame Nina pour son développement personnel et son travail. Il n’y a pas de rejet de la culture française, simplement elle ne prend pas la place de la culture originelle. Elle la complète harmonieusement sans devenir envahissante.

Il faut remarquer aussi dans ce récit la générosité des personnages. Tepoe accueille avec cœur Tuanaki qui est pourtant le fruit de l’adultère car elle a obtenu ce qu’elle voulait : elle a retrouvé son mari et ne garde pas de rancune. Elle est avec son mari d’un dévouement extraordinaire et lui pardonne tout. Ce récit donne une image idyllique du couple (malgré les difficultés) et de la vie dans son île à condition d’être courageux. C’est un plaidoyer contre « l’exil » à Tahiti et en faveur des vraies valeurs traditionnelles, entre autres l’amour des enfants.

Conclusion sur le livre

Ce livre qui comporte cinq œuvres est d’une très grande richesse. Patrick Araia AMARU y défend toutes les valeurs chères à son cœur : essentiellement l’amour de la langue et de la culture autochtones et de son pays. Mais Il faut noter aussi le lien indissoluble et omniprésent aux ancêtres et dans Tinomana et dans Le Nouveau Monde une croyance dans la possibilité d’un amour conjugal pérenne et harmonieux. La présence du surnaturel est très grande et la nature personnifiée participe à ces phénomènes surtout dans La Corde Ancestrale.

C’est un livre en fait optimiste dans la mesure où les personnages sont en adhésion avec leurs valeurs, après un temps d’adaptation pour certains.

La poésie domine dans la plupart des textes, même dans le court roman Tinomana. Seul Le Nouveau Monde est plus prosaïque.

Dans le monde difficile que nous vivons la lecture de ces textes apporte de l’optimisme et certains textes poétiques sont magnifiques même s’il est évident que le texte en tahitien est d’une richesse encore plus grande en matière de poésie. Il s’agit d’un livre militant qui offre à ses lecteurs polynésiens la possibilité de prendre conscience de leur identité et aux autres de mieux comprendre la culture polynésienne et ses valeurs.

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