Retour

On pouvait croire avoir tout vu en matière scolaire, depuis l’annonce que notre Fenua irait chercher, en Bretagne, au pays des druides et des brumes finistériennes, son modèle d’enseignement. Nous nous étions étonnés qu’on ne cherche pas à construire, pour aboutir, un jour, à la totale souveraineté, une école tahitienne du soleil et des nuits australes. Mais on imagine que les responsables pensaient que les Polynésiens n’avaient pas suffisamment de cervelle pour fabriquer cette école sans laquelle il n’y aura ni autonomie, ni identité, ni souveraineté.

On pouvait croire avoir tout vu quand on apprit que la pédagogie serait, pour l’essentiel, une « immersion » dans des lieux de plongées sociales, comme quand on va en Nouvelle-Zélande pour apprendre l’anglais, afin de s’imprégner des langues locales pour qu’elles redeviennent « maternelles ». On ne voyait pas clairement où étaient ces lieux d’immersion, ni quelles personnes, devenues brusquement pédagogues, pouvaient tremper les écoliers dans des bains linguistiques corrects. Et nous avons gentiment ironisé, disant que ces « piscines linguistiques » risquaient de rester vides et les enfants-nageurs, d’être sans eau.

On pouvait croire avoir tout entendu quand on découvrit que le choix du ministère et de sa DGEE (Direction générale de l’éducation et des enseignements) était de franchir le cap redoutable d’un enseignement DANS les langues locales en un enseignement de toutes les disciplines EN langues locales, sans en avoir la maîtrise, ni les professeurs, ni les outils pédagogiques et en dépit des mots de prudence des linguistes universitaires. En parallèle, on débattait sur le sort fait au « k », ce qui prouvait qu’on n’avait pas encore le contenu linguistique à proposer aux écoliers. On avait connu ça, dans les années 1980, au sujet du son « oua » que certains voulaient écrire « oua » pendant que d’autres optaient pour « wa ». Aujourd’hui, il semblerait que les Marquises, sous la houlette de l’inspectrice et des conseillères pédagogiques, se débrouillent mais souffrent car elles doivent tout inventer : le corpus linguistique à retenir, la fabrication des outils et méthodes, la formation, en langue de l’archipel, des enseignantes venues d’ailleurs. On voit ce qui attend les autres archipels, dans ce Fenua déchiré.

On pouvait espérer être enfin compris par des responsables, plus soucieux d’idéologie que du prix du mā’a (« nourriture »). Erreur et peine perdue : toute critique suivie de proposition d’action est perçue, dans la logique de l’Assemblée territoriale, comme une opposition suspecte, voire néocolonialiste, qui ne mérite pas d’être reçue.

On comprenait que le président du Pays se déplace pour voir si le projet d’un Tahiti nouveau intéressait nos divers voisinages. Hélas, il fallut bien se rendre à l’évidence que les trajets lointains ne donnaient pas, dans l’immédiat, du concret, sauf secrets bien gardés.

Et notre école, ici et maintenant, dans tout cela ?

Avons-nous renoncé aux écoles Diwan de Bretagne ? Choisissons-nous désormais  celle de Singapour comme modèle de référence ? Mystère, sauf tout de même, l’annonce d’un investissement massif de deux fois 60 millions par an, sur trois années, afin de nous doter de réseaux et câbles informatiques. Ce choix fut confirmé par le directeur-adjoint de la DGEE, pour une finalisation en août 2025, la structure ONATI étant choisie en tant que « fournisseur d’accès ». Pour contrer, ou prévenir, toute critique éventuelle, il nous est précisé que les enseignants seraient formés à l’usage de l’informatique et que les parents auraient un blog pour échanger avec les profs… toutes choses préfigurant, il est permis de le craindre, la disparition de l’Ecole actuelle, vendue à la découpe aux marchands. Déjà, petits et grands, ravis, s’empressent de concocter des bribes d’apprentissages, dans des disciplines diverses, que les écrans proposeront, à l’évidence. Les professeurs, parfois grévistes et grognons, seront  une « variable d’ajustement » marginalisée dont on pourra éventuellement se passer. En définitive, un tel choix, fait en catimini, pour une informatisation massive par des technologies qui nous échappent largement est une mise en tutelle évidente dont on peut craindre les conséquences.

On se demandait, pour finir, si l’enquête auprès des parents et des professeurs, à propos des rythmes scolaires, donnerait quelques fruits consommables. Nous avions redouté… ce qui vient d’arriver : toutes les propositions sont retenues !  Comment ne pas avoir prévu que chacun, voyant midi à sa porte, répondrait selon ses besoins et contraintes, et que les résultats contradictoires seraient inexploitables ?

Après cette prise d’information, d’apparence démocratique, le ministère malin semble bien embêté. Il décide finalement de refiler la patate chaude à autrui, en l’occurrence aux maires, qui devront se dépatouiller avec les résultats de ce sondage… et devenir coupables, en cas d’échec, à la rentrée. Voilà l’école davantage « municipalisée ». A quand la prochaine découpe ? L’école privée ne dit mot mais peut  sourire !

Ainsi nous avons fait le tour de ce qui se murmure à l’Ecole publique. Notre perplexité demeure devant le spectacle inouï des séquences éducatives bricolées où disparaît le souci de transmettre des valeurs, des langues et langages, et qui paraît confondre, en permanence, les OBJECTIFS d’apprentissage et les MOYENS à mettre en œuvre. Nous avons, comme le disent les informaticiens et linguistes, des « contenants » sans « contenus » ; des sacs vides ; des avatars nouveaux au visage livide succédant à nos aimables vieux fantômes qui dansaient dans la nuit ; un « hardware » privé d’un « software » dépourvu des didacticiels utiles pour enseigner.

Est-ce grave, docteur ? Oui, on peut en mourir.

image_printImprimer/PDF

Laisser un commentaire

Partage