Après nous avoir régalés avec de nombreux articles sur Clipperton, Éric Chevreuil poursuit ses chroniques en Antarctique.

En octobre 2022, je partais pour mon premier été austral sur la base américaine de McMurdo, dans l’Antarctique, une aventure que j’ai partagée avec vous dans Pacific Pirates Média. J’y ai fait le soutien informatique des équipes de scientifiques qui partaient aux quatre coins du septième continent pour y étudier un peu tout : du réchauffement de la planète et la fonte des glaciers, à la santé des colonies de manchots, en passant par la capture des rayonnements cosmiques et l’étude des bactéries de la « Dry Valley ». Première semaine de mars 2023, je repartais en Californie, puis en Corse pour des congés bien mérités. Mes examens physiques étaient valables deux ans et j’avais déjà la même position qui m’attendait pour fin septembre. Plein de temps pour profiter de l’île de beauté. Quelqu’un a dit que le bon Dieu rigole de nos plans. Napoléon, un compatriote, aurait dit que les meilleurs plans ne résistent pas aux réalités du champ de bataille. Les Américains ont l’art de tout simplifier (bêtifier ?) et disent « it is what it is ». Moi, en bon stoïque, je vis par le motto « memento mori, amor fate » : Souviens-toi que nous mourrons tous et embrasse ton destin.

Le 8 août 2023, à 23h30, j’ai eu une crise cardiaque massive : ma coronaire droite était bouchée à 100 %. Je me suis réveillé avec un mal de dents phénoménal, ai pris quelques aspirines et me suis promené dans la maison en attendant qu’ils fassent de l’effet. Quand j’ai eu la fameuse « barre » en travers de la poitrine et des fourmis dans les doigts et les orteils, j’ai téléphoné aux urgences (911), ai allumé les lumières du patio, ai laissé la porte d’entrée ouverte et me suis assis contre la deuxième porte. Je n’ai pas vu défiler ma vie. J’ai pensé à ma famille, ai rapidement conclu que toute la paperasse était à jour dans le coffre, pour elle, et me suis demandé si je devais aller aux toilettes avant l’arrivée des pompiers. J’ai pensé à Elvis et ai décidé de ne pas y aller… et j’ai perdu connaissance. Puis des flashs… un pompier accroupi devant moi, l’ambulance, pas de sirène, la sirène, les urgences, un flash (le stent), retour dans le monde des vivants, et une main qui me tend mon portable et me dit d’appeler quelqu’un. Le lendemain, je reprenais le boulot. Mon foie produit du cholestérol sans rien me demander et m’a bouché ma coronaire en catimini. Il me faut maintenant limiter le cholestérol contenu dans ma nourriture puisqu’il vient en plus de celui produit par mon foie. Régime fibre, ai aussi coupé le sel, le sucre, l’alcool, le tabac… J’ai perdu 10 kilos en un mois et mon mauvais cholestérol est descendu de 160 (limite US de haut cholestérol) à 45. Septembre 2023, Joyeux anniversaire Éric, je reposais ma candidature et utilisais une exemption pour remplir ma mission originale !

En Californie, je repassais les examens de ma qualification physique (PQ : Physical qualification) : visite médicale détaillée, électrocardiogramme, contrôle dentaire et radiographie des dents, tests sanguins multiples, en espérant encore un déploiement début octobre. Mais les toubibs demandèrent un test de stress cardiaque, une lettre de mon cardio supportant mon déploiement en milieu austère avec des installations médicales basiques. La même crise cardiaque sur la glace me tuera ! L’hôpital le plus proche est en Nouvelle-Zélande, 5 heures d’avion en jet, 7 heures en turbo-prop, si la météo le permet, s’il y a un avion disponible ! Décision négative des médecins en charge du PQ. Ils veulent 6 mois à un an après la pose du stent ! En décembre, je postulais pour un job d’hiver au pôle Sud, déploiement le 25 janvier 2024. Un autre PQ, les examens supplémentaires pour l’hiver antarctique (ultrasons de la rate et radio des poumons). Tout était bon, encore, mais les toubibs ont changé d’avis et demandent au moins un an entre la pose du stent et le déploiement. En mars 2024, j’ai posé ma candidature pour un job informatique à McMurdo pour l’été austral, à compter d’octobre. Troisième PQ qui sera suivi d’un autre test de stress cardiaque, mais chimique celui-là, suivi d’une scintigraphie cardiaque, d’un test de fibres dans le foie, d’une colonoscopie… etc… Ils m’ont traîné de test en test jusqu’à la fin septembre avant de donner leur accord pour un déploiement conditionnel : uniquement McMurdo et l’été austral. Il était trop tard… je n’avais plus de boulot !

Octobre 2024, je ne suis ni en Antarctique, ni en patrouille a la recherche de navires Russes et Chinois qui explorent maintenant le passage du nord-ouest. Je suis encore moins contrôleur des pêches a la légine dans les eaux arctiques françaises. Je suis simplement assis sur mes sacs, j’ai mon PQ, l’autorisation d’aller travailler en Antarctique, mais je n’ai pas de travail. Mon fils y est déjà depuis mi-septembre. En janvier, il a plaqué son boulot de biologiste, son pickup de fonction, ses balades forestières mais aussi les embouteillages quotidiens, le bureau, la routine. A priori, mes histoires d’Antarctiques, photos et vidéos l’ont inspiré. Il n’y a pas de place pour un biologiste spécialisé sur la nature californienne à McMurdo, il y est donc allé comme employé de salle dans le « mess » qui sert 4 repas chauds par jour pour 1 000 employés, en plus du petit déjeuner. Le travail est dur, 10 heures par jour, 6 jours par semaine, et la paie minimale comparée à son salaire précédent. Mais c’est le prix à payer pour aller sur la glace… et la glace, c’est ce dont il profite avant et après son service, pendant ses journées libres. Il parle déjà d’y revenir l’an prochain, dans un autre job. Et il parle de traverser la Nouvelle-Zélande en courant quand il aura terminé son séjour, et pourquoi pas une campagne de pêche ou guide de rafting en rivière en Alaska, tout et n’importe quoi, mais pas encore retourner à ce qu’il appelle « une carrière », métro-boulot-dodo huit heures par jour ! J’ai créé un monstre ! Dieu le bénisse ! Moi, je continue à postuler pour tout ce qu’il reste : employé de salle comme mon fils, ingénieur de surface, apprenti « cargo », apprenti menuisier, apprenti « carburant »… le but est de dire à toutes les agences d’emploi qui fournissent l’Antarctique que je suis prêt à partir… le temps passe… déjà fin octobre !

Oui, fin octobre ! Les choses s’accélèrent et en une semaine j’ai une offre, une interview, un job (Property Administrator, responsable de l’inventaire des atouts de la NSF à McMurdo et au Pôle) et je suis dans l’avion pour Christchurch, Nouvelle-Zélande. Le 3 novembre, je rejoins mon fils à McMurdo. Nous sommes déjà en 2025 et j’ai terminé mon inventaire fin décembre, en moins de deux mois. Cette tâche m’a même permis d’aller au pôle Sud et d’y passer une semaine ! Ici, on veut me garder car je me suis fait la réputation d’être un « travailleur efficace ». Je suis maintenant affecté en renfort auprès des « Appros » (approvisionnements). Nous attendons les navires qui nous emmènent 14 mois d’approvisionnement et préparons nos trois hangars en consolidant l’inventaire sur les étagères, en vidant palettes et containers. Un des hangars est le hangar frigo et nous y travaillons quatre à cinq heures par jour à -20 Celsius. Pour ce travail, non seulement devons-nous grimper jusqu’à cinq niveaux en hauteur, mais nous conduisons aussi des chariots élévateurs et des gros chargeurs Caterpillar a roue, des vieux engins de 40 ans laissés par la US Navy dans les années 80. Nos acrobaties sont légendaires et nous portons fièrement le surnom de « Food Monkey », les singes du frigo ! Bien sûr, a 64 ans, avec mon stent, je reste à la hauteur de ma tâche et monte plus haut, plus vite, plus longtemps que les jeunes avec qui je partage ce labeur physique. Si le job ne me tue pas, il me rendra certainement plus fort ! Je sens déjà mon corps changer, mes muscles se durcir, le peu de graisse qui me reste fondre. Super ! Pour le retour, toujours dans le cadre des missions antarctiques, mon employeur m’a déjà offert quelques jours de travail à Christchurch (Nouvelle Zélande), qui seront suivis de quelques semaines à Denver, dans le Colorado après une étape à la maison en Californie. Pourquoi retourner en Californie reprendre « ma carrière », de huit heures à cinq heures avec deux heures de route par jour quand on peut voyager tous frais payés !

Les trois ou quatre dernières semaines étaient déprimantes. Sur la base, la glace a fondu pour laisser place à la boue, qui a séché et laissé place à la poussière. Sur la mer, la glace est sale et commence à fondre. Sous peu, dès demain peut-être, notre fidèle Polar Star va nous briser tout ça, libérer l’océan, ouvrir la route à nos trois cargos de ravitaillement, mais aussi aux baleines, aux manchots Adélie, aux orques épaulards (qui commencent déjà à pointer leurs nez dans les trous dans la glace, pour respirer). Bientôt la mer, le bruit des vagues, les embruns, la vie ! Et moi, en plus d’être un « Food Monkey », je compare des tables Excel, je développe des scripts en PowerShell pour automatiser des tâches administratives, je me porte volontaire pour conduire les navettes qui vont chez les « Kiwis » (Surnom des Néo-Zélandais. Le Kiwi est un oiseau terrestre rare), à côté, à la base de Scott, je fais des présentations le soir sur « mon » atoll de Clipperton, sur les nodules polymétalliques, sur les explorateurs Scott, Amundsen, Byrd, sur les opérations Deep Freeze et le support aérien de la Navy américaine au profit des missions antarctiques de 1955 à 1999. J’ai aussi une classe hebdomadaire de stoïcisme, et une de français (je suis le Français et le Corse le plus méridional du monde et j’ai fait flotter le pavillon Corse au pôle Sud géographique et aussi à la borne de cérémonie) !

Comme moi, le Polar Star, notre brise-glace, continue à œuvrer pour le bien commun, ou essaie ! Il vient d’avoir 49 ans. Eventuellement, un jour, il sera remplacé ! J’espère qu’il sera « mothballed », mis sous cocon en réserve opérationnelle car il n’y a rien d’excitant du côté des « p’tits jeunes » en cours de construction pour prendre sa place. Trop de gadgets, d’informatique, de vulnérabilités au climat et aux conditions extrêmes… trop compliqués… et en plus, construits au Mississippi ou, nous le savons tous, les icebergs sont nombreux ! « Vieux, mais pas obsolète ! » Mon motto maintenant, le sien, le vôtre à présent ! « Vieux, mais pas obsolète ! », pas encore inutile en tout cas…et vous la jeunesse ? Quel est votre devise ? Le système vous veut chez le conseiller psy ou assis à attendre une obole d’état promise par des politiciens démagogues. Get up and move, get up and fight!

« Si vous pensez que l’aventure est dangereuse, essayer la routine ! Elle est mortelle ! »
(Paulo Coelho, auteur brésilien)

Version en anglais ci-dessous :
Old but not obsolete!
In October 2022, I left for my first austral summer at the American base at McMurdo in Antarctica, an adventure I shared with you on this site. I provided IT support for the scientific teams who were heading to the four corners of the seventh continent to study a bit of everything: from global warming and glacier melt, to the health of penguin colonies, capturing cosmic rays, and studying the bacteria of the « Dry Valley. » In the first week of March 2023, I headed back to California, then Corsica for a well-deserved vacation. My physical exams were valid for two years, and I already had the same position waiting for me at the end of September. Plenty of time to enjoy the Isle of Beauty. Someone once said that God laughs at our plans. Napoleon, a fellow countryman, would have said that the best plans don’t survive the realities of the battlefield. Americans have a knack for simplifying (dumbing down?) everything, and they say « it is what it is. » Me, being a good Stoic, live by the motto “memento mori, amor fate”: Remember that we all die, and embrace your fate. On August 8, 2023, at 11:30 PM, I had a massive heart attack: my right coronary artery was 100% blocked. I woke up with an excruciating toothache, took a few aspirin, and wandered around the house waiting for them to take effect. When I got the famous « bar » across my chest and tingling in my fingers and toes, I called emergency services (911), turned on the patio lights, left the door open, and sat against the second door. I didn’t see my life flash before me. I thought about my family, quickly decided that all the paperwork was up to date in the trunk, for them, and wondered if I should go to the bathroom before the firefighters arrived. I thought of Elvis and decided not to go… and I lost consciousness. Then flashes… a firefighter squatting in front of me, the ambulance, no siren, the siren, the ER, a flash (the stent), back to the land of the living, and a hand reaching out to me with my phone, telling me to call someone. The next day, I was back to work. My liver produces cholesterol without asking me and quietly blocked my coronary artery. Now I have to limit the cholesterol in my food because it adds to the cholesterol my liver produces. A fiber diet, I’ve also cut salt, sugar, alcohol, and tobacco… I lost 10 kilos in one month, and my bad cholesterol dropped from 160 (high cholesterol limit) to 45. September 2023, Happy Birthday Eric, I was resubmitting my application and using an exemption to fulfill my original mission!
In California, I retook my physical qualification exams (PQ: Physical qualification): detailed medical exam, electrocardiogram, dental check-up and X-rays, multiple blood tests, hoping for a deployment in early October. But the doctors requested a stress test, a letter from my cardiologist supporting my deployment in a harsh environment with basic medical facilities. The same heart attack on the ice will kill me! The nearest hospital is in New Zealand, 5 hours by jet, 7 hours by turbo-prop, if the weather permits, if a plane is available! The decision from the doctors in charge of the PQ was negative. They want 6 months to a year after the stent placement! In December, I applied for a winter job at the South Pole, deployment on January 25, 2024. Another PQ, additional exams for Antarctic winter (ultrasound of the spleen and lung X-rays). Everything was fine again, but the doctors changed their minds and require at least a year between the stent placement and deployment. In March 2024, I applied for an IT job at McMurdo for the austral summer, starting in October. The third PQ will be followed by another stress test, but this time a chemical one, followed by a cardiac scintigraphy, a liver fiber test, a colonoscopy… etc… they dragged me from test to test until the end of September before giving their conditional approval for deployment: Only McMurdo and the austral summer. It was too late… I no longer had a job!
October 2024, I’m unfortunately not patrolling in the Northwest Passage. I’m sitting on my bags, I have my PQ, the authorization to work in Antarctica, but no job. My son has been there since mid-September. In January, he quit his job as a biologist, his company pickup, his forest walks, but also the daily traffic jams, the office, the routine. Apparently, my Antarctic stories, photos, and videos inspired him. No place for a biologist specializing in Californian nature at McMurdo, so he went as a dining hall employee in the « mess » that serves 4 hot meals a day for 1000 employees, in addition to breakfast. The work is hard, 10 hours a day, 6 days a week, and the pay is minimal compared to his previous salary. But it’s the price to pay to go on the ice… and the ice is what he enjoys before and after his shifts, during his days off. He’s already talking about coming back next year, in another job. And he talks about running across New Zealand when his stay is over, and maybe a fishing campaign in Alaska, anything and everything, but not yet going back to what he calls “a career,” the 8-hour daily grind! I’ve created a monster! God bless him! As for me, I continue to apply for whatever’s left: dining hall employee like my son, surface engineer, apprentice « cargo, » apprentice carpenter, apprentice « fuel »… the goal is to let all the employment agencies that supply Antarctica know that I’m ready to leave… time is passing… it’s already the end of October!
At the end of October, things accelerate; in one week, I have an offer, an interview, a job (Property Administrator, responsible for the inventory of NSF assets at McMurdo and the Pole), and I’m on a plane to Christchurch, New Zealand. On November 3, I join my son at McMurdo. It’s January 9, and I finished my inventory by the end of December, in less than two months. This task even allowed me to go to the South Pole and spend a week there! Here, they want to keep me because I’ve built a reputation as an “efficient worker.” For my return, my employer has already offered me a few days of work in Christchurch, followed by a few weeks in Denver, Colorado, after a stop at home in California. Why go back to California to resume “my career,” 8 hours to 5 hours with two hours of driving a day, when I can travel all expenses paid! The last three or four weeks have been depressing. On base, the ice melted to give way to mud, which dried and turned into dust. On the sea, the ice is dirty and beginning to melt. Soon, maybe tomorrow, our faithful Polar Star will break it all up, free the ocean, open the way for our three supply ships, but also for the whales, the Adélie penguins, and the orca killer whales. The sea, the waves, the spray, life!
And as I wait for my employer and the base to negotiate another job to finish the season, I compare Excel tables, develop PowerShell scripts to automate administrative tasks, volunteer to drive the shuttles going to the Kiwis next door at Scott Base, give evening presentations on « my » Clipperton Atoll, polymetallic nodules, Falcon, Scott, Amundsen, Byrd, the Deep Freeze operations, and the U.S. Navy air support for Antarctic missions from 1955 to 1999. I also teach a weekly Stoicism class, and one in French (I’m the most southerly Frenchman and Corsican in the world, and I’ve flown the Corsican flag at the geographic South Pole and also at the ceremony marker)!
Like me, the Polar Star continues to work for the common good… or tries! Eventually, one day the PSCs will replace it, and I hope it will be “mothballed,” put into reserve because there’s nothing exciting on the “youngsters” side of construction. Too many gadgets, too much IT, vulnerabilities to climate and extreme conditions… too complicated… and have I mentioned it, built in the Mississippi! I now bet that they won’t last 48 years, the age the Polar Star will soon reach, on January 17!
“Old, but not obsolete!”

