Trois dates sont à retenir pour tenter d’expliquer le pillage des ressources halieutiques et pélagiques de Clipperton, sous les yeux de Paris, du Haut-Commissariat, et de nos satellites !
Le 18 mars 2002, l’Agence de la Protection des Ressources Mexicaines (Procuraduria Federal de Proteccion al Ambiente, PROFEPA) fermait la réserve biosphère de l’archipel de Revillagigedo (Revilla) située à 320 km de la côte Pacifique mexicaine. En 2001, pendant la saison de pêche à Revilla qui dure six mois, l’Inter American Tropical Tuna Commission avait estimé un total de 31 307 692 thons (albacores) pêchés par la flotte commerciale et de 5 582 pêchés par les navires de pêche sportive. L’île de Clipperton, située à 650 kilomètres de là et ouverte à tous les vents, est soudain devenue une alternative attractive pour cette pêche commerciale et sportive génératrice de profits énormes.
Mars 2007 : pour ajouter « l’insulte à l’injure » comme disent les Anglo-Saxons, la France signait un traité avec le Mexique leur donnant, sans quotas ni conditions, l’autorisation de pêcher pendant dix ans à la fois dans la Zone Économique Exclusive de Clipperton mais aussi dans les douze milles de ses eaux territoriales, sous réserve d’obtenir des licences de pêche du Haut-Commissariat. Dix ans sans quotas ni contrôle, de pêche gratuite et légalisée en plus de la pêche incontrôlée : coup de maître diplomatique forçant le Mexique à reconnaître notre souveraineté sur l’atoll au prix « temporaire » de sa population thonidée, ou manque de vision et de réalisme d’une politique d’apaisement ? Le futur nous le dira, mais officiellement, discorde et désaccord transpiraient à Paris.
En réponse à une question concernant ce problème, la réponse du Secrétariat d’État à l’Outre-mer, publiée dans le JO Sénat du 08/10/2009 – page 2370, exprime clairement son regret qu’un tel accord ait été conclu : « Sa principale richesse provient essentiellement de sa zone économique exclusive de 436 000 km², très riche en ressources halieutiques, encore très mal connues, en particulier en thonidés. Aucun navire français n’exploite ses eaux, la France ayant conclu depuis le 29 mars 2007 un accord pour une durée de dix ans renouvelable avec le Mexique qui autorise les navires sous pavillon mexicain à bénéficier de licences de pêche dans la ZEE de Clipperton, y compris dans les 12 milles incluant les eaux territoriales. Lesdites licences de pêche sont délivrées par le Haut-Commissaire de la République en Polynésie française. Le secrétariat d’État à l’Outre-mer ne peut que regretter le fait que cet accord ait été signé pour une durée aussi longue et n’impose aucune contrepartie, ni quotas et limites de maille aux navires mexicains, contrairement à la dynamique de gestion durable de la pêche et de protection. »
2017 : malheureusement, l’accord a été reconduit en catimini pendant les présidentielles, ce qui prouve que l’administration et les bureaucrates peuvent fonctionner sans trop de supervision, et on verra bien ce qu’il adviendra en 2027.
Depuis les années 1980, Clipperton est aussi devenu le nouvel Eldorado de la pêche sportive aux thons, le dernier endroit de cette région du globe où un pêcheur peut ramener des trophées de 150 à 200 kilos. Au départ de San Diego, les navires se sont succédé, année après année. J’ai déniché une cassette vidéo de l’un de ces premiers voyages « au long cours » effectué par le Royal Polaris en 1983 et j’ai pu voir le film qui explique pourquoi cette pêche sportive a eu tant de succès. La vidéo digitalisée en deux parties est maintenant sur mon canal YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=Q0dZXdzbIiI.

Le marché sud-américain, le prix du thon en Asie et le prestige de la capture du « monstre mythique » par les pêcheurs sportifs assurent pour l’instant le futur de cette économie légale, illégale et incontrôlée.
Les requins ont aussi toujours fait partie du paysage clippertonien. Depuis la découverte de l’île, les rapports font état de requins nombreux et agressifs autour des récifs. Roosevelt, qui était obsédé par ce rocher au milieu de l’océan, y a fait deux croisières où la pêche avait la primauté (1934 et 1938). Il a été rapporté que l’un des jeux au cours des parties de pêche à bord de l’USS Houston était d’essayer de ramener le poisson à bord avant que les requins ne le mangent.
À partir des années cinquante, huit expéditions scientifiques vont se dérouler, auxquelles la botaniste française Marie-Hélène Sachet va participer. Ces missions ornithologiques de la « Scripps Institution » sont transportées par le navire Spencer F. Baird. Conrad Limbaugh, un pionnier de la plongée sous-marine et passionné de Cousteau, convaincra les dirigeants de l’institution de l’intérêt des nouvelles technologies de plongée et participera activement aux expéditions de 1956 et 1958.

Lors de ses premières plongées, la présence de ces requins agressifs le poussera même à développer ce qui deviendra plus tard un standard : la cage « anti-requin ». Son expérience avec les requins de Clipperton sera même transcrite plus tard dans un ouvrage de référence intitulé Sharks and Survival (1958).

J’ai également déniché un film original de l’expédition qui traînait dans les caves de la Scripps. Je l’ai digitalisé et mis sur YouTube, en deux parties : 1958 Clipperton Sachet Scripps part 1.
Au début des années 1980, Cousteau a documenté une population nombreuse et saine de requins, en particulier de requins-marteaux dont les bancs énormes étaient capables d’obscurcir les fonds marins (vidéo de 1981 « Clipperton, l’île oubliée par le temps » de la Collection Cousteau 71/90 – Clipperton, île de la solitude (1980)).
À partir des années 1990 et pendant les années 2000, un déclin sérieux et progressif de la population pélagique était visible à travers les témoignages, forums et autres blogs se lamentant du vide des récifs. Longtemps, le problème a été attribué à deux facteurs, bien sûr à vérifier.
Le premier facteur serait la diminution de la quantité de nourriture disponible pour ces prédateurs à cause de la surpêche légale et illégale. Le deuxième facteur serait lié à l’arrivée sur zone d’un nouveau pilleur industriel, un prédateur de thons et de requins aux couleurs japonaises. Il semblerait que des navires-usines asiatiques aient même été vus sur zone. La légende dit aussi que plus tard, ils restaient en limite de la ZEE et louaient les services de petits navires sud-américains pour aller faire leur sale boulot dans nos eaux. Les ailerons de requin (en particulier ceux des requins-marteaux, car plus grands) sont une source de revenu phénoménale (1 000 $ le kilo). En 2015, juste après le passage de l’interdiction en Californie de vendre ou posséder des ailerons de requin, un entrepreneur asiatique a été trouvé en possession de plus de deux tonnes d’ailerons… 30 jours de prison !
Je pense qu’il aurait dû être condamné à être amputé de ses jambes et de ses bras avant d’être balancé vivant dans la baie de San Francisco… mais c’est mon avis personnel !

Ces dernières années, en revanche, il est apparu un rebond positif au sein des populations halieutiques et pélagiques. Les pêcheurs sportifs et autres plongeurs rapportent avec satisfaction le retour en nombre de requins, thons et autres animaux marins (dauphins, raies, requins-baleines, tortues…) autour des récifs de l’atoll.
Une des raisons invoquées serait la crise économique et la hausse des carburants qui auraient affecté les pêcheurs asiatiques et sud-américains.

Clipperton est à 1 200 kilomètres des côtes mexicaines et à des milliers de kilomètres de plus du Japon ou du Costa Rica. Sa distance va-t-elle contribuer à sa sauvegarde ?
Même les langoustes y étaient tellement nombreuses dans les années soixante-dix que des entrepreneurs américains essayèrent d’y développer un business. En 1971, ils organisèrent des voyages de pêche à bord d’un dragueur de mines de la Seconde Guerre mondiale acheté d’occasion. Après la perte du navire dans une tempête, ils envisagèrent un nouveau plan : pêcher les langoustes sur place afin de les livrer sur le continent avec un vieux DC-7 acheté pour l’occasion (numéro de queue DC-7 N756Z). Celui-ci se serait posé plusieurs fois sur l’atoll, mais l’opération n’était pas rentable et fut abandonnée.
Sur le papier, l’opération semblait bien « ficelée » : un navire était envoyé sur zone à l’avance avec un système de guidage aérien. Le DC-7 utilisait la piste nivelée par les Américains en 1945. Puis, l’avion plein de langoustes repartait à Los Angeles où un avion français l’attendait pour ramener ces crustacés dans les cuisines de la mère patrie. Ils étaient payés 7 $ le kilo.
Une légende attribue aussi cet avion à la CIA, qui l’utilisait pour ses « black ops » (opérations clandestines). Une confrontation de 24 heures entre un homme armé réfugié dans la cabine de pilotage du N756Z et la police de Long Beach a été rapportée par le Long Beach Telegram en 1972. Cet homme armé proclamait être de la CIA !

Le DC-7 N756Z est aujourd’hui une épave à l’aéroport de Redmond, dans l’Oregon.
