PPM poursuit sa série de présentations d’auteurs d’œuvres littéraires polynésiens, autochtones ou vivant en Polynésie, en respectant ce déroulé : d’abord une biographie de l’auteur, puis une interview ou un article de l’auteur présentant son œuvre et enfin un extrait d’une de ses œuvres. Après notre dossier sur Titaua Peu (lire notre article ici), focus sur Chantal T. Spitz : une « autrice » (terme qu’elle préfère et que nous utiliserons donc dans cet article, NDLR) tahitienne qui bouscule les lignes du langage et dont le souhait est de « participer à l’émancipation de la pensée autochtone ». (Crédit photo mise en avant : Manuel Castejon)

LA BIOGRAPHIE
Chantal T. Spitz est née à Papeete en novembre 1954 dans une famille tahitienne urbanisée. Elle souffrit dans son enfance de se voir interdire de parler tahitien. Cela troubla profondément l’enfant hyper sensible qu’elle était. Adulte, elle décida de ne vivre que dans des petits villages où le tahitien était la langue pour apprendre à l’apprivoiser.
Elle dévora très jeune la bibliothèque familiale d’auteurs célèbres, mais un voyage autour du monde quand elle avait une dizaine d’années lui fit prendre conscience de son identité autochtone et de la profondeur de la culture de son pays. Ce voyage lui fit découvrir l’humain dans ses pires manifestations et la mit à l’abri de « l’admiration obséquieuse pour l’Occident distillée par la colonisation« . Elle s’intéressa plus tard aux littératures autochtones du Pacifique Sud dans lequel elle voyagea avec ses parents pendant son adolescence puis après l’obtention de son baccalauréat en juin 1971, mais aussi aux littératures de divers pays actuellement et anciennement colonisés.
Elle s’engagea dans le mouvement anti-nucléaire et dans le combat pour l’indépendance. Elle milite actuellement, sans être « encartée », contre le néocolonialisme, l’occultation de l’histoire de son peuple et le « mythe » du bon sauvage et de la vahine lascive et rêveuse (voir son célèbre article contre Le Mariage de Loti de Pierre Loti paru en 2001 dans le Bulletin de la Société des études océaniennes qui a fait grincer des dents). L’article sur Gauguin mérite d’être cité ici aussi : « Où en sommes-nous cent ans après la question posée par Paul Gauguin ». Cette communication pour le colloque international pour les 100 ans de la mort de Gauguin organisé par l’Université de la Polynésie française en 2003 lui valut les foudres de l’organisateur et de bien d’autres personnes.
Profondément féministe et amoureuse de la laïcité, elle ne cesse à travers son œuvre et dans sa vie de combattre les préjugés. Elle refuse avec lucidité tout mythe ou « contre mythe » qui magnifierait de façon excessive l’identité mā’ohi.
Sur le plan professionnel, elle exerça, avant de prendre assez tôt sa retraite, le métier d’institutrice puis de conseillère pédagogique et de conseillère technique auprès du ministère de la Culture et se consacre depuis à l’écriture.

Romancière et essayiste, elle fut la première autrice de roman polynésienne. L’Île des rêves écrasés, paru en 1991 en français, fit scandale auprès de certains car elle y dénonce dans une fiction très réaliste les méfaits des essais nucléaires (193 tirs atomiques entre 1966 et 1996) qui créèrent non seulement de graves problèmes sanitaires mais déstructurèrent durablement la société polynésienne. Ce livre est aussi une revisite de l’histoire de son pays depuis la christianisation et un chant d’amour pour son peuple. En 2002, sortit son second ouvrage Hombo qui est une transcription d’une biographie d’un jeune homme de l’île de Huahine où elle vit. Cet ouvrage poignant dénonce l’exclusion d’un jeune garçon qui n’arrive pas à s’intégrer dans une société qui refuse sa langue et sa culture d’origine, se marginalise et doit « s’exiler » pour partir en quête de son identité. En 2006, parut Pensées insolentes et inutiles, recueil réunissant des articles, des textes d’interventions à des colloques, mais aussi quelques poèmes, une nouvelle et des textes divers. Beaucoup d’articles ont trait à la difficulté d’écrire dans une langue qui n’est pas la langue de son cœur mais celle qui lui fut imposée par sa famille et la culture dominante d’un pays colonisé. En 2011, sortit un roman très original, Elles – Terre d’enfance, roman à deux encres. Roman d’inspiration en partie autobiographique, il exprime toute la difficulté à vivre de son héroïne à travers sa voix et celle de sa nourrice dans la société tahitienne urbanisée des années 1950 et suivantes. Y sont présentés des personnages féminins remarquables : la grand-mère « Elle » et ses sœurs, la mère, Marie, la « servante au grand cœur », l’héroïne à l’âme tourmentée, Victoria (‘Aiū -bébé) pour Marie, des amies mais aussi des hommes dont le père, Alfred, Monsieur Helmer et son grand amour de jeunesse, Lex. Ce roman décrit tout le parcours initiatique de cette petite fille qui devient, dans la douleur, une femme qui finit par trouver son chemin. Enfin, Cartes Postales, paru en 2015, est un recueil de sept nouvelles très noires, qui présentent, en quelque sorte, « l’envers du décor » d’une Polynésie magnifiée dans les dépliants touristiques. Les héros de ces textes vivent dans un univers violent, destructeur ou misérable des situations qui les conduisent parfois à la mort, au meurtre ou à des situations désespérantes.
On attend prochainement la sortie d’un nouveau recueil de nouvelles.

En parallèle à son œuvre, Chantal T. Spitz fit partie des fondateurs de l’association « Littéramā’ohi », créée en 2002 à l’initiative de l’écrivaine Flora Aurima-Devatine, qui publie une à deux fois par an une revue consacrée à des textes d’auteurs connus ou inconnus originaires de la Polynésie française en reo mā’ohi (une des langues polynésiennes) ou en français (ou plus rarement en anglais) de l’Océanie et d’ailleurs. Littéramā’ohi est à l’origine du spectacle annuel « Pīna’ina’i », créé, et mis en scène et en musique par Moana’ura Tehei’ura, secrétaire de l’association. En 2008, elle en prit la direction jusqu’en 2021.
Le plus remarquable dans l’œuvre de Chantal T. Spitz, c’est, au fil des œuvres, la création d’une langue originale que l’on pourrait appeler « le français de Chantal T. Spitz » : langue souvent très poétique pleine de néologismes et de dérivation de sens de mots, qui comporte une suppression quasi-totale de la ponctuation et des majuscules, des inclusions de textes ou de mots tahitiens. On peut parler de l’émergence d’une écriture singulière que l’on peut qualifier de « révolutionnaire ». Chantal T. Spitz est une écrivaine tahitienne qui écrit dans sa propre langue.
L’INTERVIEW

Pourquoi es-tu devenue écrivaine ? Tu évoques souvent les encouragements d’Henri Hiro qui demandait aux autochtones de s’exprimer à l’écrit, quelle que soit la langue employée. Tu parles ailleurs de l’écriture comme d’un acte « égoïste » : une nécessité vitale pour toi. Peux-tu préciser ce qui t’a poussée dans cette aventure qu’est l’écriture ?
« Je ne suis pas devenue écrivaine. J’ai du mal avec cette définition. Je suis quelqu’un qui écrit. Écrire est constitutif de qui je suis et de ce que je suis. Je ne sais et ne peux vivre sans écrire. J’écris depuis que je suis capable de former des mots. J’ai survécu grâce à l’écriture qui a longtemps été uniquement une écriture-thérapie, une écriture-baume-sur-mon-âme.
Un acte égoïste entièrement concentré sur l’expulsion des réflexions qui ne cessent d’envahir mon esprit. Sans concession avec moi-même. Avec pour unique objet de donner vie à celles ceux qui portent ce pays et le portent en eux. Sans me préoccuper des lecteurs éventuels.
J’avais ce cahier rempli de textes courts et de poèmes au fond de mon panier. Plus tard, je me suis mis en tête de raconter notre histoire à mes enfants en tahitien. Or je ne maîtrisais pas assez cette langue pour le faire et le résultat était loin d’être probant.
Hiro était en fin de vie et je savais que si je ratais l’occasion d’en parler avec lui, je ne pourrais sans doute jamais trouver de réponse. Que la plaie ne se refermerait peut-être pas. Ainsi donc suis-je allée à sa rencontre avec mon cahier et mes textes pour qu’il me légitime ou me crucifie. Ce que nous nous sommes dit est de mon intimité. Il ne m’a pas crucifiée. Ces échanges ont été ma naissance à l’écriture littéraire, même si en effet L’île des rêves écrasés n’était pas destiné à la publication mais ma volonté de raconter à mes enfants l’histoire de notre pays vue par moi… en français, comme un caillou dans nos mémoires anémiques. »
Dans Pensées insolentes et inutiles (éditions Te Ite, 2006), tu écris page 117 « dans notre pays, comme dans tout pays colonisé l’acte d’écrire ne constitue-t-il pas par lui-même l’acte suprême de contestation de résistance de subversion de dissidence… ». Donc, peut-on parler d’une écriture « engagée » presque malgré toi, de fait ? Que peux-tu dire d’autres sur l’écrivaine que tu es ?
« Je ne qualifie pas mon écriture. J’écris ce qui me dérange. Cette écriture a été dès le début un acte de résistance même si je ne l’ai pas compris de suite. Plus que tout, c’est un acte d’existence et de mémoire dans une histoire écrite par l’autre qui se raconte en prétendant nous dire. Une volonté de questionner la narration historique officielle qui, lorsqu’elle daigne nous inclure dans son déroulé, nous assigne à un rôle secondaire ou nous façonne de tous les préjugés au moins paternalistes au plus racistes qui moulent les théories occidentales du « bon sauvage ». Narration historique officielle que nous reprenons à notre compte alors que le bon sens nous hurle qu’elle est suspecte. Ce questionnement est indispensable si nous voulons nous remettre des traumatismes causés, non seulement par l’histoire mais aussi par les mensonges et les silences. Ceux des autres. Les nôtres.
En publiant, j’ai le souhait en effet de participer à l’émancipation de la pensée autochtone. »
Tu écris dans Pensées insolentes et inutiles page 74 « mon unique souci être fidèle à ma propre langue ni tahitien ni français mais celle qui me permet de manifester mon intériorité ». En fait, on a le sentiment que tu as, au fil de tes écrits, créé de plus en plus ta propre langue à partir du français (« la langue du vainqueur », la langue imposée par les parents et la société). Tes œuvres sont des œuvres mā’ohi caractérisées parfois par l’inclusion de textes en tahitien, mais surtout par une utilisation particulière et totalement originale des mots et de la ponctuation de la langue française. Est-ce un but recherché ou quelque chose qui s’est imposé à toi intuitivement ?
« Dire en mots écrits ce qui traverse ou envahit ma pensée est un défi que je tente de résoudre du mieux que je peux avec les outils à ma disposition : les mots qui existent et qui font sens, et les mots que je crée pour qu’ils fassent sens. Aussi des mots qui rythment la musique dans ma tête. Le résultat est cette langue particulière qui a comme seul but celui de me permettre d’être le plus possible fidèle à ma pensée. »
Ton roman L’Île Des Rêves écrasés paru en 1991 (réédité en 2007 aux éditions Au Vent des îles) se passe presque entièrement entre la période d’avant la guerre de 14-18 et le moment où les héros apprennent l’installation du CEP sur leur propre terre (Ruahine), ressentent une totale trahison de la part de la « Mère Patrie », puis la vivent dans la souffrance avant le premier tir. Tu fais part aussi de la lutte de quelques-uns pour essayer d’empêcher l’installation du CEP au milieu de l’indifférence de la plupart des élus polynésiens. Peut-on dire que ces textes sont des témoignages précieux car l’art du roman permet d’évoquer non seulement les faits mais le mode de vie, les ressentis des Polynésiens concernés au plus près par ce qui va révolutionner leur vie et la vie de toute la Polynésie ?
« L’île des rêves écrasés est l’histoire que j’ai voulu raconter à mes enfants. Notre histoire dite par moi. C’est une traversée de ce que je considérais comme essentiel de leur transmettre : la fondation de notre monde, la christianisation, la colonisation et la nucléarisation avec en final un état de la société contemporaine. Je suis née à une période charnière de cette histoire : mon enfance se passe avant l’installation du CEP qui débute les expérimentations nucléaires quand j’ai 8 ans. C’est à l’adolescence que nous commencerons à ressentir les bouleversements dans les modes de vie et les esprits. Cette période me concerne directement et je voulais l’expliquer à mes enfants qui ont participé aux marches antinucléaires dans un temps où en parler était considéré comme une violation de la paix civile.
Je ne suis pas sûre que les élus polynésiens aient été indifférents. Certains, et particulièrement John Teariki, se sont opposés vigoureusement et bellement au projet de l’Etat. J’ai plutôt tendance à penser que les élus ignoraient pour la plupart l’extrême nocivité du nucléaire et surtout avaient une telle confiance en l’Etat qu’ils n’imaginaient pas qu’il puisse nous infliger une telle abomination. Aujourd’hui encore, nombre de Polynésiens sont persuadés de la quasi innocuité de ces essais.
Mon roman peut être complété par la lecture de Témoins de la bombe édité par Univers polynésiens.
J’ai écrit des textes sur les conséquences des essais nucléaires qui ont été dits et mis en scène lors des spectacles de Pīna’ina’i. »
Ton premier roman insère dans son récit de nombreux textes poétiques, dont certains écrits en reo tahiti. Est-ce l’expression de cette éloquence polynésienne qui s’exprime lors de toutes les grandes occasions de la vie dans la société traditionnelle ?
« Le texte d’introduction en tahitien est le texte de la fondation de notre monde retranscrit par Teuira Henry dans Tahiti aux temps anciens. Il fait réponse à la Genèse de la Bible qui est souvent la seule référence que nous avons. Je n’ai pas la prétention que mes textes poétiques expriment l’éloquence autochtone. C’est juste que la poésie est le meilleur véhicule de certains sentiments qui m’habitent.
Le tahitien est aussi pour rappeler à mes enfants de ne pas oublier leur langue. »
Le livre Hombo évoque la société polynésienne telle qu’elle est devenue au fil des années CEP. Le personnage de Hombo, inspiré d’une personne réelle, aurait-il pu exister avant le CEP ?
« Hombo est tel qu’il est parce que les bouleversements de son mode de vie sont violents et qu’il n’a pas les clés pour les comprendre. Le CEP et son corollaire qu’on aime appeler « progrès » ont écrasé comme un rouleau compresseur les relations humaines et explosé les liens sociaux qui maintenaient les communautés et leurs habitudes. Hombo est comme une majorité de Polynésiens : déraciné chez lui.
Pour autant, rejeter tout ce qui ne va pas sur le CEP me semble la solution idéale pour éviter d’engager la société dans une critique de ses manquements, ses trahisons, ses indignités. L’Etat et les divers gouvernements locaux ont savamment orchestré des propagandes de désinformation et d’intimidation pour éviter la remise en question des essais nucléaires. L’aristo-bourgeoisie a relayé les discours rassurants malgré l’accès à l’information qui était devenue disponible dès les années 1980. Le reste de la société a fait comme il a pu dans un monde violent qui avait érigé les mensonges, les menaces et les silences en raison d’Etat. »
Dans Hombo ou dans Elles, tu « cernes » certaines situations ou certains sentiments à l’aide d’une accumulation de mots issus d’un vocabulaire extrêmement riche et nuancé pour rendre compte de la réalité. Parfois dans Pensées insolentes et inutiles, dans des passages polémiques, on a le sentiment que tu utilises les mots accumulés comme un tir de mitrailleuse qui démontre une vérité. Ce phénomène d’accumulation est-il un parti pris, s’impose-t-il à toi pour atteindre l’expression la plus juste ?
« La réalité ne saurait se dire par un unique mot. Chaque mot ajouté vient compléter le ou les précédents pour tenter d’être en adéquation avec l’emmêlement des pensées qui m’agitent et de la complexité de l’intimité de mes personnages.
Ce qui me travaille et qui nourrit mon écriture est de tenter de comprendre ou du moins d’approcher l’âme des gens, leurs sentiments, d’imaginer le cheminement possible des pensées et idées qui les conduisent où ils sont et induisent leurs actes.
L’accumulation de mots n’est que la traduction de ce que m’inspirent tous ceux dont je parle. »
Dans L’Île Des Rêves écrasés et dans Hombo, la culture et les traditions sont évoquées de façon extrêmement précise. Quels sont tes buts : la transmission, un hommage aux ancêtres et à ton pays, une volonté de faire prendre conscience aux Polynésiens de ce qu’ils risquent de perdre et d’éclairer les lecteurs étrangers sur l’identité de ce pays et de son peuple ? Autre chose ?
« Le plaisir de redonner vie par les mots à un monde qui a, pour une grande partie, été oublié. »
Dans Hombo, à part une maîtresse qui est évoquée à la fin de la scolarité de Ehu, les enseignants de primaire sont dépeints comme sévères et sans empathie par rapport aux enfants qu’ils coupent de leur langue maternelle alors qu’ils sont eux-mêmes polynésiens. Tu as aussi des mots assez durs sur l’école dans Pensées insolentes et inutiles page 73). ? Est-ce un jugement sur une partie de cette profession qui fut la tienne pendant un certain nombre d’années et/ou sur l’école en général ?
« Il s’agit d’un constat et non d’un jugement. Après une quinzaine d’années comme élève puis vingt-sept ans comme institutrice, je suis incapable d’aimer un système scolaire qui fabrique de l’échec, mais surtout de la souffrance humaine, plus terrible encore parce qu’elle est la souffrance d’enfants. Je suis incapable d’aimer une école coloniale qui reproduit les inégalités sociales.
De ma classe de cours préparatoire où nous étions une trentaine, je suis la seule à avoir terminé le cursus scolaire. »

Le livre Pensées insolentes et inutiles est une sorte de patchwork qui s’apparente au genre de l’essai. Certains textes sont de 1989, d’autres de 2005. L’œuvre comporte des articles (dont un en anglais contre le nucléaire et la guerre pour le cinquantenaire de la bombe d’Hiroshima en Australie en 1995), de courts poèmes, de brèves nouvelles ou textes divers, un conte, certains passages proches d’un extrait de journal intime. Qu’est-ce qui t’a poussée à publier tous ces textes ensemble ? Un projet proche de celui de Montaigne ?
« Encore et toujours une histoire de cahier qui traîne. Celui où j’avais tous ces textes était dans un tiroir. Flora Aurima-Devatine m’a dit lors d’une discussion « tout ce qui n’est pas publié, c’est inutile ». J’ai longuement réfléchi et j’ai décidé de publier le cahier qui avait pour titre « Pensées insolentes ». Je n’ai eu qu’à ajouter « et inutiles » pour ne pas oublier l’urgence et l’importance de partager ce que j’écris. Et pour remercier Flora de toujours bousculer mon confort.
J’ai écrit et lu le texte sur le bombardement de Hiroshima à Sydney pour la commémoration du cinquantenaire de cette abomination. J’y représentais le Tāvini Huira’atira qui avait été invité pour la campagne contre la reprise des essais nucléaires décidée par le président Chirac dont on connaît les conséquences de septembre 1995 dans notre pays. »
Dans Pensées insolentes et inutiles, tu as « tordu le cou » au mythe de Tahiti, à la fois par tes affirmations et par ton analyse très fouillée du texte de Pierre Loti : Le Mariage de Loti, analyse qui décortique admirablement les préjugés coloniaux sur les vahine et sur le mythe de « Tahiti Nouvelle Cythère » (et cela bien avant « me too »). Tu dénonces aussi, dans un autre article, le comportement à la fois sexiste et colonialiste de Gauguin ainsi que ses propos racistes contre les Chinois qui sont confondants et mal connus. Peut-on dire que le féminisme et la lutte contre le colonialisme se rencontrent sous ta plume ?
« Le mythe ne se contente pas de chosifier les Tahitiennes. Il fait aussi des Tahitiens des êtres paresseux, indolents, violents. Des subhumains en marge de l’humanité. Ce mythe est démonté depuis des années et seuls s’y accrochent ceux qui y ont un intérêt : les Occidentaux en mal d’exotisme ou de racisme, les artistes auteurs et photographes qui voudraient en vivre, l’industrie touristique qui continue de flouer les éventuels touristes, les étrangers qui s’installent et trouvent l’opportunité de se sentir supérieurs aux autochtones.
Je parle des mépris, négations, condescendances, paternalismes, dont nous continuons de faire l’objet sans qui le colonialisme s’éteint. Je garde en mémoire que les zoos humains ont perduré en France jusque dans les années 1930. La façon dont nous sommes vus a autant à voir avec ça qu’avec les arts exotiques.
Gauguin, Loti et compagnie sont pour moi les représentants d’une pensée avariée et malsaine qui continue d’infecter bien des esprits occidentaux contemporains.
Plus largement, toutes les situations où des humains quels qu’ils soient, où qu’ils soient sont violentés agonis soumis me concernent et offensent mon humanité. Le sexisme, le racisme, le féminisme, entre autres, ont naturellement une place importante dans ma réflexion. »
Comment peux-tu te définir en ce qui concerne ton identité, toi qui es née à Tahiti, avec des parents d’origine multiples, dans un pays, qui se trouve actuellement inséré dans la République française ?
« Je suis Tahitienne. Née à Tahiti de parents tahitiens. Qu’ils aient chacun un ou plusieurs ancêtres occidentaux ne fait pas d’eux autre chose que des Tahitiens. Leur origine sociale ne circonscrit pas leur identité pas plus qu’elle ne circonscrit la mienne. Mes parents se sont toujours définis comme Tahitiens même s’ils ont fait le choix de la langue française pour moi et d’une éducation urbanisée occidentalisée. Je ne me suis jamais sentie autre chose que Tahitienne. Autochtone de mon époque.
L’histoire de mes ancêtres, tous mes ancêtres, les uns et les autres, leur appartient. Elle n’est pas la mienne. Elle ne définit pas mon identité. Je n’ai pas à leur être fidèle. Ma fidélité va à moi et c’est une vigilance de tout instant.
Mon pays est pour l’heure colonie française engluée dans la mondialisation. Une colonie pourrait-elle se prétendre un pays ?
« Drôle de pays
ce pays
le nôtre
qui n’est même pas un pays. »
(Pensées insolentes et inutiles page 46). »
Tu n’es pas plus tendre dans tes écrits envers tes compatriotes qui renient ou oublient leur culture, ou se contentent de « folklore », qu’envers les papa’a (blancs) à l’esprit colonialiste ? Peut-on dire que tu as une vision plutôt pessimiste de l’avenir de ton pays ou fais-tu du « nettoyage » pour permettre l’émergence d’une autre société, meilleure si possible ?
« Que l’on renie sa culture ou qu’on l’oublie ne me pose pas problème. Chacun fait les choix qu’il estime les meilleurs pour lui. Ce qui m’indispose est l’inadéquation entre ce qu’on dit et ce qu’on fait. Penser qu’il suffit de signes physiques extérieurs pour se prétendre mā’ohi m’exaspère au plus haut point, quand on voue une admiration mortifère à l’Occident et dévalue les modes de vie et de penser autochtones.
Quant aux Occidentaux, je renvoie les lecteurs à ma réponse à la question ci-dessus.
Ce pays sera à l’image de ceux qui le construiront après nous. Il ne sera pas comme je rêve qu’il soit, il ne l’est déjà pas. Chaque génération fait des choix différents de la génération précédente. Chacun de mes textes est un caillou que j’espère déposer dans les mémoires de ceux qui viendront après mon temps. »
Peut-on dire que Elles – Terre d’enfance, roman à deux encres (éditions Au Vent des îles, 2011) est une œuvre qui mêle, de façon alchimique, l’autobiographie et l’imaginaire ?
« C’est un roman qui fait une grande part aux souvenirs. C’est surtout une tentative de raconter la même histoire de deux points de vue qui se complètent : Victoria et Marie. Avec un style d’écriture propre à chacune des narratrices que mon éditeur Christian Robert a accompagné d’une couleur différente pour chaque voix. Les deux encres du titre sont devenues réalité dans le livre.
J’y ai mêlé mes souvenirs à ceux de mes merveilleux compagnons d’une enfance où les enfants étaient libres dans une communauté qui prenait soin des siens. »
Dans Elles, la langue française est travaillée à partir de mots français existants que tu fais parfois « dériver » (exemple « quelque chose qui halète mon pas » (page 157), « les marchers de Monsieur Helmer » (page 187) et de l’inclusion de néologismes, tu supprimes systématiquement presque toute la ponctuation et crées des paragraphes fantaisistes, etc.). Peut-on dire que, dans cette œuvre, tu parviens à l’aboutissement de l’invention de ton écriture, commencée dès 1991 ?
« J’espère que mon écriture ne sera jamais aboutie. Qu’elle sera en mouvement comme la vie. Défi à relever. En constante évolution comme je le suis. Que je continuerai de chercher la meilleure façon de partager ce qui murmure ou hurle dans ma tête.
Écrire est aussi un acte de créativité.
Le même processus est à l’œuvre quand j’écris en tahitien. »
Tu inclus parfois des textes poétiques dans tes œuvres mais souvent ta langue elle-même est porteuse de poésie, la poésie transparaît dans tes fictions. Envisages-tu d’écrire un jour, un recueil de poèmes ?
« Je ne suis pas poète, même si certains de mes textes peuvent être considérés comme des poèmes. »
Dans le recueil de nouvelles, Cartes Postales (éditions Au Vent des îles, 2015) très « noir », as-tu voulu, une fois de plus, « casser le mythe », cette fois-ci en montrant « l’envers du décor » de la société contemporaine à Tahiti ?
« Le mythe est effondré depuis quelques années et seuls ceux qui s’accrochent à une chimère voudraient le voir perdurer malgré l’évidence. Mes Cartes postales racontent les sans-existence, disent une réalité occultée par une société qui peine à porter un regard lucide sur elle-même. Elles parlent de ceux qui font la « Une » des faits divers sordides, ceux qui continuent de rêver en dépit des misères, les plus courageux et les plus debout de ce pays. Ceux sur qui crache la bien-pensance. »
Peux-tu nous dire quelques mots sur ton nouveau recueil de nouvelles qui va sortir prochainement ?
« Sept nouvelles pour ce nouveau recueil, dont deux dystopiques. Avec une nouvelle consacrée à un petit garçon d’ailleurs. Sombres et belles comme la vie. Pleines de douleurs et d’espérances comme l’humanité. Un nouveau chant d’amour à ce pays et ses gens. »
EXTRAITS DE TROIS ŒUVRES DE FICTION DE CHANTAL T. SPITZ + UN TEXTE ÉCRIT POUR LE SPECTACLE « PĪNA’INAI » de 2017

1/ Extrait de Hombo –Transcription d’une biographie de Chantal T. Spitz (première édition 2002, réédition aux éditions Au Vent des îles, 2012, pages 62 à 64)
« Ehu est un petit garçon aux cheveux ; ‘ehu, une couleur dorée des Océaniens, d’où son surnom. Son père, qui vit à Tahiti avec sa mère le confie à la naissance à ses parents Mahine et Teraimateata qui mènent dans les îles une vie traditionnelle. Le grand-père veut lui donner le nom prévu par la généalogie : Vehiata mais le père refuse et lui donne un prénom papa’a : Yves « pour qu’il ait une vie meilleure. ». Les parents retournent à Tahiti et, sous ce surnom de Ehu, l’enfant mène une vie heureuse et s’initie avec son grand-père aux savoirs traditionnels. Sa vie se brise quand le grand-père meurt et que dans le même temps il se retrouve obligé de fréquenter l’école où parler tahitien est interdit…
[…]
Les mots s’envolent virevoltent autour de lui aériens inaccessibles insaisissables. De temps à autre il en capture quelques-uns les séduit. Finalement apprivoisés ils livrent leur sens. Il lui faut alors en attirer d’autres familiers, les étreindre pour à son tour entrer dans la ronde des vainqueurs. Les maîtres de la parole. Dans sa tête s’amorce la sarabande des mots de toutes sortes mots de la langue de la vie parmi lesquels s’infiltrent et s’égarent des mots de la langue de l’école. Anarchie qui expire dans un bourdonnement incontrôlable. Lorsque comble de la malchance Madame l’interroge la panique le paralyse et lui vole toute faculté de parole. Quand comble du miracle la panique le néglige il ne maîtrise pas assez de vocabulaire étranger et compile une réponse bâtarde, bariolant les deux langues.
-‘Auē…e’ita ihoā e rāvea’a ia ‘outou. Feiā mai ihoā ‘outou nō te pōiri. Aita e faufa’a ‘outou ’ia haere mai i te ha’api’ira’a aita ihoā rāve’a i te ‘ite e roa’a ai. Mea maita’i a’e na ‘outou’ia ho’i i roto i te pa’i taro‘aore rā i roto i te fa’a’apu merēni.
- Ah la la… Rien à faire. Vous êtes vraiment nuls. Ce n’est pas la peine de venir à l’école vous n’apprendrez jamais rien. Vous devriez retourner dans les plantations de taro ou de pastèques.
Oh ce regard glaçant qui le renvoie à son incontinence plus sûrement que les remontrances les plus dures. Ce regard qui l’accable d’un humiliant mépris, qui l’atrophie. Un regard qu’il n’a jamais rencontré avant l’école. Qui le déshumanise et le hantera le long de ses lentes années d’euthanasie scolaire. Le regard dont on balaie les choses sans importance. Inexistantes.
Ehu et Tane ne connaissent pas le code qui leur permettrait de passer de leur monde à l’autre, celui qui existe quelque part si proche cependant si lointain, ce monde qui prend naissance par le pouvoir de ces mots qu’ils essaient vainement d’aligner. Ces mots géniteurs d’une réalité qui appartient à ceux qui parlent l’autre langue. Aucune traverse ne chemine les deux langues. Aucune intimité ne converge les deux mondes. Deux espaces à jamais étrangers l’un à l’autre qu’ils ne savent réconcilier. Au fil des échecs le long des dépréciations de leurs différents maîtres ils sont honteux de leur impuissance. Sentiment qui rampe en eux et souille leur être les humilie les rend méprisables. Cette meurtrissure déploie en eux l’énergie du déshonneur. Ils en deviennent dissipés et belliqueux hostiles et agités. Ils sont classifiés, étiquetés. Ignorants réfractaires agressifs bons à rien. […] »
2/ Extrait de Elles – Terre d’enfance, roman à deux encres de Chantal T Spitz (éditions Au Vent des îles, 2012, pages 149 à 151).
« Ce roman a deux narratrices : Victoria, enfant au début du livre qui évoque sa vie, les membres de sa famille et en premier lieu « Elle », la grand-mère adorée, mais aussi sa mère, ses grand-tantes et des personnages masculins dont son père, Lex, son grand amour et, en alternance, Marie, sa nourrice qui l’aime d’un amour sans faille et parle d’Aiū (bébé), nom qu’elle donne à Victoria, et du reste de la famille. Le roman est d’ailleurs imprimé dans une encre de couleur différente quand on change de narratrice. Un des personnages les plus fascinants dont parle Victoria est une de ses grand-tantes, Tatate, une femme aimante qui vit dans un univers poétique qui enchante la petite fille.
[…] Chaque fin d’après-midi après avoir aidé
Marie à ratisser la cour je me hâtais de la rejoindre
pour partager les dernières heures de la journée. Sa
maison se situait à mi- chemin entre la nôtre et celle de
Tihoni au sommet de la colline. Le chemin était bordé
d’une haie de tumu miro qu’on ne taillait jamais et
ressemblait à une petite forêt
en ces temps-là la surpopulation n’avait pas encore morcelé
les propriétés en ridicules lopins étriqués et les potagers
succédaient aux jardins qui précédaient les enclos de
bêtes avant de déboucher sur la plantation familiale de
café. Je ne pouvais m’empêcher de penser au loup du
Chaperon rouge pendant que je passais entre
ces arbustes si grands si lourds qu’ils avaient fini par ployer
sous leur propre poids et formaient une voûte obscure
seul le bonheur de retrouver Tatate me donnait force et
courage pour braver les terribles images des contes
d’Elle qui menaçaient mes imaginaires. Tatate me
donnait toujours le plaisir
du moins l’illusion
de la surprendre comme si elle ne m’attendait pas.
« Enā ho’i ‘oe » elle s’accroupissait posait ses mains sur mes
épaules plantait son regard dans le mien
j’avais l’impression qu’elle sondait mon esprit derrière la
façade brouillonne de mes yeux dans des éclats muets
elle souriait se relevait se retournait je la suivais pour
reprendre avec elle le cours des gestes que j’avais
interrompus
aujourd’hui encore je me demande ce qu’elle lisait dans les
yeux que je lui tendais que j’essayais de vider pour
rendre leur expression vierge
elle n’en a jamais rien dit mais elle devait y lire les peines
obscures qui suintent des photos chronologiquement
collées légendées d’une fillette potelée bouclée sérieuse
soucieuse.
J’aimais ses histoires jamais bruyantes toujours sans cris
des histoires d’une tristesse orange
d’une poésie mauve
d’une profondeur blanche
vivantes de tant de mémoires multipliées pour les enfants
des enfants
dont les personnages continuent de nous accompagner
elle m’apprenait les marques de respect à leur offrir pour
qu’ils ne se sentent pas offensés et nous accordent une
vie sans cauchemars
la pierre torturée posée à l’ombre du tumu tipanie sur
laquelle je ne devais marcher ni m’asseoir
réservée à la dame qui venait certaines nuits pleurer son
bébé mort en naissant
la trouée dans le bosquet d’acacias qui devait rester propre
pour l’autre dame que l’on entendait parfois gémir
des douleurs de l’enfantement
elle me montrait les ‘ōfa’i ‘ōti’a pierres plantées marquant
les bornes d’un terrain familial gardiens des limites de la
terre
« ne les déplace jamais » m’avait-elle dit
je les regardais y cherchant un signe qu’ils voyaient
l’alentour les humains
nous
moi
« ils nous protègent empêchent les méchantes actions
jettent des maladies ou des accidents sur ceux qui ne
respectent pas la loi des dieux et des ancêtres »
que nous devions entretenir respecter pour qu’ils
continuent de nous protéger
elle m’apprenait à reconnaître le chant du ‘ū’upa au
plumage vert qui nichait dans la forêt du haut de la
colline et annonçait les âmes errantes
elle me disait le tāura feti’i Te ma’o rere i te mata’i tā’iri
marūaitera’i premier ancêtre désormais protecteur de
tous ses descendants
Elle elles moi
qui veille sur nous depuis le monde invisible
apparaît pour répondre à l’appel d’un de ses descendants
en grande difficulté
« ne tue jamais ne mange jamais de requin. Tuer et
manger du requin c’est tuer et manger ton ancêtre. Le
premier. Le fondateur. »
j’ai essayé plus tard d’appeler te ma’o rere i te mata’i tā’iri
marūaitera’i
il n’a jamais répondu à mon appel
Tatate ne m’a pas appris les paroles à son adresse il ne m’a
pas entendue il n’a pas su que j’étais une de ses filles
à moins que je n’aie été sourde à ses mélodies
puisque je ne sais plus les paroles. »
3/ Extrait de « Rosalie », nouvelle extraite du recueil Cartes Postales de Chantal T. Spitz (éditions Au Vent des îles, 2015, pages 36 à 38).
« Rosalie est une jeune femme au foyer, mère de deux enfants, dont le mari gagne mal sa vie. Elle rêve d’aménager sa maison et d’avoir une vie meilleure. Elle va croiser la route d’un couple de papa’a désireux d’adopter un enfant alors qu’elle est enceinte du troisième.
[…]
à la clinique elle a déjà vu ces couples papa’a
affamés d’un corps à réchauffer qui réchaufferait leur corps
tendus dans l’unique but du voyage comme seule alternative à la misère
fébrile quête d’un bébé qui parsèmerait leur quotidien morne d’éclats ponctuerait leur vide blafard de couleurs emplirait leur mélancolie terne de rires
qui pour nier la sordide réalité recouvrir d’humanité l’opération financière se sentir moins sales
répètent le mantra pseudoculturel avarié à force d’avoir essuyé toutes les mauvaises consciences
« l’adoption une tradition polynésienne »
un don appelant un contre-don
un bébé-don pour une surconsommation-contre-don un bébé-don-nerf-de-la-guerre un bébé-don pour rétablir l’équilibre
combler le pas-assez des uns par le trop-plein des autres
qui pour s’affranchir de toutes les culpabilités s’évader de toutes les hontes se donner droit au bonheur
ressassent le mantra pseudohumanitaire faisandé à force d’avoir absout toutes les déficiences morales
« il aura une meilleure vie une meilleure éducation un plus bel avenir
chez nous
en France »
nouveau mythe
qu’en savent-ils
eux
entièrement lovés sur leur propre mal-être
de l’adoption dans cette société bâtie par eux pour eux d’idées préconçues et de théories prédigérées
qu’en savent-ils de la dette envers les ancêtres envers le nom
qu’en savent-ils du don et contre don
don d’une vie pour faire revivre un nom un ancêtre
avec la généalogie avec la terre avec le patrimoine avec la fonction
pour la paix dans la famille et la société
qu’en savent-ils du don pour créer des alliances fortifier des liens préserver l’équilibre social
qu’en savent-ils du don pour éviter la rupture le trou la mort
de la survie pour la vie
qu’en savent-ils
eux
qui viennent
sur les traces de leurs ancêtres
faire acte humanitaire en échangeant enfant contre réfrigérateur téléviseur scooter comme autrefois on faisait acte civilisateur en échangeant alcool contre domination
qu’en savent-ils
de ces femmes qu’on réduit qui se réduisent
à être des mères porteuses pour la survie pour la vie »
4/ Texte écrit par Chantal T. Spitz en 2017 pour le spectacle « Pīna’ina’i » : Jaune le berceau (extrait)

« rouge rouge rouge
rouge alarme rouge panique rouge déroute
rouge sang
rouge flots qui naufragent
rouge larmes qui sinistrent
rouge malheurs qui débâclent
rouge égarement rouge tempête rouge courroux
rouge détresse rouge ravage rouge incendie
et cette bouillie de chairs baveuses
qui fut ton corps
et cet amas d’os spongieux
qui fuit mon corps
et ce qui fut nous
toi et moi
réduit à un écroulement chaotique
et ce trou dans mes entrailles
plein de tous les rires les joies les délices
avortés dans un feu de douleurs crues
et ce trou dans mes entrailles
plein de tous les avenirs les horizons les fortunes
expulsés dans une nuit de ruines brutes
et ce trou dans mes entrailles
fétide obscène infâme
plein de tous les jamais jamais jamais
et dans les couloirs de l’hôpital
bourdonnements sourds qui dénoncent
mémoires noires qui dévoilent
noir noir noir
noir fœtus monstres expulsés
noir fœtus difformes arrachés
noir fœtus génétique convulsée
noir fœtus héritage nucléaire
et dans les couloirs de l’hôpital
cinquante ans après le premier tir nucléaire
se disent
les corps contrefaits monstrueux inhumains
rejetés par la nature elle-même
génétique en folie
et dans les vallées les atolls les villes les plaines
cinquante ans après le premier tir nucléaire
se traînent
les corps des femmes dépouillés de leurs rêves
vidés par la nature elle-même
patrimoine en mutation
tribut humain à l’aliénation mégalomane
d’un homme qui se voulait
lui et son pays
tout-puissants parmi les puissants
et dans tout le pays
rouge rouge rouge
noir noir noir
avortements spontanés
de monstres atomiques
silencieux carnage
muettes souffrances »

