Heiva i Tahiti : une vitrine pour l’inscription du ‘Ori Tahiti au Patrimoine culturel immatériel mondial de l’UNESCO

La baguette, l’équitation de tradition française, la fauconnerie, la harpe irlandaise, les saunas finlandais, l’alpinisme, le reggae, le flamenco espagnol, le tango argentin, la capoeira brésilienne, la yole martiniquaise, la pizza napolitaine, le couscous, les bières belges, le café turc, le café arabe… La liste du Patrimoine immatériel apparaît comme une étrange auberge espagnole. Le rythme des inscriptions s’est accéléré depuis 2006 et l’entrée en vigueur de la Convention pour la sauvegarde du Patrimoine culturel immatériel, adoptée en 2003. Celle-ci est accueillie avec fierté par tous ceux qui y voient une reconnaissance internationale et, surtout, une source de développement économique.

Cette saison 2025 porte désormais à 1 248 le nombre total de sites inscrits au Patrimoine mondial et à 788 éléments immatériels aujourd’hui répartis respectivement dans 170 pays et 150 pays. La France conserve sa quatrième place – derrière l’Italie, la Chine et l’Allemagne –, avec 54 sites inscrits.

Au détriment du ‘Ori Tahiti, c’est la Yole de la Martinique qui a été soutenue par Emmanuel Macron pour une inscription au Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2019.

Seconde chance en 2024 avec une nouvelle tentative visant à valoriser cette danse traditionnelle, qui représente une composante essentielle de la culture polynésienne en insistant sur les aspects musicaux, choraux, linguistiques, artisanaux, et éducatifs du ‘Ori Tahiti… Le président de la République a cette fois été sensible à ce discours et a choisi de soutenir le ‘Ori Tahiti plutôt que la ganterie de Millau, le carnaval guyanais ou le cognac.

Le Pays et l’Etat doivent maintenant convaincre le Comité International et l’Unesco. Le Pays et le Conservatoire de la Polynésie française devront lancer un long travail de précision du « bien » à classer. Si inscription il y a, « ce ne sera qu’en 2026 », après l’approbation de l’Unesco.

La candidature met aussi en avant le potentiel développement touristique et la reconnaissance internationale que pourrait apporter l’inscription du ‘Ori Tahiti à la destination Tahiti et ses Iles.

Mais à force de tout classer, des ruelles de Nice à la pizza napolitaine, le label de l’Unesco a-t-il encore un sens et un pouvoir d’attraction ?

Inscription du ‘Ori Tahiti au patrimoine culturel immatériel mondial de l’UNESCO : cette fois, c’est la bonne !

La première tentative d’inscription du Ori Tahiti au patrimoine immatériel de l’Unesco s’était soldée par un échec et une « très grande déception » pour les défenseurs de cette inscription, au premier rang desquels le Conservatoire artistique de Polynésie française, qui avait participé à la préparation du dossier.

Parmi les explications, l’argument que “le Ori Tahiti devrait avoir un portage international car finalement toutes les danses de l’Océanie se ressemblent”. Cela montre une méconnaissance de l’Océanie, des cultures et des spécificités de cette danse, élément majeur du patrimoine culturel polynésien (…) Il est désolant que ce soit la réponse du ministère de la Culture de la France.

Il suffit d’assister aux représentations du Te Maeva Nui aux Iles Cook pour constater les différences entre Ora maori et ‘Ori Tahiti. Te Maeva Nui Celebrations ont lieu chaque année durant la semaine du 4 août, Constitution Day. En 2025, les Iles Cook ont célébré le 60e anniversaire de leur indépendance en tant qu’Etat associé à la Nouvelle-Zélande. Le président Moetai Brotherson a même fait le déplacement et annoncé la signature d’un « nouveau » contrat entre Air Rarotonga et Tahiti (les compagnies Air Tahiti et Air Rarotonga sont déjà en partage de code et opèrent actuellement 4 vols par semaine entre Rarotonga et Papeete). Etaient présents aux célébrations les représentant des Etats du Pacifique mais aussi 37 pays des cinq continents avec lesquels les Iles Cook entretiennent des relations diplomatiques (et économiques) dont la Nouvelle-Zélande, la Chine, l’Arabie Saoudite, l’Afrique du Sud, le Japon, la France, l’Union européenne, l’Indonésie, le Japon…

Lire aussi notre dossier : MĀ’OHI-NÉSIE – L’État associé : une forme de souveraineté pour la Polynésie ? L’exemple des Îles Cook

Pas de nouvelle tentative, donc, ces dernières années, jusqu’à ce que le gouvernement Brotherson et Éliane Tevahitua ne se décident à relancer la procédure.

Édouard Fritch et d Heremoana Maamaatuaiahutapu avait obtenu, en 2017, l’inscription du ‘Ori Tahiti sur l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français. Une étape obligatoire pour prétendre à la reconnaissance internationale, sollicitée dès l’année suivante auprès de l’État, qui peut soutenir un dossier devant l’Unesco tous les deux ans.

LE ‘ORI TAHITI AU PATRIMOINE MONDIAL DE L’UNESCO

Le ‘Ori Tahiti constitue un élément majeur du patrimoine culturel polynésien. Un intérêt partage puisque le succès de la pratique de la danse traditionnelle tahitienne se confirme et s’étend dans le monde entier. C’est la raison pour laquelle les acteurs et les figures du ‘Ori Tahiti ont pensé qu’il était temps de relancer une procédure de classement de cet héritage artistique au patrimoine culturel immatériel mondial de l’UNESCO.

S’il est un sujet qui passionne les gens de culture en Polynésie, c’est bien le ‘Ori Tahiti. Il faut dire que le monde des arts traditionnels a de quoi plaire, avec ses figures de légende et ses chefs de groupe aux caractères trempés de mana, avec ses danseurs et danseuses uniques au monde, avec toute cette famille d’artistes, de musiciens, chorégraphes, costumiers, décorateurs, écrivains… un monde unique, qui fascine dans de nombreux pays sur au moins quatre continents.

UNE FASCINATION POUR LE ‘ORI TAHITI DANS LE MONDE ENTIER

Art vivant qui se renouvelle sans cesse, lien parfait entre un passé enraciné dans les cœurs et un futur prometteur, le ‘Ori Tahiti illustre à bien des égards les enjeux liés aux arts traditionnels : il faut, à la fois, savoir les protéger et les développer.

Tous les espoirs du secteur public resteraient vains sans la présence, la participation, l’aval et l’accord des groupes, écoles et associations, représentant les forces vives, la famille du ‘Ori Tahiti dont les pères fondateurs et les grands noms, les lauréats et les nouvelles étoiles.

La fédération de ‘Ori Tahiti, créée il y a deux ans, regroupe actuellement près de 30 formations de danse. La fédération s’est intéressée très tôt à la question du classement du ‘Ori Tahiti au patrimoine mondial de l’UNESCO, au titre des biens culturels immatériels. « Une des raisons de l’existence de cette fédération est de conforter l’origine du ‘Ori Tahiti.

Le projet d’inscription du ‘Ori Tahiti au patrimoine mondial de l’Unesco est l’affaire de toute la communauté artistique, des groupes, des associations et bien évidemment de l’Etat et du Pays.

UN LIVRET REPERTORIANT LES DIFFERENTS PAS DU ‘ORI TAHITI

En 2019, le Conservatoire artistique de Polynésie Française (CAPF) a répertorié les différents pas du ‘Ori Tahiti dans un livret.  Il avait fallu trois ans pour mener à bien ce projet « conçu pour préserver cette pratique ancestrale, et pour proposer un outil destiné en premier lieu aux enseignants locaux, aux responsables d’écoles et aux chefs de groups”. Il pourrait de nouveau servir de base à la reconnaissance de la danse ‘Ori Tahiti comme partie intégrante du patrimoine culturel immatériel mondial de l’Unesco.

L’objectif  était de « faire une diapositive, une photographie des pas pour avoir un langage commun, pour préserver la pratique ancestrale », expliquait l’ancien ministre de la Culture Heremoana Maamaatuaiahutapu. Fabien Dinard, alors directeur du CAPF, insistait sur la liberté laissée aux artistes : « ce n’est pas un livret qui fige les pas, ce n’est pas un guide pédagogique ». Il n’est pas destiné à apprendre la danse.

Il s’agit d’une approche linguistique, descriptive et artistique d’un certain nombre de mouvements de la danse traditionnelle tahitienne. Il détaille les pas et les postures, des pas historiques aux pas actuels, complétés par un lexique. Il n’a pas l’ambition de résumer tous les pas existants, ni toutes les postures, mais seulement les plus pratiquées

58 pas et 6 postures

II y a 58 pas dans le livret : 32 pour la vahine et 26 pour le tane, et 6 postures.

LES SITES POLYNESIENS INSCRITS AU PATRIMOINE MONDIAL DE L’UNESCO

Trois sites sont aujourd’hui reconnus par l’UNESCO pour leur valeur exceptionnelle : la réserve de biosphère de Fakarava, le marae Taputapuatea à Raiatea, et les Îles Marquises.

Un site internet a même été créé pour découvrir les biens polynésiens inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco. Celui-ci rassemble en un seul site toutes les informations relatives au site de Taputapuātea, et des îles Marquises.

Voir ici : www.patrimoine.pf

A noter : les Iles Marquises sont toujours candidates sur ce site qui n’a pas été actualisé (NDLR). Quand on connait le coût d’une démarche d’inscription au patrimoine mondial et les avantages en termes de fréquentation, il pourrait être judicieux d’y consacrer un peu de temps et d’argent.

Le ‘Ori Tahiti pourrait rejoindre la liste du patrimoine de l’Unesco en 2026 suivi dans quelques années peut être par le patutiki , l’art du tatouage marquisien.

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LE PATRIMOINE MONDIAL DE L’UNESCO

Née de l’adoption de la Convention pour la protection du patrimoine mondial en 1972, la liste des sites

classés par l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture (UNESCO)

s’allonge chaque année et compte aujourd’hui 1 154 biens répartis sur les cinq continents.

L’institution s’est même ouverte en 2003, au patrimoine culturel immatériel de l’Humanité inscrivant

le reggae, la pêche aux crevettes à cheval en Belgique, le flamenco, la pizza napolitaine et

dernièrement la baguette française…

LA NAISSANCE DU PATRIMOINE MONDIAL DE L’UNESCO

La Convention du patrimoine mondial est née d’un événement qui a fait les gros titres à la fin des années 1950 : la décision, par l’Égypte, de construire le barrage d’Assouan. Un projet qui s’accommodait de l’engloutissement des temples d’Abou Simbel, chefs-d’œuvre de l’Égypte antique. En mars 1960, l’Unesco lance un appel pour sauver les temples d’Abou Simbel et de Philae, qui seront démontés, transportés pierre par pierre et rebâtis un peu plus loin.

Le coût ? Près de 80 millions de dollars, dont la moitié est financée par des dons d’une cinquantaine de pays. L’Unesco planche alors sur un projet encadrant la protection du patrimoine culturel. Les États-Unis abondent en ce sens et proposent, dès 1965, la création d’une Fondation du patrimoine mondial. La Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel est finalement adoptée par la Conférence générale de l’Unesco, le 16 novembre 1972, à Paris.

UN PROCESSUS COMPLEXE

Pour figurer sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, les sites doivent présenter une « valeur universelle exceptionnelle » qui satisfasse au moins l’un des dix critères prévus.

Le bien doit, par exemple, « représenter un chef-d’œuvre du génie créateur humain » (critère I), « apporter un témoignage unique ou du moins exceptionnel sur une tradition culturelle ou une civilisation vivante ou disparue » (critère III), ou encore « représenter des phénomènes naturels ou des aires d’une beauté naturelle et d’une importance esthétique exceptionnelles » (critère VII).

Première étape : les candidats doivent rédiger un dossier de candidature qui respecte le format établi par le texte de l’UNESCO définissant les « Orientations devant guider la mise en œuvre de la Convention du patrimoine mondial ». Ce dossier peut être élaboré par l’État, par les collectivités territoriales ou par des associations. Le montage de ce type de dossier est complexe et peut nécessiter le concours d’organismes extérieurs spécialisés ou de personnel dédié.

Le dossier est ensuite présenté au Comité français du patrimoine mondial (CFPM) qui se prononce sur son inscription sur la liste indicative nationale. Cette liste constitue un inventaire des biens susceptibles d’être proposés par la France et donc un passage obligé pour tout site français qui souhaite entrer à l’UNESCO. Si le bien est inscrit sur la liste indicative française, le CFPM se charge de faire des recommandations et de valider les candidatures pour la présentation à l’UNESCO, sur proposition des ministères. Cette étape se compose de trois auditions minimum des porteurs de projet. Le CFPM rend alors un avis au ministre compétent.

L’État choisit ensuite le dossier qu’il entend déposer auprès de l’UNESCO au nom de la France.

Le dossier est examiné par le Centre du patrimoine mondial, qui veille à sa conformité, avant d’être remis à l’ICOMOS (Conseil international des monuments et des sites), et/ou l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), dans le cas d’un site naturel. Ces deux organismes se chargent de l’évaluation scientifique et technique de la candidature et rendent un rapport au Comité du patrimoine mondial. Ce rapport est décisif puisqu’il s’achève par une proposition qui, en pratique, est (presque) toujours suivie par les membres du Comité du patrimoine mondial.

La décision finale est rendue lors de la réunion annuelle du Comité du patrimoine mondial,

généralement en juin ou en juillet. Le Comité, composé de 21 États élus parmi les 194 signataires, peut inscrire le bien ou le refuser. En cas de refus, il ne sera plus possible de représenter le dossier. Ce fut le cas du centre historique de Dubaï, projet recalé pour manque d’authenticité et en raison d’un projet immobilier qui aurait modifié la nature du port (une tour d’1 km de hauteur…) Autres possibilités : le dossier peut être différé ou renvoyé. Il pourra alors être représenté ultérieurement, soit sur d’autres bases, soit avec un complément d’informations.

Un site n’a pas la garantie d’être distingué pour l’éternité. Un bien qui ne répond plus aux critères de protection peut être rayé de la liste comme l’ont été Liverpool et la vallée de l’Elbe (Dresde) à cause de la construction d’un pont routier « qui portait atteinte à son intégrité paysagère ».

COURSE AUX INSCRIPTIONS ET CONFUSION DES GENRES

La liste du patrimoine immatériel mondial de l’UNESCO fait l’objet de nombreux débats

Chaque État voit le patrimoine de l’UNESCO comme un palmarès où il faut absolument inscrire le plus de choses possibles pour accentuer son rayonnement international.

L’adoption en 2003 de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel a été présentée comme la réponse de l’Unesco pour rééquilibrer le poids des sites protégés en faveur des pays en voie de développement, les pays du Sud disposant de moins de sites à classer que ceux du Nord. En l’absence de châteaux forts, de palais, etc., l’UNESCO a décidé de classer des danses, des dialectes ou des plats.

Or, les grands pays industrialisés ne sont pas en reste pour inscrire leurs pratiques culturelles. L’objectif initial est-il manqué ? L’Unesco élude la question en répondant succinctement que 788 éléments de 150 pays sont inscrits en juillet 2025. « bien au-delà des pays que vous appelez “industrialisés” ».

Chaque État voit le patrimoine de l’UNESCO comme un palmarès où il faut absolument inscrire le plus de choses possibles pour accentuer son rayonnement international.

Lire aussi notre dossier : Inscription des îles Marquises au Patrimoine mindiale de l’UNESCO : un label prometteur ?

Les premiers résultats ont d’ailleurs démontré les mauvaises bases du classement, avec une polémique immédiate sur l’inscription de la gastronomie française. Sidonie Naulin, du Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique de la Sorbonne, a retracé l’historique de la candidature du « repas gastronomique des Français » en 2010 et elle en tire la conclusion suivante :

Lors de l’inauguration de l’édition 2008 du Salon de l’agriculture, le président Nicolas Sarkozy annonce d’ailleurs le dépôt de la candidature française par une phrase choc : « Nous avons la meilleure gastronomie du monde, lançait-t-il. C’est pourquoi je souhaite que la France soit le premier pays à déposer dès 2009 une candidature auprès de l’Unesco pour permettre la reconnaissance de notre patrimoine gastronomique au patrimoine mondial. » La sortie va provoquer un tollé de la part des autres pays, notamment l’Italie, bien décidée à défendre sa gastronomie. Il faudra toute l’habileté des porteurs du projet et des diplomates pour arrondir les angles et faire évoluer les contours de la candidature.

Pour Sidonie Naulin, « le projet a pu voir le jour car il a réussi à agréger autour de lui de multiples intérêts : celui des initiateurs du projet attendant une reconnaissance de leurs convictions et de leurs recherches, celui de certains des porteurs du projet souhaitant la mise en place d’une politique publique plus large en faveur de la gastronomie et celui de l’État à la recherche de moyens de redorer son image internationale et de profits politiques et économiques ». Elle poursuit : « Dans tous les cas, le ralliement des différents acteurs a moins été fondé sur une réflexion quant à l’objet de l’inscription que sur l’attente des retombées de cette inscription ».

Le sénateur Éric Gold se montre lui aussi critique vis-à-vis de la liste du patrimoine culturel immatériel : « Pour quelqu’un qui n’est pas initié, cela brouille la lisibilité des biens… Quand je vois que l’on classe la chaîne des Puys et la baguette de pain, cela me frustre, poursuit-il, c’est comme comparer le PSG à une équipe locale qui joue en dernière division : toutes les deux jouent au football, mais ce n’est pas la même chose ».

ET LE CLASSEMENT D’UN SITE AU PATRIMOINE DE L’UNESCO, ÇA RAPPORTE ?

Cela rapporte certainement à certains et cela coute surtout beaucoup d’argent. Si, à chaque inscription d’un bien au patrimoine mondial de l’Unesco, la France pousse un « Cocoricooo ! », on ne publie aucun chiffre sur le coût d’un classement. L’évaluation d’une candidature pour un site naturel coûte environ 20 000 usd, soit environ 2,5 millions de Fcfp. Cela peut varier en fonction de la durée des missions sur le terrain, certaines candidatures impliquant plus d’une mission. Les coûts réels des candidatures sont bien sûr beaucoup plus élevés que ce coût d’évaluation.

En pratique, pour décrocher une candidature à l’Unesco, les pays, les villes ou les régions doivent consacrer des sommes importantes avec l’espoir d’attirer de nombreux touristes et d’associer la destination à l’emblème de l’Unesco. Quid de la protection du bien…

LE TAPAGE MEDIATIQUE SUR UNE INSCRIPTION NE CONSTITUE QUE LA PARTIE ÉMERGÉE D’UN ICEBERG DONT L’OBJECTIF INITIAL EST LA PROTECTION DU PATRIMOINE

Et que penser de la nourriture ? L’Unesco va-telle trop loin avec ses listes de plats nationaux ? de danses, d’art et d’artisanat ? Pour certains universitaires, les pratiques alimentaires n’ont clairement pas leur place…

Concernant les critiques récurrentes sur la légitimité des biens immatériels, l’institution onusienne se défend en expliquant que « ce n’est pas à l’Unesco de décréter quels sont les éléments d’une tradition qui ont de l’importance pour une communauté : ce sont les communautés elles-mêmes qui souhaitent mettre l’accent sur un patrimoine, culinaire, artistique ou autre ».

Le monde occidental a le culte de l’objet de la matérialité : on parle d’un produit sans parler des artistes et des artisans, sans s’arrêter sur la technique. Or, dans d’autres pays, la culture est autant attachée à ce qui est palpable qu’à ce qui ne l’est pas. Au Japon par exemple, « les artisans d’art ont l’appellation de dieux vivants et incarnent le patrimoine vivant de l’humanité ».

L’Unesco doit nous aider à dépasser cette frontière entre matériel et immatériel car, au final, nous sommes tous du patrimoine.

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Extrait du dossier de presse fourni par la Maison de la culture, voici le Heiva à travers l’histoire polynésienne, avec une première célébration en 1881:

Lors du premier contact avec les navigateurs européens, marins et missionnaires indiquent que la danse et le chant sont omniprésents chez les Polynésiens, voire permanents. Ces missionnaires chrétiens décident malgré tout de les interdire, puis le code Pomare les banniront totalement. En effet en 1819, le Roi Pomare II, fraîchement converti au christianisme décide de taire toutes les danses et autres “Heiva” (divertissements), suspectés d’être des activités à la morale douteuse.

La danse et les chants traditionnels en Polynésie sont fortement liés aux heurts de l’histoire et témoignent de la vivacité de cette tradition ancrée dans la nuit des temps. D’interdiction en timides autorisations, du silence aux lumières de la scène, le Heiva i Tahiti que l’on connait aujourd’hui est l’aboutissement de plus d’un siècle d’entêtement et de passion.

Après une trentaine d’années de prohibition, le Gouverneur français Bruat va pour sa part tolérer ces démonstrations culturelles tout en les réglementant rigoureusement. Ainsi, en 1847, danser n’est autorisée que dans certains lieux et uniquement le mardi et le jeudi. La danse et les chants reprennent donc craintivement. Il faudra attendre l’année 1881, lors de la première célébration du 14 juillet, pour que ces deux piliers de la Polynésie reprennent une place privilégiée qui encourage une expression culturelle vivace et intense. Effectivement, le gouvernorat décide d’instaurer la fête nationale cette année-là, autour de laquelle il accepte d’adosser les diverses manifestations culturelles et sportives sous la forme de concours, le tiurai.

Le premier concours de chant est donc organisé et réunit pas moins de trente groupes ! Les tiurai sont souvent les seules occasions pour les populations des archipels de sortir de leurs îles et de se retrouver. La tendance est donc à montrer la plus belle parure, la plus belle pirogue ou le plus beau chant. L’esprit de notre Heiva moderne est déjà là. Contrairement aux chants traditionnels, qui accompagnaient les défilés militaires ou les démonstrations officielles, lors des fêtes nationales, afin d’associer les Polynésiens aux réjouissances, la danse continue d’être mal perçue et a beaucoup plus de mal à se défaire des interdictions religieuses.

1956, Madeleine Moua pose les bases du ‘Ori Tahiti

La Mairie de Papeete organise pourtant les premières représentations de danse, place Tarahoi, dès le début du XXe siècle mais il faudra attendre l’année 1956 pour que Madeleine Moua et sa troupe Heiva Tahiti révolutionnent l’image du tiurai en posant les bases du ‘Ori Tahiti. Madeleine Moua donne un nouvel élan à la danse un grand retour à la tradition afin de se défaire de ces proscriptions religieuses. Elle offre aussi des critères de définition et de notation au jury des concours. Le Tiurai va devenir au fil des années l’expression véritable d’une renaissance de la culture polynésienne. Cette résurrection suit son cours, près de quinze ans plus tard, Coco Hotahota, qui créé la troupe de danse Temaeva en 1962, dépassera lui la rigidité excessive de la tradition pour la concilier avec la modernité. Temaeva domine la scène du tiurai, la troupe cumule les grands prix au Tiurai de 1969 à 1975.

C’est en 1985 que le Tiurai perd son nom d’origine pour souligner l’accession du territoire à l’autonomie : il est rebaptisé Heiva i Tahiti. Le Heiva i Tahiti de nos jours disperse ses leçons et ses créations, tant en Polynésie que dans le monde. Le ‘Ori Tahiti attire à lui des milliers de personnes en quête de cette expression fascinante de notre culture. Le Heiva i Tahiti est aujourd’hui le cœur battant et vivant de la Polynésie, l’âme essentielle de sa danse et de sa culture. Toujours organisé annuellement durant le mois de juillet, le Heiva i Tahiti du XXIe siècle est devenu la manifestation phare du calendrier culturel du Pays. Près de 145 ans après sa création, les pupu ‘ori Tahiti et les pupu hīmene inscrits chaque année au concours, les gardiens de notre culture, tissent les liens entre le peuple et l’histoire. Ces artistes, messagers, enracinent les Polynésiens et enrichissent le patrimoine tout en gardant un œil sur l’avenir. Ils nous invitent à retracer les coutumes et ainsi les garantir.

Cette année, vingt-trois groupes sont inscrits, onze groupes de danse et douze groupes de chant. Cela représente plus de 3 000 artistes. Tous sont impatients de partager leur message devant un public venu nombreux. Chaque année, le Heiva i Tahiti rassemble dans les tribunes entre 30 000 et 35 000 spectateurs, soit plus de 10 % de la population totale de Polynésie française. Sans aucun doute, le Heiva i Tahiti est l’événement de l’année.

Textes et photos : Phil Fogg