Retour

En 1975, presque en même temps que moi, qui venais d’émigrer dans le Pacifique Sud, un aventurier de la chanson avait décidé d’abandonner l’Europe et avait acheté L’Askoy pour se rendre plus lentement que moi en Polynésie. Jacques Brel, le grand Jacques, avait décidé de continuer son histoire d’amour (mot peut-être inutile ?) commencée avec…

Le célèbre chanteur avait rencontré Madly lors du tournage du film de Claude Lelouch L’aventure c’est l’aventure, avec une brochette d’acteurs formidables, et avait craqué pour cette belle Antillaise. C’est donc en 1975 que le couple arriva à Hiva Oa pour s’y installer et vivre loin de tout. Pas tout à fait, car Jacques achètera un avion qu’il surnommera « Jojo », l’un de ses réels amis. Il s’envolera souvent vers la capitale Papeete pour un retour aux îles Marquises. À Tahiti, il achètera des livres pour s’occuper dans son île accueillante, la même que Paul Gauguin avait choisie par deux fois.

Il rapportera du ravitaillement et distribuera même le courrier qui arrivait à Papeete pour ses amis, les habitants de son île d’adoption. Il aura aussi de très bons contacts avec les sœurs catholiques, lui qui n’avait pas été très gentil avec l’institution catholique ou protestante autrefois, dans ses chansons. Il y restera jusqu’à son dernier voyage à Paris, suite à sa maladie, pour y revenir avant d’être enterré dans le petit cimetière de Hiva Oa.

Ma première rencontre avec l’artiste fut mouvementée : je voulais réaliser quelques clichés de lui sur l’aéroport de Tahiti-Faa’a ; il ne l’acceptait pas et me courait après. Ah, j’étais jeune, mais je chantais ses chansons depuis plus d’une décennie. Alors je m’octroyais le droit de faire quelques photos pas tout à fait correctes, je le conçois. J’en suis encore désolé, mais quel privilège d’aborder ce grand, ce super artiste.

« Monsieur, je vous interdis de me photographier »

Le deuxième rendez-vous que j’eus avec ce chanteur et acteur exceptionnel eut lieu au magasin de photo que je tenais à Papeete. Je vois passer, un jour de 1976, Madly et Jacques dans leur 205 Peugeot devant mon magasin, regardant dans ma direction. Oh, là, je crois que je vais avoir un problème. Quelques instants plus tard, Madly et Jacques entrent dans la boutique. « Bonjour, puis-je vous aider ? » Une cliente était là et reconnut le chanteur. Jacques me répondit : « Non, non, c’est pour une pellicule. » Puis, la cliente partie, ce fut ma fête. « Monsieur, je vous interdis de me photographier, vous me comprenez ? » Je répondis « mais, monsieur, vous êtes une personne que j’aime bien, alors je me suis permis… » « Taisez-vous, je ne veux pas le savoir, vous m’entendez ! Plus de photos de moi, c’est d’accord ? » Je lui dis OK, mais je lui confirmais mon admiration. À plusieurs reprises, au restaurant « Le Mona Iti » ou dans la rue, quelques semaines et mois plus tard, je le rencontrai à nouveau et lui serrai la main en même temps que Madly. Nous avons ensuite gardé des relations sympathiques.

En 1978, la disparition de Jacques Brel à Paris et son enterrement aux îles Marquises me permit de faire la Une de VSD, l’hebdomadaire en grand format de l’époque, façon papier journal, mais offrant ainsi une actualité des plus variées et la Polynésie en gros plan. Deux photos en première page, partagée avec le tout nouveau Pape non italien, premier étranger depuis 524 ans, Jean-Paul II. Ce fut une belle réussite pour un des tout premiers contacts presse avec une agence, Sygma en l’occurrence, cette fois-ci.

Plus tard, en 1979, nous avions pris rendez-vous avec Madly devant la tombe du chanteur, où cette dernière compagne avait fait sceller une plaque commémorative. À 5 heures du matin le samedi, quelques clichés étaient réalisés. Là, mon ami Alain Richer, caméraman de RFO Tahiti, avait encore fait du bon travail.

image_printImprimer/PDF
Partage