Pierre Loti : état des lieux à l’occasion du centenaire de la mort de l’écrivain

Né en 1850, l’écrivain Pierre Loti (Julien Viaud à l’état civil) est mort, il y a un siècle, le 10 juin 1923 dans sa maison de Hendaye, sur la côte basque française. Le pays lui fit, à l’époque, des funérailles nationales. De nombreuses commémorations, notamment à Rochefort, sa ville natale et à l’île d’Oléron où il est enterré, ainsi que la publication d’ouvrages de et sur Loti ont lieu depuis le début de l’année 2023, sans oublier un nouveau timbre émis le jour de sa mort. À l’occasion de ce centenaire, une rose a même été créée qui porte désormais le nom de Pierre Loti, en souvenir de son surnom Roti qui lui fut donné à Tahiti. La fleur a été baptisée le 20 mai dernier dans une résidence de Charente maritime où le jeune Viaud passait des vacances. Loti – le marin, l’écrivain et le voyageur – était-il un happy dandy, comme le titre une émission de France-Culture de ce mois de juin 2023 ? Il convient de dresser un état des lieux concernant cet écrivain atypique, et de se demander s’il est encore lisible de nos jours, en tout ou en partie, ici et ailleurs.
(Photo mise en avant : Une stèle à la mémoire du poète fut érigée en 1934 au lieu-dit Bain-Loti , puis rénovée par la commune de Papeete en 2011 – Crédit : Ville de Papeete)

Cent ans après la mort de Pierre Loti, l’Académie française en lien avec l’Association internationale des amis de Pierre Loti, l’Université de la Sorbonne-Nouvelle et la Société de Géographie se sont associées pour honorer et évoquer cet écrivain à succès, à la fois adulé et contesté de son vivant, souvent moqué et caricaturé, en partie mal compris, et n’ayant certainement pas la place qui devrait lui revenir au sein de la littérature. Durant trois jours (du 10 au 12 mai 2023), sur trois lieux de culture successivement, un public évalué de cent à cent cinquante personnes a écouté et participé aux trente-trois interventions consacrées à l’écrivain de Rochefort. Le colloque international qui s’est tenu à Paris était intitulé : Pierre Loti, écrivain et voyageur. L’aspect professionnel de Julien Viaud, en tant qu’officier de marine, n’a pas été abordé dans ce cadre.

Les deux spécialistes de Loti : à droite, Alain Quella-Villéger, et à gauche, Bruno Vercier devant le nouveau timbre Loti (crédit photo : DM)

À l’Académie française, le Secrétaire perpétuel (au masculin), Mme Hélène Carrère d’Encausse (94 ans !) a évoqué fort courtoisement, au nom de l’Institution, et en présence du maire de Rochefort, la carrière du marin-écrivain-voyageur, le plus jeune académicien élu à 41 ans en 1891. Au fil de la journée, de la présentation du nouveau timbre sur Loti aux gigantesques travaux entrepris pour restaurer et « réenchanter » la maison que l’écrivain avait aménagée au cours de sa vie, avec, notamment, une salle Renaissance, une mosquée, un salon turc ainsi que des collections éclectiques (12 millions d’euros soit 1,4 milliard de francs pacifiques consacrés à la rénovation pour une réouverture prévue début 2025), divers aspects de l’homme et de l’œuvre ont été remémorés en particulier « Pierre Loti qui ne lit jamais » – à propos de son étonnant discours de réception à l’Académie française, en cours de réédition –, « Loti parfumé » – il aimait se déguiser, se maquiller et s’enduire de parfum –, « Loti à l’ère du numérique » – user de la lexicométrie (le repérage du vocabulaire et de la grammaire des romans de loti passés au crible d’applications numériques) pour évaluer sa stylistique, au service de la compréhension de l’œuvre –, l’éventuel « retour de Loti » auprès de lecteurs d’aujourd’hui, les liens de Loti et de son éditeur attitré Calmann-Lévy, les nombreuses amitiés fraternelles de Loti, etc. Le conservateur de la maison Pierre Loti a, de son côté, évoqué et donné à voir, grâce aux photos prises à l’époque, la chambre océanienne élaborée par l’écrivain, qui a malheureusement disparu à la faveur d’une vente réalisée en 1929 par le fils de Loti, ce qui fait que les objets rapportés du Pacifique ont été dispersés. Enfin, le titulaire actuel du fauteuil n°13 qui fut celui de Pierre Loti à l’Académie française, l’historien, écrivain et diplomate Italien Maurizio Serra, élu en 2020, a intitulé son intervention « Le marin et l’aviateur, réflexions sur Loti et D’Annunzio », au cours de laquelle il a mis en lumière les « complicités souterraines » des deux écrivains.

L’Académicienne Hélène Carrère d’Encausse, 94 ans (crédit photo : DM)
De gauche à droite : Kanchana Mukhopadhyay (Université de Calcutta), Eri Ohashi (Université de Nagasaki), Daniel Margueron (Tahiti) et Henri Scepi (Université de La Sorbonne-Nouvelle) au cours du colloque (crédit photo : AQV)

Durant les deux jours suivants, sous les présidences successives d’Henri Scepi Université de la Sorbonne) d’Alain Quella-Villéger (historien, biographe de Loti depuis plus de quarante ans), de Guy Dugas (Université de Montpellier), de Bruno Vercier (universitaire retraité) et de Jean-Robert Pitte (président de la Société de Géographie, membre de l’Institut), représenté par François Bellec (contre-amiral, écrivain et peintre), des chercheurs venus d’universités françaises ou étrangères (Italie, États-Unis, Suisse, Chine, Japon, Inde, Iran, Turquie, Maroc), de villes et de pays où Loti a séjourné (Hendaye, Bretagne, Polynésie), et des personnes ayant compétence en la matière (architecte, éditeur, parfumeur, etc.) ont abordé les différents aspects de l’homme et de l’œuvre à travers ses récits de voyage, ses romans, sa volumineuse correspondance et parfois ses dessins.

Loti, un témoin de son temps

Toutes les questions associées au regard masculin, à l’orientalisme, aux rapports liés aux colonies et au colonialisme, à la manière toute particulière dont l’écrivain a investi par l’écriture les lieux visités, à la mort et au temps irréversible partout présents dans ses écrits, aux contradictions des points de vue au cours de sa vie, et à l’héritage lotien (notamment en Turquie, pays qu’il a toujours défendu et où il y est très apprécié depuis), ces questions permettent de nuancer, d’enrichir et d’approfondir la vision que l’on a de l’écrivain. Il y a visiblement un questionnement identitaire chez Loti, à travers son goût pour les déguisements, son surnom donné à Tahiti (Roti), qui est devenu à la fois le pseudonyme de l’écrivain et le nom de personnage de romans. L’écriture issue de son séjour en Inde, par exemple, est-elle surtout marquée par l’exotisme d’époque, ou bien par une recherche spirituelle qui taraude Loti depuis qu’il a perdu sa foi protestante ? S’il y a eu, au cours de l’histoire littéraire, des critiques très vives concernant Loti (Victor Segalen, André Breton, Chantal Spitz…), il a bénéficié aussi de regards fort positifs (Marcel Proust, Alphonse Daudet, Sully-Prudhomme – le premier prix Nobel de littérature en 1901 –, Anatole France…). La nécessité de repenser notre rapport critique à Loti a d’ailleurs été soulignée par de nombreux intervenants, même s’il est parfois difficile de s’extraire de représentations anciennes, non réactualisées.

Pause discussion au café, boulevard St. Germain. À droite, l’écrivain Patrick Deville, auteur du livre Fenua (crédit photo : DM)

L’écrivain Patrick Deville, présent au Salon du livre de Papeete en 2012 et auteur du récit Fenua en 2021 (lire mon compte-rendu paru dans PPM en mars 2022), a clôturé le colloque en relisant quelques passages de son œuvre consacrés à l’écrivain de Rochefort et à son frère Gustave Viaud, médecin de la marine et premier photographe à Tahiti.

En définitive, Loti est, comme tout écrivain, un témoin de son temps, pas un avant-gardiste ou un progressiste, loin de là ! Il est lui, vraiment un homme de la deuxième moitié du XIXe siècle, formé par le romantisme des années 1830/50, et également un écrivain de la transition historique entre les siècles à la jointure des XIXe et XXe. Après la Grande guerre (1914-1918), Il est visiblement « démodé », tant les mentalités ont évolué, au moment où apparaissent le dadaïsme et le surréalisme, où sont confirmés des écrivains, tels Paul Claudel, Guillaume Apollinaire, Marcel Proust, André Gide, etc. et que la génération de François Mauriac, Georges Bernanos ou Julien Green commencent à publier. Loti, avec ses empathies, sa lucidité comme ses bien visibles limites, ses ambiguïtés et ses fragilités (par exemple, cet homme se vit toujours au passé !), paraît être l’homme d’une époque et d’une œuvre révolues. Bien plus sensitif et affectif qu’intellectuel, exprimant surtout émotions et impressions immédiates, doué d’une imagination limitée, il lui a certainement manqué, d’une part une vision moins autocentrée du monde, notamment vis à vis de certains des peuples rencontrés, et d’autre part une idéalité quant à l’avenir de l’Homme et de la société. Essayons donc de relire Loti avec des yeux renouvelés, signes d’une liberté intellectuelle, à l’instar de ces jeunes universitaires marocaines, japonaises ou indiennes…

Un ouvrage composé des interventions au colloque devrait paraître d’ici une année, dès qu’un éditeur aura accepté le projet et son financement.

Pierre Loti (1850-1923) – Crédit photo : Société de Géographie

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Interview

Pacific Pirates Media : Sur quel sujet a porté ton intervention ?

Daniel Margueron : J’ai travaillé à deux périodes de ma vie sur Loti. D’abord lors de l’écriture de ma thèse intitulée Essai sur la littérature française d’Océanie (Polynésie française), écrite à partir de 1980, soutenue en 1986 à Paris, et publiée sous le titre de Tahiti dans toute sa littérature en 1989, puis à l’approche de l’an 2000, lorsque le président de la Société des études océaniennes (SEO) de l’époque, Robert Koenig, m’a demandé de gérer un numéro spécial du bulletin (n° 285/286/287), au moment où l’opéra L’île du rêve (R. Hahn/P. Loti) allait être joué à Tahiti dans le cadre du changement de millénaire. Je n’ai jamais été un fan de Loti, dont la sentimentalité et le paternalisme m’agaçaient, même si de son écriture se dégage notamment un charme certain…

Dans mon intervention à ce colloque, j’ai abordé et cherché surtout à répondre à quatre questions : d’abord, comment Le Mariage de Loti a-t-il été lu ou perçu à Tahiti depuis 140 ans (une interrogation donc sur la réception de l’œuvre) ? Puis, quelle a été et quelle est encore la présence de Loti en Polynésie ? Ensuite, l’histoire polynésienne et le roman sont-ils en complémentarité ou en désaccord ? Enfin, la culture et la société polynésienne ont-elles été impactées par la renommée de l’écrivain ? Je me suis appuyé d’une part sur ma longue expérience de vie en Polynésie depuis mon arrivée en 1975, d’autre part sur les articles et ouvrages rédigés par des écrivains de passage, résidents ou autochtones. Il est clair que, pour de multiples raisons, Loti a été longtemps instrumentalisé à Tahiti (à son insu) et souvent aussi incomplètement lu ; il se trouve être le bouc émissaire commode d’une période sur laquelle porte, significativement, la critique contemporaine ; il convient donc de voir si l’on peut se défaire, en tout ou en partie, d’un « prêt-à-penser » le concernant. On relira avec intérêt la contribution éclairante de Flora Devatine dans le bulletin spécial de la SEO de l’an 2000. Mon intervention devait tenir en 25 minutes, elle s’est prolongée durant 40 minutes, sans que je sois pressé par le président de séance d’abréger et d’en finir ! J’ai souhaité associer la référence locale, la situation contextuelle, et la réflexion générale sur l’histoire et la littérature que je mène personnellement, car je ne voulais bien sûr pas me limiter au seul « localisme », même si j’ai fait écouter à l’auditoire un passage de la chanson Rarahu ia Loti d’Yves Roche, chantée par Loma, et montré certaines caricatures de Loti (notamment celles d’Andréas Dettloff). Le public en a été visiblement ravi.

Affiche de l’opéra L’île du rêve, Tahiti, 2000 (fonds DM)

PPM : Que conserves-tu comme souvenir de ce colloque ?

DM : En premier lieu, je dois dire que je ne me suis jamais intéressé à l’œuvre complète de Loti, mais à ses écrits sur le Pacifique et Tahiti en particulier, préférant depuis toujours Segalen à Loti, et ne les confondant point ! Outre Le Mariage de Loti que j’ai décortiqué et enseigné -au grand plaisir des élèves-, j’avais lu autrefois Le roman d’un enfant, Mon frère Yves (malgré les réticences à l’époque de ma mère) et Pêcheur d’Islande. Au colloque, j’ai d’abord acquis une vision plus large de l’écrivain, j’ai également perçu la diversité, la complexité et les ambiguïtés de l’homme comme de l’œuvre qu’il faut certainement éviter de schématiser, ainsi que la nécessité de se dégager de clichés les concernant, afin d’aborder surtout la personnalité de l’homme et l’écriture lotienne dans une perspective, non de réhabilitation, mais, comme l’a expliqué Bruno Vercier (spécialiste de la littérature moderne et auteur de nombreux travaux sur Loti), de réévaluation. C’est-à-dire de le remettre à sa place. L’histoire littéraire est remplie d’écrivains oubliés, parfois légitimement, et parfois redécouverts à partir du moment où une correspondance s’établit entre l’œuvre et le temps présent. Comme l’a fait en son temps, le critique Roland Barthes à propos du premier roman de Loti intitulé Aziyadé se déroulant en Turquie. Loti n’était certainement pas un idiot comme l’avait traité le pape du surréalisme, André Breton ! Pour ce qui concerne les récits situés hors de France, la confrontation des regards est très enrichissante, surtout lorsqu’on va au-delà des préjugés, qui peuvent aussi croiser ceux de Loti (des pensées toutes faites qui ont, ou ont eu, leurs raisons d’être dans des démarches intellectuelles émancipatrices souvent). Il est exact que les clichés lotiens sont particulièrement exaspérants ! Je me rends compte qu’un renouvellement critique, venant notamment de jeunes chercheurs, issus des anciens empires coloniaux (Maroc, Inde, etc.), qui mettent au centre l’écriture lotienne ainsi qu’un renouvellement du questionnement sur l’œuvre, est visiblement en train d’émerger. L’avenir nous dira si ces nouvelles études sont, ou non, novatrices. Un écrivain ne demeure vivant, à travers les âges, que s’il est librement lu, c’est-à-dire s’il apporte encore du sens à notre connaissance du monde et de nous-mêmes.