L’écrivain Patrick Deville, invité au salon Lire en Polynésie en 2012, publie, neuf ans après son premier séjour tahitien, le roman Fenua (1). Il avait évoqué à l’époque son désir d’écrire sur la Polynésie. On attendait ainsi que l’auteur, entre autres, du roman d’aventure scientifique Peste & choléra (prix Femina 2012) nous fasse partager son goût pour le Fenua voire sa vision du pays. Ouvrons donc, avec un mélange de curiosités et d’appréhensions, tant le sujet de la Polynésie est piégé, le livre attendu de Patrick Deville, qui reçut en juin dernier le Grand prix de l’Académie française et dont…
Une fabrique originale de littérature
Fenua est le 8e livre de l’ambitieux projet, nommé Abracadabra, que Patrick Deville a conçu : écrire douze romans sans fiction, se terminant tous par la lettre « a » (2). Natif de Bretagne (Paimboeuf, 1957) et vivant à Saint-Nazaire, il sait que la clôture de la mer environnante constitue surtout une invitation à dépasser les limites, une invitation au voyage vers l’inconnu : « Je suis un écrivain qui voyage… Je voyage pour écrire… Je n’écris pas pour voyager », a-t-il confié à un journaliste. Les Amériques, l’Asie, l’Afrique, l’Europe et maintenant l’Océanie sont présentes dans son œuvre originale.
Que reste-t-il d’une fiction lorsque délibérément l’écrivain n’invente pas ? L’expérience littéraire de Deville est originale : il voyage (c’est l’apport du contexte et du réel), il constitue une documentation solide sur le(s) sujet(s) qu’il va traiter (son érudition n’est jamais prise en faute), puis il structure et agence le récit à partir des deux points précédemment cités, enfin il écrit, en s’isolant du monde, dans une langue sobre et minutieuse, sur un ton souvent non dépourvu d’humour et de distance. Il maîtrise son récit et conduit ses personnages de main de maître ! Le résultat donne un livre à nul autre pareil, le style Deville en somme, où il casse les codes littéraires structurés par genres spécifiques (roman, biographie, article, etc.). On lit avec grand plaisir ses ouvrages comme autant de romans d’aventures et d’Histoire, où les nombreuses références et réflexions culturelles sont égrenées au fil des pages. Deville présente de la sorte sa fabrique de littérature : « Je procède toujours ainsi : après les recherches et les voyages, je m’enferme dans une chambre d’hôtel à l’étranger. Je ne peux ni retourner, ni en bibliothèque, ni consulter d’autres archives que celles que j’ai emportées… Sans quoi je serais capable de passer dix ans sur chaque livre. »

Fenua, un voyage entre gens de culture, contexte local et expérience de vie
Patric Deville poursuit tout au long de son récit la logique d’une histoire non-linéaire de la Polynésie, à partir d’hommes appartenant au monde de la culture bien souvent venus à Tahiti : d’abord Gustave Viaud (médecin et premier photographe local), puis son frère Julien Viaud, dit en littérature Pierre Loti, ensuite longuement le peintre Paul Gauguin, enfin le navigateur Alain Gerbault. C’est une longue promenade comme une galerie de portraits qu’il souhaite positifs, qui puise en partie dans les biographies, en partie dans les œuvres elles-mêmes les éléments constitutifs du récit. Mais sont évoqués plus rapidement bien d’autres écrivains (Melville, Stevenson, Ky Dong, Segalen, Fletcher, Maugham, Gary, Spitz, Peu, etc. et quelques cinéastes (Murnau/Flaherty…), ainsi que des personnages polynésiens : Ahutoru, Omai, Pouvana’a…
La fin du livre rejoint l’actualité politique, sous les angles d’abord d’un « hommage au metua », puis de la question nucléaire. Il exprime ensuite une empathie discrète, critique mais lucide pour Oscar Temaru et son gendre le député Moetai Brotherson, par ailleurs écrivain, dont il apprécie la modération et le pragmatisme. Après cela, il livre un portrait à charge contre Gaston Flosse : « Comment et pourquoi cet enfant allait au long de sa vie dilapider ce capital d’honneur jusqu’à n’en avoir plus du tout, devenir une fripouille politique… » ? Visiblement, Deville ne saisit pas de l’intérieur le système politique local et les attachements clientélistes en Polynésie !
Enfin, l’écriture, précise et froide, renvoie au conflit intérieur jugulé entre les rêves de jeunesse et la réalité perçue ; l’auteur ne tombe jamais dans le pittoresque et l’enthousiasme de l’exotisme, il conduit le lecteur dans une aventure qui se veut exigeante et réaliste, et évite certains débats ou pièges que l’actualité culturelle pourrait tendre.
Comme toujours chez Deville, le texte est un savant puzzle dont chaque page jongle en permanence entre l’ici et l’ailleurs, le présent et le passé, la culture littéraire générale et des événements biographiques personnels, avec, en outre, des liens inattendus tissés entre des vies, des coïncidences heureuses, et des rencontres improbables mais imaginées, voire simplement approchées, concernant certains des personnages mis en scène. Cette société fascinante aux liens souterrains et inconnus, créés ou exhumés par l’auteur, fait que le lecteur se sent invité à la grande histoire des hommes et de leurs relations, alors qu’il ne fréquente que des mots et des individualités dont beaucoup s’ignoraient totalement ! C’est d’ailleurs l’un des ressorts et des charmes de la fiction devillienne : être entraîné dans une histoire qui n’a pas été.
Où est « le vrai, le réel à Tahiti » ?

En fait, la question qui taraude notre écrivain, comme de nombreux voyageurs depuis bien longtemps d’ailleurs, et à laquelle il aimerait tellement pouvoir répondre est : qu’est-ce que la réalité à Tahiti, où se trouve-t-elle ? Y-a-t-il une vérité de Tahiti ? Autre nom d’un malentendu qui a la vie dure, né d’un mythe philosophique, sociologique et littéraire, dont tout le monde voudrait, une bonne fois pour toutes, être débarrassé….
Deville alimente son récit de réflexions bienvenues dans le contexte de la différenciation culturelle. J’en extrais deux : d’abord après la lecture du Supplément au voyage de Bougainville écrit par Diderot, l’auteur cherche une réponse au paradoxe suivant : comment « concilier » ce qu’il nomme « l’universalisme des Lumières qui veulent éclairer tous les hommes » et « l’impossible harmonie des Droits de l’Homme et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ? Et un peu plus loin, après avoir évoqué Gauguin et son hérédité (la révolutionnaire Flora Tristan), ainsi que Ky Dong, le déporté écrivain, et juste avant d’aborder l’immense Segalen, il lance, comme on jette une bouteille à la mer, la réflexion stimulante : comment faire vivre « le rêve égalitaire et l’élitisme de la pensée » ? Juste interrogation lorsqu’on est un intellectuel ou un artiste…
En dépit de quelques inexactitudes ou erreurs, d’oublis regrettables, d’explorations d’œuvres non menées à terme dans la logique même du récit, et d’une « bibliothèque tahitienne », placée en fin de volume, légèrement lacunaire, ce « roman » brillant, admirablement conduit, trouvera certainement sa place dans la bibliothèque océanienne (3), mais il ne pourra néanmoins satisfaire tous les lecteurs, à la recherche aujourd’hui d’une autre histoire, plus autochtone celle-là. Mais ce n’est pas à Patrick Deville à l’écrire…
Le dernier et beau chapitre qui clôt le livre se situe à Bora Bora, où Deville, pris entre une citation puisée chez Loti, une allusion à Murnau et Matisse, une autre encore à Gerbault, et tout en évoquant le drame d’un jeune pêcheur polynésien qui venait de se noyer à Tahiti, glisse dans le lagon comme lors d’un retour à la mer originelle, et se laisse aller au sein d’un temps devenu immobile et serein : « Je songeais que les plus grandes beautés de la terre sont sous la mer et que notre refuge était le fond des océans… ». C’est peut-être cette sensation inédite, inversée, qu’apporte, en définitive, le roman sans fiction de Patrick Deville.
(1) Livre de 361 pages, sorti à Paris le 18 août 2021 chez l’éditeur Le Seuil dans la collection « Fiction & Cie », aux côtés de 521 autres romans de la rentrée !
(2) Pura vida (2004), traduction d’une expression locale signifiant « se sentir bien », un roman sur la colonisation espagnole et les révolutions en Amérique centrale à partir de l’histoire de l’aventurier américain du XIXe, William Walker, Equatoria (2009) un voyage dans l’histoire de l’Afrique, Kampuchea (2011), une restitution des personnages du Cambodge passé et présent, Peste et choléra (2012), une évocation de la vie du chercheur Yersin qui découvrit le bacille de la peste, Viva (2014), une vision du Mexique des années trente qui fascinait les surréalistes, Taba-Taba (2017), une histoire à la fois personnelle, nationale et hors frontières de Napoléon III aux attentats de 2015, Amazonia (2019, un périple historique, géographique et littéraire du Brésil jusqu’en Équateur, où pointe la question écologique à propos de la forêt amazonienne, et Fenua (2021). Deville a publié en 2019 un essai sur la littérature intitulé L’étrange fraternité des lecteurs solitaires. « Je serais bien incapable de dire, aujourd’hui, ce que c’est, au fond, qu’un écrivain. […] Je sais qu’entreraient dans cette définition l’exil et la solitude volontaires ou subis, et aussi la volonté de n’adhérer à rien, ni à aucun lieu du monde. […] Que les plus grands [écrivains] auront su faire de cet exil une étrange beauté, comme on compose un bouquet en agençant joliment ses faiblesses et ses terreurs. »
(3) À l’inverse du très controversé essai de Michel Onfray, Le désir ultramarin, les Marquises après les Marquises, publié en 2017 chez Gallimard.
