Suite à des questions récurrentes de personnes de tous horizons, j’ai envie, chers lectrices et lecteurs, de consacrer mon modeste texte de ce mois-ci à des réflexions lexicologiques sur la question des désignations de l’indigénéité.Photo mise en avant : maison traditionnelle polynésienne, 1886 – Crédit : Médiathèque historique de Polynésie

Dans une acception commune, « indigène » est un terme qui s’est chargé de connotations péjoratives au fil de son histoire sémantique. Il n’en reste pas moins que son sens étymologique le rattache aux notions de « naissance, apparition, formation », avec une indication de localisation, celle d’une origine « interne », par le biais de la préfixation. Indépendamment de sa péjoration accidentelle par l’usage collectif au fil des siècles, un emploi visant à faire résonner les sèmes d’origine de ce terme lui ôterait donc toute nuance méprisante ou dévalorisante. En concurrence avec ce mot, on trouve « endogène », moins spécifique et non nécessairement lié à la qualification d’un peuple : sur le plan philologique, il s’agit en fait de la forme dite « populaire » du même mot, « indigène », qui, lui, constitue la forme « savante », calquée directement sur l’étymon et d’introduction plus tardive dans la langue. Ce qui nous intéresse surtout ici, c’est la différence de charge affective qui distingue les deux formes : version populaire naturellement dérivée de l’étymon latin par une lente érosion phonétique, « endogène » est moins culturellement marqué qu’« indigène », avec lequel il compose pourtant un « doublet », c’est-à-dire un couple de mots issus en réalité de la même forme étymologique. À cette connotation près, le sens global d’« endogène », « formé à l’intérieur d’un système donné », est proche de celui de sa version savante, « indigène ».
Comme adjectif ou substantif, on préfère souvent à ces deux termes celui d’« autochtone », généralement considéré comme le plus neutre : peut-être les aléas de son histoire sémantique sont-ils dus à l’origine grecque de ce terme, par opposition à l’origine latine du doublet « indigène, endogène ». Lui aussi préfixé, le mot « autochtone » renvoie à la notion de « terre », de « sol », avec une orientation quasi-tellurique, à laquelle se combine l’idée d’un processus réflexif : l’autochtone est littéralement celui ou celle « que sa terre même a engendré(e) ».
La question de l’origine, au cœur de ces débats terminologiques

La question, bien sûr, de l’origine, est au cœur de ces débats terminologiques : devrait-on exclure le terme « primitif » au motif qu’il marquerait le mépris, voire le racisme, du locuteur qui oserait s’en servir ?
Ce serait méconnaître l’importance de facteurs comme le cadre conceptuel posé par ledit locuteur, ou le contexte de l’énonciation : qui parle, au juste, dans quel type de discours et pour quelle visée ?
« Primitif » met en avant la notion d’ordre en matière de chronologie, l’idée de rang premier. Le primitif est l’être inaugural, dont la primauté éventuelle, au sens de « prééminence », découlerait du « primat », au sens plus neutre de « place inaugurale ». Se joue ici le problème de l’acception étymologique, presque toujours réactivée dans le discours poétique, plus largement dans les usages littéraires, et très souvent dans le cadre de la recherche. Forger et définir les concepts dans un cadre théorique précis relèvent en effet de la responsabilité du chercheur ; comme chez le poète, cette démarche est aussi son apanage.
Sur « indigène, « endogène » et « natif », « primitif » offre d’ailleurs l’avantage de ne pas trancher sur la question de la naissance : « peuple primitif » équivaut à « peuple premier » dans l’ordre du temps, sans connotation de valeur, ni indication d’origine. Le « primitif » est alors simplement celui (ou celle) « qui était là avant ».
Dans le domaine des postcolonial studies, on sera aussi contraint de prendre en compte l’influence des études anglo-saxonnes et du lexique en vigueur chez les chercheurs américains en sciences humaines. Un faisceau de références indissociables de la culture anglophone se conjuguera alors aux emplois de native, primitive ou indigenous (souvent loin d’impliquer la péjoration en anglais ; en témoigne par exemple l’engouement pour ces termes dans les noms de groupes de musique internationaux de la dernière décennie).
Parfois brandie dans un élan d’objectivité, l’autorité du dictionnaire mérite également d’être examinée : quel ou quel(s) dictionnaire(s) ? Pourquoi celui de l’Académie française ferait-il foi si l’on se place dans un contexte plus spécifique (époque, cadre théorique, mouvement esthétique ou philosophique) ? Longtemps, des dictionnaires prestigieux ont fait de l’ombre à celui, perpétuellement inachevé, de l’Académie française : Furetière, Richelet, Trévoux… Loin de moi l’idée de minimiser l’importance du dictionnaire académique ; je voudrais seulement souligner le caractère relatif de toute autorité institutionnelle en matière d’emploi contextualisé du lexique ; tout recours à une référence reste inévitablement la manifestation d’un choix de perspective.
Nulle raison, donc, de sauter à la gorge du locuteur qui emploierait l’un de ces termes pour parler des peuples polynésiens. Risque de contresens ! Lorsqu’un chercheur évoque les peuples « dits primitifs », en plus, s’ajoute la question de la citation : s’imaginer que ce chercheur identifie les sociétés traditionnelles à des peuples « sauvages », avec les connotations les plus péjoratives, serait un comble…
Et si ce locuteur est lui-même un autochtone ? S’exprimant, en outre, dans une démarche de valorisation des autochtonies ? N’y a-t-il pas un regrettable contresens à imputer à un chercheur polynésien l’eurocentrisme que toutes ses recherches visent justement à déconstruire ?
Qui a envie de manquer de respect à son propre peuple ?
Mes excuses pour l’aridité de ces fondamentaux de la sémantique historique, discipline que, pour ma part, j’enseigne avec délice à l’université depuis près de vingt ans.
Le mois prochain, retrouvez dans la chronique « Arts et littérature » un compte rendu du très intense roman de Marc Hélias qui nous parle de la Polynésie, La Chute du flamboyant, paru en 2022 aux éditions Brava, sur les thèmes forts de l’adoption et des racines identitaires !

Très intéressant!