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Je pense en ce moment à la chanson du grand Johnny : « Allumer le feu ! ». Le feu a embrasé la Nouvelle-Calédonie, une moitié de moi-même. Alors, ce mois-ci, mon billet ne sera guère teinté d’humour, je suis trop bouleversée. Et ce n’est pas parce que les miens qui y vivent m’ont donné des nouvelles plutôt rassurantes sur leurs personnes et leurs biens que ma tristesse se dissipera. Des Calédoniens qui s’entretuent, des écoles dévastées, des entreprises incendiées, des slogans de haine et le « vivre ensemble » qui se meurt, comment pourrais-je me retenir de pleurer ?

J’ai appelé celui que j’appelle mon papy « kaléidoscope » dont je vous ai déjà parlé. J’avais inventé ce qualificatif, pour éviter d’énoncer « mon papy calédo-mélanésiano-javanais… ». Il était très fier quand je l’ai ainsi désigné. Descendre des peuples qui ont ensemencé le Caillou, si j’ose dire, lui a permis une incroyable ouverture d’esprit. Sa santé décline depuis un moment, mais il a gardé une grande lucidité.

– J’ai connu 36 ans de paix, m’a-t-il dit dans un sanglot. Finalement, il n’y a pas beaucoup de pays dans le monde où les habitants ont eu cette chance. Chez nous, cela aurait pu durer beaucoup plus longtemps, mais c’était trop demander à ceux qui ne supportent pas les compromis.

La conversation s’arrêta là car c’était trop violent pour lui. C’est ma tatie qui a repris le téléphone et m’a donné des infos sur tous ceux que j’aime ou même sur ceux dont je me souviens à peine, mais avec lesquels j’avais partagé des jeux et des bêtises. Elle m’a appris que l’école maternelle qui m’avait accueillie était complètement anéantie. Elle qui était institutrice ne comprenait pas : pourquoi ce saccage ? quelle justification ? Elle ne comprenait pas davantage pourquoi son fils qui circulait dans la ville de barrage en barrage, en criant parfois « Kanaky » se fit insulter (« arrête de faire le singe ! ») par des individus dont la couleur de peau laissait supposer qu’ils n’avaient aucun ancêtre natif du Caillou. Tatie me dit :

– Une famille comme la nôtre aurait pu faire le lien entre les communautés. Hélas ! on nous demande sans cesse de choisir notre camp !

Il est vrai que ceux qui espéraient que le métissage serait l’avenir du monde déchantent depuis pas mal de temps. C’est vrai aussi au Fenua où l’abus de la notion de Mā’ohi devient insupportable. Si seulement les individus étaient fiers de ce qu’ils sont et point à la ligne ! Pourquoi s’inventer une identité douteuse, quand les yeux, quand les cheveux, quand la peau et tout le reste suintent d’une autre identité ou de plusieurs identités ?

Je suis triste aussi d’entendre tous les commentaires sur les troubles qui secouent la Calédonie par de grands ignorants des réalités locales, mais plus encore par des intellectuels qui prennent un parti pris idéologique porteur de conflits. « Allumer le feu ! ». Voilà à quoi on aboutit. Quelquefois, je voudrais détruire mon poste de télé, mon ordinateur qui diffuse des Fake News et mon smartphone qui ne cesse de m’apporter de mauvaises nouvelles.

Pourtant, il faut vivre avec ces informations, suivre les évolutions et tenter d’apporter, si faire se peut, des couleurs d’espérance. On me dit qu’il y a toujours des femmes et des hommes de toutes origines qui dialoguent parce qu’ils sont si attachés à leur pays qu’ils espèrent encore que sur cette terre violente qu’est le Caillou, il sera possible non seulement de cohabiter, mais plus simplement d’habiter.

Retenez cette anecdote. Ma tatie a une amie caldoche (je n’aime pas cette appellation, mais c’est pour que vous compreniez) dont le chien affolé par les tirs et flammes s’était enfui. Cinq jours plus tard, un jeune Kanak du quartier a reconnu l’animal qui cherchait de la nourriture sur une barricade et l’a ramené à sa maîtresse.

Tant qu’une telle histoire sera possible, Kanaky-Nouvelle-Calédonie sera une terre d’espoir. Aidez-nous et surtout, ne prenez pas des positions sur des problèmes que vous ne connaissez pas…

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