On connaît mieux à Tahiti les écrivains maoris contemporains comme Patricia Grace, Alan Duff ou Witi Ihimaera, grâce aux traductions effectuées par les éditeurs comme Actes Sud ou Au Vent des îles, que les écrivains pakeha (d’origine européenne) tels que Fiona Kidman dont la renommée est pourtant bien établie[1]. Elle est l’auteur, depuis une quarantaine…
En écrivant le roman Albert Black, Fiona Kidman rappelle un tragique fait divers datant de 1955, et dénonce un procès inéquitable comme une politique xénophobe du gouvernement néo-zélandais ayant, à l’époque, rétabli la peine de mort.
Une femme engagée

Fiona Kidman, née en 1940 à Hawera, vit actuellement à Wellington. C’est une femme aux engagements courageux voire exceptionnels. Souhaitant s’affranchir de la puissance coloniale de l’Angleterre, Fiona Kidman s’est toujours élevée contre une société verrouillée et conservatrice, elle a prôné l’émancipation féminine et a épousé un Maori, ce qui était très mal vu à l’époque où elle le fit. Mettant en scène dans ses romans la souffrance des êtres sous les apparences de vies tranquilles, des familles à la dérive et des femmes résilientes et fortes, Fiona Kidman a toujours pensé que la littérature néo-zélandaise avait un rôle à jouer entre les communautés maories et pakeha.
Albert Black, un coupable désigné permettant à la société devenue xénophobe de se donner bonne conscience
Ce roman tire son origine d’un fait divers qui s’est déroulé en 1955, à une époque où la Nouvelle-Zélande est dirigée par un premier ministre xénophobe et réactionnaire. Ce n’est pas à proprement parler un livre de fiction, l’auteure a effectué une recherche et une enquête fouillée pour remettre à jour cet événement révélateur de l’époque. La dimension romanesque du récit est néanmoins marquée de plusieurs manières : d’abord par la reconstruction du contexte géographique (les quartiers sordides, les bars louches, le déracinement des migrants et une jeunesse désœuvrée), puis par la restitution des mentalités qui prévalaient dans les années d’après-guerre (les effets pervers du nationalisme ambiant). Pour ce faire, pour donner vie à ce récit, Fiona Kidman révèle les pensées intérieures d’une trentaine de personnages qui parcourt le roman.
On sait que la Nouvelle-Zélande a été une colonie de peuplement pour les Européens, essentiellement anglophones, depuis le milieu du XIXe siècle. Le paradoxe de ce pays, c’est qu’un siècle plus tard, dans les années cinquante, s’est construit dans la population blanche, elle-même immigrée de plus ou moins longue date, un sentiment de rejet de l’immigration. C’est au cours de cette période paradoxale, voire trouble, que se déroulent les faits racontés dans le roman. L’histoire est à la fois claire et simple : Albert Black un jeune Irlandais récemment arrivé tue lors d’une rixe dans un bar un autre immigré. Le roman retrace donc le procès de ce jeune Irlandais de vingt ans (voir résumé ci-dessous).
Un roman aux effets inattendus
Albert Black n’est pas un roman militant, même si c’est une œuvre engagée. Ce roman, d’où sont absents sentimentalisme et jugements moraux, est, bien évidemment, une dénonciation du pouvoir de l’opinion sur la justice qui se manifeste par un ensemble de préjugés aussi grossiers qu’insoutenables. Mais c’est aussi un « plaidoyer contre la peine de mort – alors que dans beaucoup de pays certains réclament son retour » – c’est en outre une mise en lumière des processus intellectuels qui conduisent au rejet de l’autre (sujet d’actualité sociale et politique…). Albert Black sera l’un des derniers prisonniers pendus en Nouvelle-Zélande. La description précise et minutieuse de son exécution ne peut laisser insensible le lecteur qui ressent la scène comme s’il y était présent.
Depuis la publication du roman de Fiona Kidman, une équipe de juristes néo-zélandais travaille en vue d’obtenir la révision de la condamnation du jeune Irlandais, c’est dire comme la littérature peut, parfois, avoir un certain pouvoir…
[1] L’éditrice française Sabine Wespieser (13 rue de l’Abbé Grégoire 75006 Paris) n’offre à ses lecteurs que huit à dix livres par an, mais toujours de qualité littéraire. Elle a déjà publié plusieurs romans de Fiona Kidman : Le livre des secrets, Rescapé, Fille de l’air, Comme au cinéma, Gare au feu. Albert Black, publié en français en 2021 a été traduit de l’anglais par Dominique Goi-Blanquet (348 pages, 23 euros).
Résumé du roman

« L’auteure reconstitue un fait divers, le procès de cet accusé injustement condamné à mort, en réexaminant les éléments, les témoignages et l’émotion qui met la peine capitale sur le devant de la scène. Deux ans plus tôt, Albert a quitté son quartier protestant de Belfast et sa famille modeste pour l’Océanie. Il trouve d’abord un travail à Wellington, mais souffre assez vite du mal du pays ; il gagne alors Auckland en pensant réunir l’argent nécessaire à son retour. C’est là qu’il rencontre Johnny McBride, un Anglais de vingt-quatre ans, un dur dont il ne parvient pas à se débarrasser. Lors d’une fête organisée pour son anniversaire la veille du meurtre, les deux hommes ivres se battent. Toute la question est celle de la préméditation. A la barre, les témoins défilent, les jurés écoutent, mais tous, juge et public compris, ont déjà une opinion tranchée. Le procès intervient dans un contexte de crise sociétale où les valeurs sont mises à mal par la protestation maorie et la sous-culture de la jeunesse perçue comme un délitement des mœurs, dont on accuse aussi les immigrés. Pendant ce temps, en Irlande on se mobilise, et une pétition recueille en vain des milliers de signatures.
« Albert Black » est à la fois un roman de procès passionnant, une réflexion sur la jeunesse en décalage avec les valeurs traditionnelles d’avant-guerre, sur la xénophobie, les clivages entre classes sociales et le statut conformiste de la femme. Avec brio, Fiona Kidman dépeint la société par le prisme de cette histoire dont l’accusé est le bouc-émissaire broyé par un engrenage tragique, excitant les passions de tout bord ».
