Lundi 17 avril 2023.Ma collègue Agnès arriva au bureau toute de bleu vêtu pour cacher les bleus que Tamatoa lui avait infligés. Il était furieux qu’elle ait glissé un bulletin Tavini[1] dans l’urne, lui qui avait milité dix ans chez Oscar avant de rejoindre l’entourage de Flosse puis de Fritch et enfin d’un parti qui…
Hinanui fit l’étonnée : « je ne comprends pas que Rohfritsch[2] ait eu si peu de voix ». Aux collègues dont le silence était interrogateur, elle répondit : « Ben quoi ! vous avez sans doute tous voté pour lui ! ». Nouveau silence. « C’est le seul qui a proposé qu’on passe de 39 à 35 heures au boulot par semaine, nous les fonctionnaires territoriaux ». Les réactions fusèrent. « Et tu croyais ça ? ». Mieux encore : « 35 heures, c’est encore trop car si on doit tenir un jour jusqu’à 64 ans, il ne faudrait pas dépasser 30 heures par semaine ». Un moment de gêne. Yolande prit la parole : « si on bosse moins longtemps, il faudra embaucher du personnel ». « Et ? » osa Teiva. « Et ce sera chouette de recruter ma fille qui aura tous ses diplômes d’ici un an ou deux ». J’osais : « les fonctionnaires ne sont-ils pas recrutés sur concours ? ». « Et alors ? » répliqua Yolande. Malaise dans le bureau que Patricia tenta de dissiper : « Moi je dis que c’est pas juste ce qui arrive au Tapura[3] ». Nouveau silence gêné chez 70 % des collègues, ceux qui n’avaient pas voté rouge. En fait ça devrait dépasser 70 % car plusieurs, je le sais, n’ont pas pris leur bicyclette électrique pour aller à l’urne et sont restés à l’isolement plutôt qu’à l’isoloir.
Mon collègue Steeve, qui vendredi dernier encore claironnait urbi et orbi la victoire des « rouge », annonça tout de go qu’il quittait le Tapura parce que son cousin serait remplacé sur la liste d’une section des Îles du Vent par un autonomiste « orange » venu en renfort. Comment savait-il déjà que les tractations avaient commencé entre l’ex-gendre et l’ex-beau-père qui envisageaient de se pacser ?
Tetuanui, lui, rayonnait. Le futur président serait le neveu de la mère de sa première épouse. Forcément ça crée des liens chez des gens qui pardonnent tout dès lors que ça peut aider. Tetuanui expliqua que le futur peretiteni[4] serait un démocrate. Oui, il l’a lu dans Le roi absent[5]. Quelques collègues, un peu lettrés, lui posèrent la question : « tu as lu son gros livre ? ». Un peu embarrassé, Tetuanui s’en sortit, du moins le crut-il : « Non, mais avec un titre comme ça son programme est forcément républicain ». Nous échangeâmes à quelques-uns, quelque sourire complice, avant qu’un d’entre nous ne lâchât : « tu as raison, ça fait longtemps qu’il avait conçu un programme ; ce garçon a de la suite dans les idées ». « Tout-à-fait » opina Tetuanui.
Sarcastique, un collègue gros consommateur d’essence avec son énorme 4×4 s’extasia sur le score de Heiura les Verts[6] ! « Je crois que c’est la dixième élection où Jacky se prend une déculottée et celui qui perd c’est vert, même s’il persévère ». « Quand même, avançais-je, ce sont des gens comme lui qui vont peut-être sauver la planète ». En fait je ne croyais pas une seconde ce que je disais, mais j’avais envie d’apporter aux Verts un peu de réconfort. Ma nature est ainsi faite de soutenir les minorités qui ne sont pas minables… Et puis, ils sont utiles ces écolos.
Mere se fit politologue : « à quoi ont servi les tavana[7] pour le Tapura ? À rien. Une époque s’achève ». Teiva, faussement admiratif, lança : « si j’étais écrivain, je publierais un livre intitulé Mere et les maires ». Rigolade plus ou moins forcée et Freddy annonça avoir écrit ce qu’il nomma un poème sur la déconfiture des maires :
Damas,
À la ramasse
Alpha
Prend l’eau mes gars
Buillard
Il est mouillé son pétard
Lissant
En terrain glissant
À Hitiaa
Pas si flore que ça…[8]
Aldo, qui espérait devenir ministre du futur gouvernement d’Édouard, lança un tonitruant : « Arrête ! ». Pour éviter l’embrasement, chacun regarda sa montre : dix heures trente. La production administrative avait été réduite jusque-là et notre chef n’était pas là pour nous ramener à nos tâches, occupé qu’il était dans les couloirs de la présidence, à l’affût des tractations en cours. À cette heure-là, une nouvelle préoccupation l’emporta sur toutes les autres : « c’est quoi le mā’a[9] ce midi ? ».
Mardi 18 avril.
Le chef était là avant tout le monde et d’humeur exécrable. « Si j’ai bien compris, vous imaginez déjà qu’on va passer aux 35 heures ! ». Chacun baissa la tête sur son clavier d’ordinateur. Il poursuivit sa diatribe : « et pendant deux semaines, je ne veux pas vous voir habillé(e)s aux couleurs de vos préférences politiques ! ». Chacun pensa à la blonde magistrate qui, à Mamao, tenta de déshabiller une bonne partie des électeurs, mais apparemment pas des électrices. Je ne sais ni ce qu’aurait pu inventer un magistrat chauve et chauvin et ni comment il aurait prié les vahine « d’enlever ce t-shirt que je ne saurais voir »…
Justine, qui n’a jamais la langue dans sa poche (il faut dire qu’on ne voit guère dans quel espace de tissu elle pourrait en avoir une) s’exclama : « chez moi, le mélange des rouge et des orange, ça donnera du blanc dans l’urne, mais si aujourd’hui tu veux que j’enlève le haut blanc, demain, je te bas lance ! » Elle détacha bien les syllabes bas-lance. Freddy, le « poète », ajouta à la cantonade : « balance ton por-table ! ». En guise de portable, le chef visa Freddy et le code électoral lui passa si près que ses lunettes tombèrent. J’ajoutai : « donne-lui quand même à boire dit mon père »[10].
Notes :
L’intelligence superficielle est indispensable pour expliciter le langage abscons de Maeva et le rendre compréhensible à toutes celles et ceux qui ne connaissent pas grand-chose de la Polynésie.
[1] Il s’agit du parti indépendantiste.
[2] Teva Rohfritsch, sénateur, a quitté le parti gouvernemental et s’est lancé dans la bataille électorale sans succès.
[3] Le Tapura ou parti rouge est le parti du président sortant, Édouard Fritch.
[4] Président en langue locale.
[5] Ouvrage de 506 pages publié en 2007 sur une vision de la société polynésienne.
[6] Le parti écologiste.
[7] Tavana = le maire.
[8] Damas est le maire de Mahina, Alpha celui de Teva i Uta, Buillard celui de Papeete, Lissan celui de Punaauia et la commune de Hitiaa o te ra a pour maire Henri Flohr.
[9] Mā’a = le repas.
[10] C’est plus fort qu’elle, Maeva étale sa culture. Mais qui a reconnu là un passage de Victor Hugo dans le poème « Après la bataille » ?