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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 158-159 de juin 1967. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

La Société d’Études Océaniennes a été créée le 1er Janvier 1917 par un arrêté du Gouverneur JULIEN dans le but, précisait l’article 1er : « d’étudier sur place, toutes les questions se rattachant à l’Anthropologie, l’Ethnologie, la Philologie, l’Archéologie, l’histoire et les institutions, mœurs, coutumes et traditions des Maoris de la Polynésie Orientale ».

L’article 2 spécifiait  » La Société d’Etudes Océaniennes affirmera son existence et fera connaître ses travaux par le moyen d’un organe périodique appelé « Bulletin de la Société des Etudes Océaniennes ». Ce bulletin sera édité aux frais du service local par les soins de l’Imprimerie du gouvernement.

La première assemblée générale eut lieu le 25 Mars 1917. Le procès-verbal mentionnait quatre-vingt-et-un membres fondateurs parmi lesquels après un demi-siècle on ne compte plus hélas que trois survivants : la Princesse Takau POMARE, M. Gaston HAYEM et Mlle PERRIER. Le Bulletin n° 2 du 2 Septembre 1917 publiait un arrêté en date du 11 Juin organisant la conservation des monuments et objets ayant un intérêt historique ou artistique intéressant la Société d’Études Océaniennes ; puis un second en date du 24 Octobre créant le Musée « destiné à abriter les objets transportables dans un bâtiment fourni par le Territoire. »

Ainsi, dès ses débuts il était adjoint à la Société d’Études Océaniennes un Musée d’Ethnologie dont elle avait la charge et la direction. Le gouvernement s’était rendu compte en effet de l’urgence qu’il y avait de rassembler et de conserver des vestiges dont la disparition s’accélérait.

Cependant, faute de crédits, certaines dispositions de l’arrêté du 24 Octobre ne purent être effectivement appliquées.

Le noyau des collections fut constitué par celle que le Frère Alain GUITTON avait patiemment assemblée et qu’il remit généreusement à la Société d’Études Océaniennes. Le local attribué par le Territoire était une salle située au premier étage de la caserne de l’Avenue Bruat alors inoccupée par l’armée. Ce local servait également de salle de réunion à la Chambre de Commerce et à la Chambre d’Agriculture. On comprend que dans un pareil va-et-vient, plusieurs pièces aient disparu, d’autant plus qu’à ce moment une terrible épidémie de grippe espagnole ravagea le pays faisant tant de victimes que toute vie sociale et publique fut désorganisée.

Peu de temps après, le Président de la Société M. SIMON décéda et fut remplacé par Me Dr. SASPORTAS qui occupa ce poste jusqu’en 1923, date à laquelle lui succéda M. Edouard AHNE qui devait y demeurer deux ans et être remplacé par l’abbé ROUGIER.

Le Musée avait entretemps été relogé dans un immeuble décent et bien situé : l’actuel palais de Justice.

Après la mort de l’abbé ROUGIER en 1932, ce fut à nouveau M. Edouard AHNE qui fut élu Président et il le demeurera jusqu’à sa mort survenue en 1945.

Cette installation, avenue Bruat, devait malheureusement n’être que provisoire, car en 1935, le Service de la Justice qui occupait le premier étage de la caserne en fut délogé par l’armée, contrairement à l’adage « Cedant arma togae« [1] et réduit à expulser à son tour le Musée qui dût être évacué sur Mamao [Mama‘o] à l’ancienne résidence-des Secrétaires généraux. Cette demeure construite au siècle dernier dans un grand parc par un armateur local, JOHNSTON, était spacieuse et ne manquait pas de charme. Cependant, abandonnée depuis plusieurs années son état laissait beaucoup à désirer et aucune réparation n’y fût entreprise par la suite. À la mort de M. Edouard AHNE survenue en 1945, la présidence fut assurée durant quelque temps par M. de MONTLEZUN, Procureur de la République, auquel succéda à la fin de son séjour le Pasteur REY LESCURE, après le départ de celui-ci, par M. JACQUIER, l’actuel Président.

Le Musée devait demeurer vingt ans à Mama’o lorsqu’en 1956, il lui fallut encore être déménagé, cet emplacement, devant servir à édifier l’hôpital dont la construction ne devait être d’ailleurs entreprise que dix ans plus tard. À ce moment, il n’existait aucun immeuble, aucun bâtiment administratif disponible pour abriter le Musée. On se heurtait d’autre part à un manque de compréhension de la part de l’Assemblée Territoriale.

Ce fut le gouverneur TOBY qui sauva la situation en faisant inscrire au budget la location d’un immeuble rue Bréat, celui où se trouve le Musée actuellement. Jamais depuis sa fondation, la Société n’avait été en si grand danger de disparaître. Sans doute dans ce local destiné à l’habitation et au commerce, il n’était guère aisé d’installer un Musée, même modeste, mais cela était sans doute préférable à la solution qui aurait consisté à mettre en caisses livres et collections et à les vouer ainsi à peu près infailliblement aux destructions progressives et finalement à la disparition pure et simple.

On nous avait entretenu durant vingt-cinq ans l’espoir de voir le Musée installé dans l’ancien palais POMARE lorsque celui-ci serait libéré des services administratifs qu’il abritait. Mais ce jour arrivé, ce vieux palais, dernier vestige du Papeete [Pape’ete] ancien, fut livré aux démolisseurs et à sa place, s’édifie en ce moment un immeuble devant servir à abriter l’Assemblée Territoriale. On peut espérer malgré tout, voir un jour un Musée moderne s’édifier dans le cadre des réalisations du Vème plan.

Voilà esquissée à grands traits l’histoire de ce petit groupement intellectuel – le premier en date et le seul ayant une réelle importance en Polynésie française.

Cinquante ans constituent un bel âge pour une société, surtout à Tahiti où l’on prétend que rien ne dure. Au cours d’un demi-siècle, en dépit des difficultés et des vicissitudes qui peuvent se rencontrer sur une aussi longue période, la Société des Études Océaniennes a publié presque régulièrement son Bulletin dont le prochain portera le numéro 158.

Elle a réussi là où d’autres sociétés poursuivant les mêmes buts dans des territoires français du Pacifique n’ont manifesté qu’une brève existence ou ne se sont signalées que par quelques publications sporadiques sans lendemain. Nous pensons que les raisons de cette vitalité tiennent à la persévérance de ses dirigeants successifs, à la confiance que leur ont marqué les membres et à la coopération effective des pouvoirs publics qui, il faut le souligner, ont consciencieusement rempli leurs obligations contractées lors de la fondation en 1917. Il serait souhaitable cependant de voir parmi la population locale davantage de membres actifs, surtout parmi les jeunes dont beaucoup n’ont de l’histoire et de l’ethnologie de leur pays que des connaissances très rudimentaires.

Cérémonie au marae « Arahurahu » organisée par la Société des Études Océaniennes pour commémorer son cinquantenaire[2]

Le thème de cette représentation est l’intronisation d’un souverain tahitien.

Le cortège comprenant le Grand Prêtre, ses assistants, les porteurs d’idoles, et les porteurs de victimes humaines dont le corps est enveloppé dans des paniers, arrive en procession devant le « marae » en psalmodiant.

Ils pénètrent dans la cour et se placent face à l’autel ou « ahu« . Après une invocation, ils se retournent lentement face au public. Un « haere pō » ou orateur, annonce la réalisation de la prophétie disant qu’un jour une grande pirogue dépourvue de balancier et montée par des hommes blancs arrivera sur le rivage de Tahiti.

Le cortège royal s’avance à son tour, ayant en tête des guerriers armés de lances ou « ‘ōmore« . Ils crient d’une voix forte : « Fa‘ate‘a [Fa’aātea] no [nō] te Ari‘i » « Faites place au Roi ». Le Roi vêtu d’un simple « maro » est entouré de ses conseillers et suivi de six chefs importants. Ils pénètrent dans l’enceinte du « marae » et se placent face aux prêtres dans un ordre établi à l’avance par un protocole méticuleux. Le Roi ou « Ari‘i rahi » est assis adossé à une pierre (‘ōfa‘i tūru‘i) placée au centre de la cour.

Tous psalmodient une prière comprenant des demandes et des réponses. L’invocation terminée, le Roi fait porter une pousse de bananier, symbole de paix, au Grand Prêtre, lequel en échange fait porter au Roi un bouquet de plumes rouges, symbole de puissance. Une touffe de cheveux est arrachée de la tête des victimes et portée au Roi, une autre jetée dans un feu, puis le Grand Prêtre extirpe l’œil droit des victimes et les fait porter au Roi qui fait mine de les avaler, mais les donne aussitôt à un de ses assistants. Ce cérémonial terminé, le Grand Prêtre annonce d’une voix forte : « Fa‘aari‘i rā [ra] » (Voici l’intronisation).

Il s’avance alors vers le Roi, encadré des autres prêtres et lui remet en les énumérant, les insignes de sa puissance : la lance, l’énorme chapeau et la ceinture de plumes rouges (maro ‘ura). Ceci terminé, tous s’écrient plusieurs fois : « Maeva ari‘i« , ce qui peut se traduire par « Vive le Roi ». Puis un orateur récite la généalogie du nouveau souverain et lui annonce que son peuple accourt pour lui manifester sa joie.

C’est à ce moment qu’entre sur l’esplanade du « marae » l’ensemble des danseurs et des chanteurs.

Cette représentation reproduit aussi fidèlement que possible une cérémonie se passant il y a deux siècles. Les paroles, les gestes, les incantations ont été recueillis dans des documents authentiques de l’époque, en particulier dans l’ouvrage « Ancient Tahiti » de Teuira HENRY. Les costumes sont la copie exacte des gravures originales reproduites dans les relations des premiers navigateurs. Enfin, les chœurs que l’on peut entendre sont d’anciens chants des îles Tuamotu [Tuāmotu] n’ayant subi aucune altération européenne.

Henri JACQUIER

Textes : Société des Études Océaniennes


Notes :

[1] Note de la SEO : « Que les armes cèdent à la toge ».

[2] Note de la SEO : le marae ‘Arahurahu était autrefois situé plus loin dans la vallée Vaipohe et a été déplacé à son emplacement actuel sous l’initiative de la SEO en 1953.


 

Précision : la rédaction de PPM conserve la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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