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En 1935, Louis Castex écoute Louis Blériot qui parle de la traversée aérienne de l’Atlantique Nord et déclare que la seule solution est de construire des îles flottantes qui serviraient d’escales aériennes. Castex suggère les Açores, mais Blériot déclare que la Pan Am y a envoyé Lindbergh, qui aurait déclaré que « là-bas, il n’y a que des montagnes et des volcans ». Castex n’est pas d’accord et finira par convaincre Paris de l’y envoyer pour y étudier la possibilité d’y construire des aéroports pour gros avions et hydravions.

Sa mission est acceptée et sera un succès. Il deviendra un pionnier « spécialisé dans la découverte, sur des îles, de terrains pouvant servir d’aéroports ». De l’île de Pâques aux Kerguelen en passant par Tahiti et Clipperton, il essaiera, pour la France, de faire ce que les Américains et les Anglais feront pendant la Seconde Guerre mondiale : trouver des îles porte-avions qui permettront aux avions de l’époque de traverser les océans.

Son livre Îles relais du ciel – collection Voici, Univers Club – retrace ces missions. La partie Clipperton est contenue dans 16 pages qui reprennent son article paru dans L’Illustration en 1952. Peu de détails sur les possibilités de Clipperton en tant que base aérienne – il fera la même conclusion que l’amiral américain Byrd dix années plus tôt : possibilités de pistes en dur et de base pour hydravions – mais fournit plein d’anecdotes intéressantes et surtout des photos uniques de la base US telle qu’elle était en 1952 (photos de L’Illustration). Son rapport complet et certainement d’autres photos doivent ramasser la poussière quelque part à Paris, et il serait intéressant de les retrouver !

En 1952, donc, avec le soutien du ministère des Affaires Étrangères, il part à San Francisco et embarque sur le croiseur Jeanne d’Arc – qui sera éventuellement remplacé par le porte-hélicoptères du même nom – : direction Honolulu et Clipperton. À Hawaii, nos marins, sur les conseils de la marine américaine, achètent un « Weary », une barque à fond plat pour débarquer à Clipperton. Ils s’entraînent au passage des rouleaux sur la plage de Waikiki et les touristes profitent du spectacle.

Huit jours plus tard, ils sont à Clipperton pour un bref séjour : “Les ordres sont formels, nous avons douze heures d’arrêt devant Clipperton, avec ou sans débarquement (…) car nous ne pourrons pas nous ravitailler en mazout avant notre arrivée à Panama.” Ils y découvrent la dynamique des rouleaux : une série de vagues fortes suivie d’une série de vagues faibles : « Venir de Paris tout exprès et rentrer bredouille, j’en ai froid dans le dos. Par moment sur la mer, des moutons en furie montent sur les dunes, puis c’est le calme. La cavalerie repart à l’assaut plus énergiquement, accalmie, ainsi de suite. »

Ils mettent à l’eau une baleinière pour l’équipe hydrographe qui ira faire des sondages de profondeurs, une baleinière pour l’équipe terre ainsi que le Weary, et ils tentent de débarquer… Le Weary débarque le premier groupe mais se retourne au retour. Il est récupéré et tiré au sec. Après écopage, il retourne pour la deuxième rotation : « La vague nous prend, nous amène rapidement au premier rouleau, nous le franchissons et aussi le deuxième et j’entends de terre, à mon adresse, un “sautez” impératif. (…) Je me décide, j’ai de l’eau seulement jusqu’à la ceinture. Les autres occupants sautent à leur tour. »

Le chef de manœuvre décide d’arrêter l’expérience. Le trajet est trop périlleux pour le Weary. Par signaux optiques, ils disent à la deuxième vague de personnels qui attend dans la baleinière qu’ils ne débarqueront pas à Clipperton. Ils sont maintenant sept à terre. Un marin reste près de l’embarcation. Castex, un marin et trois officiers iront « découvrir » l’île à partir du sommet du rocher pendant qu’un officier ira visiter les bâtiments de la base US abandonnés en 1945. Ils n’auront donc que 12 heures maximum sur zone, car la Jeanne n’a pas plus de carburant à dédier à Clipperton (mêmes problèmes de nos jours pour la Royale : quand les navires viennent de Tahiti, ils ne peuvent pas passer plus de 24/36 heures sur zone). Le groupe Castex progresse sur la couronne : « j’avance péniblement dans l’herbe haute en suivant une vague piste qui a été intentionnellement tracée pour faire le tour de l’île il y a quatre ou cinq ans ». En chemin, Castex est séparé de ses compagnons car ils prennent tous « au plus court » et suivent différentes trajectoires. « J’avance et je perçois un coup de revolver, un deuxième, un troisième, et le lieutenant Fabry, qui était dissimulé dans les hautes herbes, poursuit maintenant, revolver au poing, un énorme cochon sauvage qui galope à toute vitesse, mais déjà la bête est loin. “Il a la peau dure cet animal”, me dit Fabry. » Ils arrivent au rocher : « une grosse truie suivie de trois petits cochons de lait noirs nous regardent et continuent leur route ». Ils montent sur le rocher : « ça sent le fauve, disons-nous. Cette phrase ferait frémir si nous ne savions par avance que les seuls animaux de l’île sont ces fameux cochons sauvages qui ont toutefois l’apparence de nos sangliers ». Le drapeau français est hissé, suivi de 21 coups de canon : « Je regarde une dernière fois le lagon du haut du rocher. (…) La profondeur du lagon est de 0,30 à 100 m. Sa largeur d’environ 1 500 m et sa longueur de plus de 2 000 m. Je vois très bien l’emplacement d’un chenal dans la partie sud-ouest du lagon. Il pourrait être creusé au niveau de l’endroit où nous avons débarqué. Ce chenal ferait communiquer la mer et le lagon : les bateaux trouveraient un abri dans ses eaux calmes (…) L’excellence d’un mouillage est une condition sine qua non de toute entreprise à Clipperton. »

Pour ce qui est des possibilités aériennes de l’atoll, il dit : « j’estime que tout est faisable : plan d’eau aussi bien que la piste. Le runway dans le sens de la longueur en bordure du lagon sur la côte sud-ouest serait de beaucoup la plus intéressante. Elle pourrait mesurer jusqu’à 3 000 m en prévoyant toutefois des aménagements spéciaux et bien conçus. Il y a donc des éléments pour faire à Clipperton une infrastructure solide. La côte du Mexique n’est pas éloignée au point qu’il soit impossible de transporter sur place bulldozers et matériaux. (…) Indiscutablement, c’est au nord-est que se situerait la piste la plus facile, la plus rapidement faite et la mieux orientée face aux vents dominants nord-est. Cette piste pourrait être d’une longueur de 1 600 m, la largeur du terrain à cet endroit étant de 400 m. (…) Sur les autres côtes de l’île, il est possible, avec des travaux évidemment, de faire d’autres pistes si on veut se servir de l’atoll comme relais pour des gros avions commerciaux. »

Finalement, une plaque de bouche de la Jeanne est scellée au rocher et les sept explorateurs retournent vers le point de débarquement à l’heure convenue. En chemin, un spectacle incongru prend place sous un soleil de plomb : « Devant nous à 100 m, Fabry, le buste nu, lève de façon rythmée ses deux bras qui tiennent un gourdin. On sent qu’il tape, mais sur quoi ? (…) Avec son camarade Chapero, nous le voyons maintenant porter, accroché à son gourdin, l’objet de son déchaînement : un cochon sauvage ! » Ils retournent sur la Jeanne en deux rotations du Weary, avec le cochon. « Nous disons adieu à l’île en remerciant la mer de nous avoir permis ce débarquement tant désiré. »

À bord, le soir, un champagne d’honneur est servi pendant qu’un message part à Paris : « Clipperton, 11 janvier 1952, stop, équipe de débarquement comprenant colonel Castex mise à terre, stop, plaque rappelant passage scellée dans rocher, stop, pavillon national hissé sommet du rocher et salué vingt et un coups de canon, stop, rapport suit. »

Castex émettra les vœux dans son rapport que Clipperton soit renommée Jeanne d’Arc. Il conclut avec ces mots : « Ce rapport n’engendra aucune activité de la part du gouvernement français. Clipperton restera-t-elle une île déserte ? Le VIIe Congrès scientifique du Pacifique a souhaité qu’une station météo y soit installée. Devant le silence de la France, les États-Unis ont proposé de l’établir eux-mêmes (1954). L’atoll accueillera-t-il une station météo-radio le jour où s’ouvrira une ligne aérienne Tahiti-Mexico-Antilles-Paris ? »

Le livre et l’article de L’Illustration sont pauvres en détails. Beaucoup de rappels historiques plus ou moins valides, mais les photos jointes sont magnifiques et donnent une idée de ce que le rapport final pourrait contenir. La base US est encore en bon état et les épaves diverses montrent le type de matériel que les Américains avaient avec eux (chars amphibies du génie de la marine US – Seabees –. Péniche de débarquement du type LCT). Les informations les plus intéressantes sont celles concernant la cinquantaine de cochons sauvages de Clipperton, et cette photo magnifique – unique – d’un spécimen auprès d’un bâtiment US. Ces cochons sont noirs et velus, avec des défenses. Ils sont agressifs et à peine débarqué, un marin est confronté à un cochon qui le charge… Trois balles de pistolet ne le tuent pas. Plus tard, nos marins auront plus de chance et en abattront un qu’ils ramèneront à bord pour améliorer l’ordinaire.

Mon problème, mes questions : d’où sortent ces cochons sauvages plus apparentés à des sangliers qu’aux gros cochons domestiques traditionnels emmenés par les Américains en 1890 ? Les Mexicains les ont-ils emmenés avec les poules qui alimentaient la garnison d’Arnaud jusqu’en 1917 (le capitaine du USS Yorktown dira qu’en plus des rescapés de la colonie Mexicaine, ils avaient aussi récupéré leurs poules rachitiques !) ? S’ils avaient des cochons, pourquoi les survivants de la colonie tuaient-ils des sternes pour se nourrir, d’après toute la littérature dédiée aux oubliés de Clipperton ?

Clipperton reste encore pleine de mystères insolubles !

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