Pour mon cinquième voyage à Clipperton en dix ans, je suis parti en février à bord d’un voilier catamaran Jeanneau français. A bord, une Française de La Rochelle faisait partie de l’équipage. Tout cela était de bons augures et le port de départ était la magnifique ville d’Acapulco, au Mexique. Pourquoi Clipperton ? Je ne sais toujours pas. Il faut y aller et y passer quelques jours pour me comprendre, et il me faudrait plus d’espace pour exprimer ma passion et l’écrire. Pendant cinq jours à travers le Pacifique, ses tempêtes et trombes d’eau alternées aux doldrums, ces périodes où la…

Mon ombre
Clayton est un journaliste free-lance de la BBC et un plongeur. Lors d’un trip de plongée, à bord d’un bateau qui m’avait emmené plusieurs fois à Clipperton, il a entendu parler de moi, de ce français bizarre qui ne va pas à Clipperton pour y plonger avec les requins ou y pêcher des thons, mais s’y rend régulièrement pour passer son temps sur la couronne, avec les oiseaux, les crabes, et parfois les rats. Il m‘a contacté avant ce voyage : il irait avec moi et pour moi, pour m’interviewer et me filmer, documenter ma passion pour cet atoll. Je serai interviewé dans son studio pendant près de 5 heures, à Mexico city. Puis il sera mon « ombre » pendant le voyage aller et retour. Il passera aussi deux jours et une nuit sur l’atoll pour m’y filmer en train de faire « my things », ce que j’y fais quand j’y vais : exploration, documentation, « survie »… Il est difficile d’ignorer la caméra, de faire comme si elle n’existait pas. Il est difficile de parler de soi-même. Il est impossible de se balader « à poil » pour le bain matinal et en fin de journée, et séchage au soleil. C’était son premier séjour sur l’atoll et il lui a fallu aussi y aller et en sortir à la nage avec son matériel. Sa seule nuit a été un peu stressante et il a peu dormi. En effet, la présence permanente des crabes orange et des crabes marins qui viennent voir ce qui est comestible, et la menace de la visite des rats, l’ont empêché de dormir, de profiter du bruit des vagues et de la voie lactée… Mais c’est un Clippertonien maintenant et il veut y retourner.
Clipperton

Clipperton est un atoll français situé à 1 200 kilomètres du Mexique. Il donne à la France une Zone économique exclusive (ZEE) égale à la surface de la France continentale. Il dépend du Haut-commissariat de la Polynésie française pour gestion et sécurité. C’est une couronne de corail de 12 kilomètres de rond à trois mètres au-dessus de l’eau. L’ile de la Passion –son autre nom – fut découverte un vendredi saint en 1711 par des navigateurs français. La couronne est dominée par un système rocheux volcanique de 30 mètres de haut, mesure entre 30 et 200 mètres de large, et en son milieu se trouve un lac d’eau saumâtre.
L’atoll, enfin : J1

Sur mes cinq voyages à Clipperton, je n’y ai débarqué qu’une fois en bateau, en 2015, sur une baleinière de la Marine nationale emportée à cet effet par la frégate de surveillance FS Prairial. J’avais été invité pour ce voyage pour y accompagner M. Philipe Folliot, alors député, le premier parlementaire français à se rendre sur l’ile. En tant qu’ancien militaire et aussi « spécialiste » de Clipperton, ma tâche était principalement de m’assurer qu’il était en temps et en heure, et dans la bonne tenue pour les diverses activités planifiées – conférences, exercices avec la Marine mexicaine, survol de l’atoll, débarquement et rembarquement en baleinière, séjour à terre, sécurité, interception de trafiquants de drogue au large du Guatemala…) – tout en partageant avec lui tout ce que je savais de Clipperton. Ce fut une belle aventure, et M. Folliot, « le défenseur de nos petites iles », est un homme admirable. Bref, ma « spécialité » est devenue la mise à terre à la nage et Clipperton 2022 n’a pas été une exception.

L’atoll est entouré d’un platier à la limite duquel se forment les vagues, les brisants. Quand le platier est à marée basse, il expose un vrai champ de mines, jonché de « patates de corail », de blocs qui seront autant d’obstacles dangereux pour le nageur. A marée haute, ces blocs sont invisibles mais un peu moins dangereux. Côté océan, il existe une demi-douzaine d’espèces de requins et ce sont ces requins que les éco-plongeurs viennent voir à Clipperton. Deux plongées par jour, repas, le bar, le lit. Pour moi, c’est l’atoll et sa faune qui m’intéressent. Nous sommes arrivés de bon matin, car il n’est pas prudent d’aborder Clipperton de nuit. Les plongeurs se jettent à l’eau pour la première plongée. Moi, à mon habitude, j’empile mes sacs étanches dans un sac à paquetage militaire (afin que le corail ne lacère pas le plastique) et me jette à l’eau au plus près des brisants, en maillot et tee-shirt, pieds nus. Comme d’habitude, je fais le vide dans mon cerveau, exclue toutes pensées liées aux requins sous mes pieds et aux patates de corail après la vague, et franchis la barre. Il me faut maintenant me lever dès que j’ai pied et me précipiter vers la plage avant la prochaine vague en tirant les 20 kilos de mon sac. Ça y est ! A terre. Cela a été plus difficile qu’en 2017, et je suis inconscient. Le « Capi » avait même essayé de me convaincre de revenir à bord après avoir découvert que je n’avais ni palmes ni combinaison de plongée.
A terre

Une fois à terre, ma priorité est d’installer mon camp, de m’assurer que je peux vivre et survivre. Le camp est sommaire, sur la plage au-delà de la ligne haute de la marée, mais pas sous les palmes de cocotiers : je ne veux pas me réveiller les pieds dans l’eau et je ne veux pas subir les bombardements d’excréments chauds et humides des oiseaux, ni recevoir une noix de coco sur la tête. Un hamac est cependant pendu entre deux palmiers. Il contient mon matériel hors de portée des crabes. Pas grand-chose à faire contre les rats s’ils sont encore là. Pour l’eau, je remplis mes deux vaches à eau (10 litres total) avec de l’eau du lagon. Elles sont équipées de filtres à gravité qui arrêtent soi-disant 99,9999 % de tout ce qui pourrait me tuer ou me rendre bien malade. Enfin, je déniche une noix de coco sèche avec une partie de sa gangue. Elle affiche trois orifices qui ont fonction des yeux et de la bouche. C’est mon « Wilson », le ballon de volley du film « Seul au Monde » avec Tom Hanks, son dieu. Je l’appelle « Elvis » car la mèche de sa gangue le fait ressembler à un rocker.

Je vais aussi faire un stock de noix de coco, fraîches celles-ci, qui sera la source principale de ma nourriture et boisson. Un filin est attaché à ma hache ; la hache est lancée par-dessus une branche chargée de noix et récupérée de l’autre côté ; il suffit maintenant de secouer la branche en tirant sur le filin et de faire tomber les noix de coco : voilà… simple et efficace. Je fais un feu fait de noix de coco sèches. Un vrai brasier. Au milieu, un morceau de corail plat sur lequel chauffe un café et un repas lyophilisé de survie. J’allume ma pipe. Un vieux rituel. Je ne fume la pipe qu’a Clipperton, au camp, en fin de journée. C’était ma routine quand j’étais militaire, en manœuvre, à la fin des activités. Je l’ai conservée pour Clipperton. La vie est belle !
Exploration

Réveil, bain matinal et petit-déjeuner de noix de coco avec un café chaud. Il est temps maintenant d’aller au mât des couleurs, à la stèle où rien ne flotte. La drisse est coincée au sommet du mât et j’accroche un nouveau pavillon national et un drapeau corse – ma signature – à deux haubans. J’ajoute aussi un senseur de température et d’humidité qui enregistrera jusqu’à 32 000 points de contrôle. Je demanderai à notre Marine de le récupérer. J’ai encore le temps d’éclaircir les herbes rampantes et d’exposer encore un vieux chariot minier qui date de l’époque de l’exploitation du guano (1898-1915). Avec la base du phare toujours présente sur le rocher, il est un des derniers témoignages de l’exploitation du guano, cette longue et parfois tragique partie de la riche histoire de l’ile.

Puis c’est le départ vers le rocher. Il fait très chaud et je porte manches et jambes longues, et un chapeau de brousse. Partout, la pollution du Pacifique est exposée sur la ligne haute des vagues. La moitié est constituée de bouteilles en plastique et l’autre moitié, de déchets liés a la pêche : bidons, casques de sécurité, bouées et flotteurs, radeaux agrégateurs de poissons et balises satellitaires de détection de poissons (j’en dénombrerais onze lors de mon tour complet de l’atoll le lendemain). Les tempêtes ont repoussé les débris de corail sur le milieu de la couronne et repousse l’invasion des plantes tropicales rampantes.


Les oiseaux, « fous masqués » et « fous bruns », ont reconquis la couronne, et les crabes sont de retour, des adultes, partout. Les rats ont-ils été décimés par les tempêtes, noyés dans les trous des crabes qu’ils occupent après les avoir mangés ? Je n’en verrai que quatre, dont un mort en cinq jours. Le rocher est là finalement. Je l’escalade et, du haut de ses 30 mètres, profite d’une vue magnifique. Un hélicoptère apparaît et gâche l’ambiance. C’est un hélicoptère embarqué d’un senneur. Il est orange et survole l’atoll à haute altitude. Le senneur ne doit pas être loin et appartient probablement à la compagnie Pescas Aztecas. Retour à terre d’où je peux admirer encore le rocher. De gros blocs en sont tombés et l’érosion semble l’attaquer sérieusement. Affaire à suivre et à documenter…

Première pluie

Je fais un nouveau feu et rallume ma pipe, me prépare pour une autre bonne nuit. Mais des nuages arrivent et cachent mes étoiles. Il pleut pendant une heure et le feu s’éteint. Je dors dans mon sac de couchage de survie. 500 grammes, il protège de la pluie et du vent, reflète 70 % de ma chaleur corporelle et « respire », m’empêchant de transpirer. Tout va bien !
Le tour de l’atoll : J2

Rebelote : réveil, bain matinal et petit-déjeuner de noix de coco avec un café chaud. C’est le départ du tour de l’atoll, de ses 12 kilomètres que j’effectuerai en zigzag, pour en couvrir le maximum, de l’océan au lagon, du lagon à l’océan. Mes impressions initiales se confirment. La population aviaire a reconquis la couronne et les crabes sont effectivement nombreux, avec beaucoup d’adultes. La pollution plastique du Pacifique se confirme encore aux différentes lignes hautes des vagues. Les deux croix commémoratives de la mort du pilote et du mécanicien d’un hélicoptère de senneur mexicain qui s’est écrasé en mer au large de l’ile en octobre 2015 ont disparu. Je les avais vu en janvier 2017 et avait contacté le Haut-commissariat de Papeete et l’ambassade de France au Mexique. La Marine nationale les « découvrira » en octobre 2017 (en même temps que ma bannière laissée sur place pour commémorer le 100e anniversaire du sauvetage des rescapés de la colonie mexicaine en 1917).

Retour au rocher. Il est temps de faire ma sieste favorite, couché à son ombre, avec les frégates qui planent au-dessus de moi. Ces oiseaux majestueux en l’air, sont moches, ont un cri troublant, et attaquent les fous en plein vol pour leur voler leurs proies. Des parasites ? Il me faudra six heures pour rejoindre mon bivouac. Un autre hélicoptère passe à haute altitude. Noir celui-ci, avec des flotteurs gris. Toujours pas de senneurs en vue. Ils sont au-delà de la ligne d’horizon.
Tempête

Il est temps de profiter du bivouac car la nuit va tomber : un bain, un feu et… le son de grosses gouttes d’eau. Le vent se lève et un énorme nuage arrive. Je prends deux seaux précédemment récupérés sur la plage, y mets une bâche en plastique pour capturer l’eau de pluie. Pas le temps de déployer mon couchage ou de manger. J’enfile mon poncho dans le noir et m’assoie dos au vent et à la pluie. Elle va me frapper à l’horizontal pendant près de quatre heures. Au loin, les lumières du bateau me servent de repère. Mais elles se déplacent et passent en face de ma position, puis disparaissent sur ma droite. Pas glop ! (vous souvenez vous de la BD « Pif » ?). On verra demain. Les oiseaux sont silencieux et les crabes à l’abri. Je récupère mon couchage, en ferme la capuche et m’endors finalement.
Seul : J3

Au matin, ce n’est plus la routine ! Le bateau a disparu et ne répond pas à mes appels radio. Ça ne sert à rien de stresser et je reprends mes activités, mets mon matériel à sécher et explore le platier. J’y verrai une murène grisâtre hors de l’eau chassant le crabe, phénomène déjà documenté par Cousteau et sur Youtube. J’apprendrai plus tard que le voilier avait glissé sur l’ancre à cause du vent et que le capitaine l’a simplement mis à la dérive. Il aura parcouru 20 miles dans la nuit et ne réapparaîtra que vers midi. Mon matériel est toujours trempé, mon feu éteint, mon carburant mouillé, je retourne à bord en fin de journée. Là encore, c’est épique ! Les plongeurs en sont déjà à une demi-douzaine de plongées et me rapportent que les récifs sont aussi riches que promis.

Des requins partout, surtout des juvéniles. Pointes blanches, noires et grises, soyeux, Galápagos, un marteau et pas de tigres. Des poissons anges endémiques partout, des murènes, des raies mantas, des mérous et autres poissons tropicaux. Par contre, partout, des taches de rosissement du corail qui montrent qu’il est stressé (Pink Disease) : va-t-il survivre ou mourir ? Déjà quelques morceaux du récif exposent le « bleeching », le blanchiment signe de mort. Le réchauffement de la planète frappe même Clipperton au milieu du Pacifique. La nuit au bateau est réparatrice et nous prévoyons tous une mise à terre le lendemain pour une visite guidée par votre serviteur.
Suivez le guide : J4
Comme des lemmings qui se jettent en masse du haut d’une falaise, les éco-plongeurs et quelques membres d’équipage me suivent à la nage, à travers les brisants, avec un minimum de matériel. Du personnel reste à bord. A Clipperton, il serait inconscient de laisser le bateau seul. En 1942, l’équipe d’exploration de l’amiral Byrd (US) se retrouvera bloquée à terre par une tempête tropicale pendant que leur navire ira chercher refuge au loin. Il y a une dizaine d’années, l’équipage d’un voilier américain s’est retrouvé coincé sur l’atoll pendant deux jours sans pouvoir rejoindre le bateau. C’est un senneur mexicain qui les y a trouvés, les a récupérés et rembarqués sur leur bateau. Puis ce fut l’équipage français du voilier Coriolis 14. Il faisait le premier tour du monde par les pôles (2016 ?). Après 165 jours de navigation, il est arrivé à Clipperton. Ils sont tous restés coincés sur l’atoll, surpris par une forte tempête. Ils passeront une nuit misérable avant de pouvoir rejoindre le bateau qui n’avait pas glissé sur son ancre. Ce n’était pas faute de les prévenir. J’étais monté à son bord à San Francisco pour une séance d’information sur notre atoll. Nous sommes à terre et récupérons quelques noix de coco pour la route. En chemin vers le rocher, nous trouverons un ballot de cocaïne, presque au même endroit que l’an dernier, lors du dernier passage du voilier. Le ballot est inspecté pour voir s’il porte des marquages d’identification des cartels, puis éventré et jeté à l’eau. Pas étonnant que les murènes sortent de l’eau à Clipperton ! Elles doivent se prendre pour des sirènes.
Le rocher est bien sûr l’attraction de la journée et on l’explore pendant que je raconte l’histoire de la colonie mexicaine mise en place en 1905 et abandonnée pendant la révolution. Les hommes se sont sacrifiés en laissant les femmes et les enfants se nourrir des quelques noix de coco fournies par les quelques cocotiers de l’époque. Ils vont mourir du scorbut et seul un gardien de phare leur survivra. Pendant deux ans, après s’être proclamé roi de Clipperton, il s’en prendra aux femmes qui finiront par le tuer en 1917, le jour-même ou un navire de la US Navy en patrouille (nous sommes pendant la Première Guerre mondiale) les y trouvera. Pendant l’occupation mexicaine, un phare avait aussi été installé en haut du rocher et il ne reste plus que sa base en briques et ciment. Ironie de l’histoire, ce phare était un phare français de l’établissement Henry LePaute, Paris. « Pollo », un des membres de l’équipage, le « couteau suisse » du bateau, escalade le rocher. Il doit être aussi inconscient que moi.
Evolution à l’envers

Retour au point de débarquement et préparation au départ après une journée bien remplie. Nous nous avançons en ligne vers les brisants. Puis tout le monde s’arrête et me regarde. Je commence ma progression vers la base des bagues. C’est l’évolution à l’envers, le retour de l’homme à la mer. Il faut ramper sur le corail en s’accrochant à ses anfractuosités. Quand la vague déferle, on prend son souffle, et la tête sous l’eau, il faut se cramponner. Puis quand l’eau reflue, il faut en profiter pour s’avancer encore. Le but est d’atteindre la base de la vague et d’y plonger pour ressortir derrière, puis de nager le plus vite possible pour ne pas être emporté par la prochaine. Facile à dire. Ma prise manuelle n’est pas assez forte et c’est la culbute, retour sur le platier après avoir été malmené par une grosse vague. Le temps de récupérer, je me retourne, et tout mon petit monde est déjà sur la plage, peu rassuré, en train de « digérer » ce qui m’est arrivé. On attendra la prochaine marée pour essayer encore. Sieste ! J’ai une capacité phénoménale à dormir dès que je m’allonge (merci 18 ans d’armée). Pendant que ma bande scrute les vagues et espère une accalmie, je me couche sur la plage et m’endors. On me pousse du pied. « Éric, on s’en va. Tu viens ? ». Je me lève et vois ma troupe déjà alignée au-devant des brisants. Ils et elles ont pris la décision de sortir de Clipperton quel que soit le prix à payer !
Un cordage est lancé du zodiac positionné de l’autre côté des brisants et le matériel emporté pour la visite à terre y est attaché. Ils ont leurs combinaisons de plongée et leurs palmes. Moi je conserve mon petit sac étanche pour compenser. Je n’ai que des baskets, un short et un tee-shirt. Le sac facilitera ma flottaison de l’autre côté des vagues. Il n’y a plus d’hésitations et un à un ils passent les brisants. Je passe aussi. Mario, qui est aveugle d’un œil, a un peu de mal mais passera au second coup. « Ça va Mario ? ». « Est-ce -que ça a l’air d’aller », répond-il allongé sur le platier en exhibant quelques éraflures et autres bleus. J’en ai effectivement rajouté quelques-uns à mes pieds et mes mains. Celles faites au débarquement commençaient à peine à se cicatriser. Les blessures faites par le corail prennent juste un peu plus de temps à se cicatriser que les éraflures normales. Retour sur le bateau, repas et une bonne nuit.
Dernier jour : J5

Une belle journée s’annonce et un groupe de dauphins s’approche du bateau. Depuis notre arrivée, il est venu tous les matins à la même heure pour attendre les plongeurs et jouer avec eux. « Virgi » me donne une combi, m’équipe, me rappelle les mesures de sécurité, et on se jette à l’eau. Comme en 2017, je ne peux pas dire non à une « fille » qui me met au défi d’aller nager avec les requins que l’on voit dans les eaux claires sous le bateau. En plus, elle est française : on a peut-être des amis en commun et il me faut préserver ma réputation !
En fait, je ne me fais pas trop prier. Ma seule « qualif » plongée date de mes stages « caissons » de l’armée et ça me suffit. Les chars de la Guerre froide étaient équipés pour franchir les rivières jusqu’à 4 mètres de profondeur. A l’intérieur, nous avions chacun une bouteille d’air. Pour se préparer au pire – le char coule. Il a fallu apprendre à les trouver, s’équiper, partager l’air, évacuer en cas d’incident de franchissement, de jour comme de nuit, été comme hiver, en piscine au début, puis dans une carcasse de char à roulette – le caisson – balancée au fond de l’eau. On passe 35 minutes à 15 mètres et l’expérience est fantastique, mais je peux observer les taches roses qui constellent le récif de corail et leur signification modère mon enthousiasme. C’est la dernière plongée pour tous. Il est temps de ranger les affaires et de préparer le bateau pour les cinq jours du voyage retour. Un hélicoptère passe de nouveau à haute altitude, noir avec des flotteurs gris, et toujours pas de senneurs en vue. Ils doivent attendre notre départ pour pécher ou surpêcher la zone protégée des douze miles sans témoins.
Accords de pêche
Signés en 2007 pour dix ans, et renouvelés en catimini en 2017, pour dix ans encore, ces accords de pêche entre la France et le Mexique donnent aux senneurs mexicains le droit de pêcher nos thons jaunes dans la ZEE de Clipperton (hors de la zone des 12 miles) sans quotas ni contrôles, et gratuitement, en échange de bricoles sans intérêt à part peut-être d’une coopération scientifique liée à Clipperton, sa faune et ses récifs. Témoignages et photos sur les médias sociaux ont trop souvent montré que ces senneurs abusent les accords, et le tonnage annuel capturé, officiellement déclaré par le Mexique, est toujours ridiculement bas quand on documente le nombre de navires observés sur zone, navires d’une capacité de 1 200 tonnes de poissons chacun. Il faut ajouter à cela les autres senneurs, sud-américains et asiatiques, vus sur zone ou détectés par la surveillance satellite dédiée au contrôle de la pêche dans la ZEE de Clipperton, et on peut imaginer l’ampleur de la capture réelle sur nos ressources halieutiques.

De plus, cette pêche se fait surtout à l’aide de systèmes agrégateurs de poisson avec leurs balises de détection et d’alerte. Ces systèmes suivent les courants et les bancs de thons ont tendance à s’y rassembler, devenant une proie facile pour les senneurs rameutés par les alertes transmises par les balises. En général, ce procédé de pêche s’effectue principalement au détriment des thons juvéniles qui ont une forte tendance à se regrouper sous tout ce qui flotte dans le Pacifique. Depuis 2012, je prêche l’ouverture de la ZEE à titre gratuit aux senneurs français. Ces navires auraient un intérêt financier sérieux à pêcher le thon à Clipperton. Ils pourraient se ravitailler et vendre leurs prises aux USA ou au Mexique. En échange, ils fourniraient aux autorités le renseignement sur zone.
Dans une question à l’Assemblée nationale publiée au Journal officiel le : 24/12/2013 page 13405, M. Folliot disait : « En 2006, un armateur polynésien avait envisagé mener des campagnes de pêche à Clipperton et d’y envoyer trois de ses thoniers. Toutefois le matériel de sécurité requis qui lui avait été imposé pour une telle opération menée à 17 jours de mer de la Polynésie manquait et l’armateur avait donc demandé une garantie financière de l’État pour compenser son investissement financier initial de 18 000 000 francs CFP (150 840 euros). Il comptait ramener 50 à 60 tonnes de thons par bateau mais l’entreprise n’a pas débouché. Il y a à Clipperton assez de ressources halieutiques pour enrichir la Polynésie par le biais d’une pêche « au long cours » commerciale. Les prises pourraient être vendues aux Etats-Unis ou au Mexique lors d’escales de ravitaillement ou tout simplement ramenées en Polynésie. Créations d’emplois (Chantier naval du Pacifique sud pour l’entretien des navires, équipages…) et taxes diverses profiteraient à la Polynésie en plus des revenus conséquents fournis par les pêcheurs étrangers autorisés à y pêcher. » Ce à quoi le gouvernement a répondu que la Polynésie ne pêchait que dans 40 % de sa ZEE, que Clipperton était trop loin (« L’éloignement de Clipperton ne permet pas d’envisager une exploitation économiquement viable à partir de la Polynésie, et aucun projet n’a été présenté récemment par cette collectivité en ce sens ») et que « En application du décret n° 2010-728 du 29 juin 2010 qui encadre la délivrance de licences de pêche à des navires étrangers (américains en l’espèce) dans la Zone économique exclusive de Clipperton (…) Les licences sont délivrées à titre onéreux : une part fixe et une part variable ajustée en fonction du volume de captures. En outre l’armement verse une redevance fixe dédiée à la surveillance et à l’observation. Le transbordement en mer est interdit, chaque navire est tenu d’embarquer un observateur scientifique, de signaler dans l’heure qui suit son entrée et sa sortie de la ZEE et de transmettre sa position à l’intérieur de la ZEE. Un journal de bord est tenu et doit être transmis en fin de campagne à Papeete. ».
Et voilà ! Le Mexique peut pêcher nos thons gratuitement avec les 38 senneurs enregistrés à l’époque, mais pas les pêcheurs français. Mais je me souviens aussi des quelques thoniers en train de rouiller dans la baie de Papeete en 2012, faute d’équipages et de volonté de pêche hauturière. Y a-t-il preneur aujourd’hui ?
L’Administration

Pendant que Paris gère Clipperton « le nez dans le guidon », sur papier, l’atoll est pillé. Une surveillance satellite effectuée à mon profit en septembre 2015 avait exposé une douzaine de senneurs mexicains, asiatiques et sud-américains. Tous avaient pêché au plus près des côtes et certains avaient la même immatriculation VMS (Vessel Monitoring System). La surveillance satellite de Clipperton est classifiée. Nul ne sait, à part des heureux élus (qui ? sont-ils élus ?), comment sont exploités ses résultats et si les pays contrevenants sont sanctionnés ! Il est temps d’ouvrir ces résultats au public et de publier les mesures prises à l’encontre des contrevenants. Il est temps d’adopter une transparence digne de nos institutions. En 2015 ou 2016, les 12 miles autour de l’atoll ont été transformés en zone protégée. Depuis, tous les opérateurs illégaux de pêche sportive, d’Eco plongée, et autres expéditions scientifiques légales, rapportent le survol régulier de leurs navires par les hélicoptères embarqués des senneurs. L’hélicoptère Robinson R44 a une autonomie de près de 500 km, ce qui n’est pas suffisant pour un aller-retour Mexique-Clipperton. Les senneurs ne sont donc pas loin et ne veulent pas de témoins. A Papeete, le Haut-commissariat gère l’atoll et les demandes d’autorisation qui seront éventuellement poussées aux Affaires étrangères à Paris… L’accès à l’île peut être donné rapidement par les services du haussariat de Tahiti via la cellule diplomatique. Pas de préavis réglementaire. Ce sont les demandes de recherche scientifique étrangères dans les eaux françaises qui requièrent un préavis de six mois, mais cela concerne tous les espaces maritimes français, et c’est absolument nécessaire.
Pendant ce temps, pour quelques milliers de dollars, il est possible d’aller sur notre caillou au départ du Mexique ou des Etats-Unis. Enfin, il y a L’Inter-American Tropical Tuna Commission (IATTC) qui gère la pêche dans la région Pacifique-Est. Nous y avons une délégation française de quatre membres. En ce moment, nous avons aussi M. Jean-François Pulvenis à sa tête. Et pourtant, une recherche du nom « Clipperton » dans le moteur de recherche du site ne montre rien. Zéro, malgré le fait qu’une quarantaine de senneurs mexicains y sont inscrits, et certains-beaucoup vont pêcher à Clipperton. La France pourrait-elle avoir droit à des rapports de pêche sur mesure ? L’IATTC devrait-elle publier des rapports de pêches effectuées dans notre immense ZEE ? En tout cas, les Mexicains ont de l’humour et le dernier senneur de Pescas Aztecas ajouté au registre de l’IATTC a été baptisé « Clipperton ».
Clipperton est sous cloche, et comme les fous et les crabes ne peuvent pas voter, c’est le grand silence. Comme l’a si bien dit Coluche, « On ne peut pas dire la vérité à la télé, il y a trop de monde qui regarde ». C’est pareil pour ce qui concerne Clipperton. On ne peut pas dire que nos moyens et nos actions sont à la hauteur de nos déclarations et de nos lois, car il y a trop de monde qui fait attention. Les pieds dans le purin, le coq gaulois chante toujours haut et fort ! D’après Paris, La Marine y va « régulièrement ». En fait, la « Royale » fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a (9 patrouilles en 10 ans ? Donc, à peu près 30 jours sur zone au total en 10 ans ! )… Elle aimerait plus de bateaux et plus de missions, mais doit se contenter du Prairial, du Bougainville, et parfois de l’Argo et d’un D’Entrecasteaux de passage. La surveillance satellite ? Si on paie toujours l’entreprise, c’est qu’elle fait son travail et produit le renseignement. Par contre, pour ce qui est le l’exploitation de l’info, c’est toujours le flou le plus total pour des raisons incompréhensibles. La France ressemble à un vieux noble en faillite : la propriété est immense, entourée d’un mur, et le château imposant… de loin. Le tout est de moins en moins entretenu, tombe en ruine. A l’intérieur, les occupants légitimes en costumes élimés essaient de sauver les apparences… les grandes pompes… sont funèbres !
Au revoir

C’était mon cinquième trip à Clipperton en dix ans. Cela devait être le dernier. Mais il faut que j’y retourne encore d’ici deux à trois ans pour voir son évolution, l’état du récif, les fous et les crabes. Pourquoi Clipperton ? Pourquoi tout ce temps, cet argent, ces risques ? Je me considère comme la voix de l’atoll, J’essaie d’être l’empêcheur de tourner en rond et vais régulièrement jeter un coup d’œil sous sa cloche, briser le mur du silence, forcer des réactions. Depuis mon retour, j’ai déjà rédigé un rapport complet pour les autorités de Papeete, copies faites à des scientifiques du CRIOBE et autres Clippertoniens. J’ai un article dans Marine et Océans, un autre sur le site Clipperton.fr, et m’adresse à vous maintenant. Alex du Prel était un Clippertonien, un ami et Tahiti Pacifique Magazine était aussi une voix pour Clipperton. Pacific Pirates Média prend maintenant le flambeau ! Merci.
Éric Chevreuil

L’auteur :

Éric Chevreuil est un ancien officier de l’Arme Blindée et Cavalerie et du renseignement. Après avoir servi 18 ans, il a pris une retraite anticipée et s’est installé en Californie avec sa famille. Il travaille dans l’informatique depuis vingt ans et profite de la proximité relative de Clipperton pour y faire ses expéditions et en documenter les activités légales et illégales sur zone.
