En septembre 2015, les États membres des Nations unies se sont mis d’accord sur un ensemble de dix-sept objectifs de développement durable (ODD) devant être atteints à l’horizon 2030. Le tout premier de ces objectifs (ODD 1) est intitulé : « Éliminer la pauvreté sous toutes ses formes ». Quid de la Polynésie française ? Au moins un quart de la population se trouve en situation de pauvreté sérieuse… (Crédit photo mise en avant : Dominique Schmitt)
La Polynésie française est censée progresser régulièrement dans l’atteinte de ces dix-sept objectifs et a publié, en 2021, un rapport sur l’évolution du Pays en ce domaine (le rapport est disponible sur le site de l’Institut de la statistique de la Polynésie française dans l’onglet « Thèmes : Objectifs du Développement durable ; Publications »). Hélas, la section consacrée à l’objectif d’éradication de la pauvreté est particulièrement succincte. Les seules données présentées datent des travaux de l’ISPF de 2015, tirés de l’exploitation de l’enquête sur le budget des ménages. Quasiment rien ne transparaît sur d’éventuels progrès accomplis depuis cette date. Il semble bien que cet objectif n’ait pas fait partie des priorités des décideurs locaux durant les dernières années.
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La situation en Polynésie française
Un résumé graphique du suivi des objectifs des États et territoires insulaires du Pacifique se trouve sur le site internet suivant : https://pacificdata.org/dashboard/17-goals-transform-pacific (voir reproduction de la situation de la Polynésie française ci-dessous).

Les résultats de l’ODD 1 sont tout en haut du cercle (zone rouge sous le mot PEOPLE). On voit immédiatement que la performance de la Polynésie française y est des plus modestes. Trois barres colorées résument les résultats atteints en matière (1.1) d’éradication de la pauvreté extrême (définie comme celle d’une personne vivant avec moins de 1,25 $ par jour), (1.2) de réduction, au moins de moitié, de la proportion de personnes vivant dans la pauvreté selon les définitions du pays, (1.3) de mise en place de systèmes de protection couvrant une large partie de la population pauvre et vulnérable. Les parties en gris indiquent une absence de résultats ou du moins de documentation (comme pour le sous-objectif 1.1 non documenté, mais qui devrait être atteint depuis longtemps en Polynésie française). La portion colorée en rouge indique le pourcentage de réalisation de l’objection : seulement 20 % dans le sous objectif 1.2. et 0 % pour le sous-objectif 1.3 (absence de documentation ?). On peut même se demander si le progrès de 20 % affiché dans la réalisation de l’objectif 1.2 n’est pas un peu surestimé car la proportion des personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté est probablement au moins aussi élevée aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2015.
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Le problème est d’autant plus grave que les conséquences de la crise sanitaire de 2020-2021, puis du déclenchement de la guerre en Ukraine, se sont traduites par une poussée inflationniste à l’échelle mondiale, particulièrement sensible pour les prix de l’énergie et des produits alimentaires, entraînant ainsi un nombre plus grand de personnes dans la précarité.
Prendre la mesure du phénomène
En France, comme dans les autres pays européens, on mesure la pauvreté monétaire de manière relative, le seuil étant pris à 50 % ou plus souvent à présent à 60 % du revenu médian. Selon cette approche, les dernières estimations, datant de 2015, en Polynésie révélaient qu’environ 25 % des Polynésiens vivaient en dessous du seuil de pauvreté (le seuil correspondant à 61 000 Fcfp, c’est-à-dire 60 % du niveau de vie médian 102 000 Fcfp pour une personne vivant seule). La mesure correspondante pour l’Hexagone (moins de 1 102 euros par mois pour une personne seule) s’établit à 15 % de la population (soit 9 millions de personnes).
Depuis 2017, Eurostat mesure la pauvreté en conditions de vie, ou privation matérielle et sociale. Il s’agit des personnes qui se trouvent dans l’incapacité de couvrir les dépenses correspondant à au moins 5 « éléments de la vie courante », comme, par exemple : « faire face à des dépenses imprévues », « pouvoir s’offrir une semaine de vacances hors de son logement », « pouvoir consommer de la viande ou une autre source de protéines au moins tous les deux jours ». Dans la France hexagonale, cela représente 13,1 % de la population. Aucune mesure équivalente n’a été produite pour la Polynésie française.

Tout porte à penser que l’ampleur du phénomène n’a pas baissé avec la crise inflationniste récente. On peut donc légitimement affirmer qu’au moins un quart de la population polynésienne se trouve en situation de pauvreté sérieuse, étant entendu que parmi cet ensemble se trouve des personnes et des familles pratiquement exclues de la vie économique locale et des avantages de la croissance. La question est grave et mérite d’être traitée non seulement pour satisfaire nos engagements devant l’ONU, mais surtout parce qu’il s’agit à la fois d’un impératif moral et d’un enjeu d’efficacité car l’inclusion des populations concernées dans la vie économique et sociale contribue à un cercle vertueux stimulant la croissance économique et les revenus de tous.
En premier lieu, soutenir la croissance économique
La meilleure façon de lutter contre la pauvreté est d’avoir une économie dynamique, offrant de plus en plus d’emplois et des revenus en hausse. Mais il ne faut pas trop rêver dans la situation actuelle de l’économie polynésienne. Même si le Pays affiche un taux de chômage plutôt flatteur de 9 % de la population active, la réalité du marché du travail est mieux décrite par le taux d’emploi (personnes ayant un emploi rémunéré dans la population en âge de travailler – 15 à 64 ans) qui reste au niveau très faible de 53,8 % (pour 68 % en Métropole ou encore 77 % en Nouvelle-Zélande, par exemple). La bonne santé relative actuelle de l’économie polynésienne, notamment grâce au rebond remarquable du tourisme international, avec un rythme annuel de croissance d’environ 2 %, ne peut suffire à engendrer les 20 000 emplois qui seraient nécessaires pour atteindre un niveau satisfaisant de l’emploi salarié. Il faudrait une croissance soutenue à un rythme annuel d’au moins 5 % sur une dizaine d’années, une perspective difficile à envisager dans les conditions actuelles.
Ce constat implique au moins pour le nouveau gouvernement de faire feu de tout bois pour soutenir la croissance, et surtout pour ne pas prendre de décisions susceptibles de la ralentir. De ce point de vue, les blocages de certains projets ou nouveaux chantiers, lancés par le gouvernement précédent, ne sont certainement pas bienvenus. Plus fondamentalement, on sait que le meilleur climat pour la croissance est celui que procure la liberté économique. Les pays les mieux classés en termes de liberté économique sont aussi ceux qui ont le revenu par habitant le plus élevé. Il conviendrait donc de débarrasser le Pays de nombreuses réglementations pénalisantes pour la croissance, sauf à apporter la preuve que leur utilité sociale les justifie. Surtout, il importe de ne pas en introduire de nouvelles sans discernement, car les contraintes administratives, même fondées sur de bonnes intentions, se révèlent souvent des poids supplémentaires imposés aux entreprises, au détriment de l’efficacité, de la croissance et des emplois.
Une politique active de lutte contre la pauvreté
Les effets de la croissance économique dans la résorption de la pauvreté opèrent sur le long terme, or la situation d’une partie de la population est dramatique à très court terme. Il convient donc à la fois de répondre à ce besoin de correction d’une situation de répartition des revenus socialement insatisfaisante sans pour autant brider le dynamisme économique, les investissements privés et la croissance qui en résulte. Le chemin est étroit mais il existe et peut s’avérer praticable si l’on veille à ne pas brider inutilement les entreprises.
Les politiques de blocages des prix, de contrôle des marges ou d’exonération de TVA pour les produits de première nécessité (PPN) n’ont jamais été efficaces. Il vaut mieux leur préférer des mesures de transferts directs aux personnes et familles dans le besoin. Au-delà de ces transferts, il est souhaitable de s’attaquer aux racines de la pauvreté que constituent les logements en mauvais états, les quartiers sous équipés, une éducation défectueuse, et tout un ensemble d’obstacles à l’accès aux emplois.
Un grand plan anti-pauvreté devrait donc être mis en place, privilégiant des actions telles que le renforcement de l’école, de la formation, de l’accompagnement vers les emplois, de l’aide à la mobilité. A très court terme, ce plan devrait éventuellement contenir des solutions de soutiens aux personnes en recherche d’emploi, mais plus efficaces que les CAE et autres types d’aides privilégiés jusqu’à présent.
Enfin, le lancement immédiat de travaux d’infrastructures, en particulier routières, de grande ampleur aurait le double effet positif de procurer assez rapidement un nombre important d’emplois n’exigeant pas de hautes qualifications, et à plus long terme de stimuler la croissance et de favoriser la mobilité des travailleurs vers de nouveaux emplois.
