Lorsqu’un groupe politique souhaite rallier un élu à son parti, il n’hésite pas à le lui faire savoir et sort parfois les grands moyens. Pour récupérer dans son camp Félix Tokoragi, le maire de Makemo, qui venait de démissionner, c’est une véritable « opération séduction » qu’a déployé le Tapura… sans réussir à conclure ! Désormais premier vice-président…

L’affaire remonte en 2020. Félix Tokoragi, réélu maire de Makemo après un premier mandat en 2014, claque la porte de son parti, le Tapura Huiraatira. En « profond désaccord » et « ne se reconnaissant pas dans ses valeurs », Félix Tokoragi démissionne le 18 août 2020. Trois mois plus tard, le 13 novembre 2020, le Tapura sort alors les grands moyens et affrète un avion à destination de Makemo pour lancer une véritable « opération séduction » et tenter de convaincre le maire de l’île de rejoindre le groupe politique d’Édouard Fritch…
Le tāvana de Makemo nous raconte en effet comment son ancien parti lui a fait un gros appel du pied pour le récupérer dans son camp. « Le Tapura a organisé un déplacement dans mon île, officiellement pour évoquer le dossier électricité. Pour rappel, la gestion de l’électricité de l’atoll (et non de la commune) est devenue une compétence du Pays depuis janvier 2020 et il s’agissait de nous confirmer que la même grille tarifaire en vigueur à Tahiti serait appliquée ici. Le Tapura a ainsi loué spécialement un avion Air Archipels pour venir à Makemo. À son bord : Tearii Alpha, ancien Vice-Président ; René Temeharo, ministre des Grands Travaux, des Transports terrestres, en charge des Relations avec les Institutions ; et Yvonnick Raffin, ministre de l’Économie et des Finances, en charge de l’Énergie. »
Que de beau monde pour parler électricité… Mais, alors que le conseil municipal devait durer « au moins une heure », la réunion a été pliée en « à peine 15 minutes » et la délégation a demandé à s’entretenir avec Félix Tokoragi, mais cette fois en privé, « sans les techniciens » ! Le maire de Makemo confie avoir tout de suite compris « leur manège » lorsqu’ils sont allés discuter dans son bureau. « En fait, ils étaient là pour une raison bien précise : me récupérer au Tapura et que je rentre au plus vite à Tahiti. Sans l’évoquer vraiment, mais de manière implicite, ils m’ont fait miroiter un poste important. Face à mon refus, ils n’ont pas trop insisté. En repartant, on m’a lâché que ce serait dommage de passer à côté d’un poste de ministre de Développement des archipels et que les Tuamotu auraient pu être enfin représentés par un ministère… »
De profonds désaccords sur la gestion de la pandémie et des valeurs différentes

Refuser un tel pont en or et une promotion politique est assez rare chez les élus pour être souligné ! Alors, quelles sont les causes profondes du divorce avec le Tapura et les réelles motivations de Félix Tokoragi, aujourd’hui premier vice-président de A Here Ia Porinetia aux côtés de Nicole Sanquer et Nuihau Laurey ?
« Plusieurs raisons m’ont poussées à quitter le parti d’Édouard Fritch. Tout d’abord, depuis l’arrivée de la pandémie en mars 2020, j’ai découvert un Président incapable de prendre des décisions pour lutter contre cette nouvelle maladie ! En comité majoritaire, Nuihau Laurey avait émis le souhait devant la majorité présidentielle de fermer nos frontières et faire un emprunt d’environ 60 milliards de Fcfp pour les réinjecter dans l’économie locale afin de relancer surtout le tourisme. Mais M. Fritch a tardé à prendre une décision, probablement guidé par de mauvais conseils… Trois ou quatre mois après, en juillet 2020, à l’assemblée de la Polynésie française, dans le cadre de la modification du budget, M. Fritch a demandé aux représentants d’emprunter 35 milliards de Fcfp. Je pense que si cette décision avait été prise plus tôt, le tourisme n’aurait pas été aussi impacté et notre économie se serait moins effondrée. J’avais le sentiment qu’il n’y avait pas de capitaine à la barre… Dernier élément qui a motivé ma démission : j’ai constaté que ma proposition d’être le président du Syndicat intercommunal à vocations multiples des Tuamotu-Gambier (SIVMTG) ne plaisait pas au gouvernement, qui s’est alors immiscé à l’intérieur par une main invisible. Toutes ces erreurs en peu de temps m’ont convaincu que nous ne partagions pas les mêmes valeurs et j’ai décidé de rejoindre Nuihau Laurey et Nicole Sanquer, qui avaient déjà quitté, eux aussi, ce parti et avec qui nous avions une vision commune. »

Désormais candidat aux prochaines élections législatives en tant que titulaire de la première circonscription, quelles sont les valeurs que souhaite défendre Félix Tokoragi ? « Je considère qu’il faut avant tout faire preuve d’exemplarité, ce qui n’est pas le cas dans le gouvernement actuel (nous l’avons bien vu avec la non-vaccination de certains élus), mais aussi d’intégrité, c’est essentiel. Enfin, j’aspire au renouvellement des hommes et des femmes politiques ; j’aimerais donc que deux mandats puissent être exercés au maximum… C’est un code de conduite important, que je m’appliquerai aussi en tant que maire : je ne me représenterai donc pas en 2026. » Ainsi, le tāvana de Makemo considère qu’il n’y a « pas d’élu forever ». Et de conclure : « Tout le monde est capable ! Parmi les 1 500 habitants sur notre île, certains jeunes ont du potentiel. Le changement de pouvoir doit être régulier afin que la population puisse gérer au mieux le collectif et s’engager dans la vie publique ».
