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Mourareau publie en cette année 2024 son deuxième roman, « Maeva nulle part », aux éditions Au vent des îles. Les lecteurs avaient pu déjà découvrir « Méridien zéro » en 2020. Après un premier récit qu’en général on porte intimement en soi, le deuxième peut consacrer le début d’une carrière d’écrivain. Est-ce le cas pour Mourareau ?

Le livre pourrait commencer par « C’est l’histoire d’un mec… un mec normal, quoi… ! », mais ça c’était Coluche et nous étions en 1974 ; nous, en 2024, cinquante ans plus tard, ça pourrait être : « Manutahi, vous savez, il a quarante ans, il regarde sa vie et se rend compte qu’il a un passé chaotique et inachevé, point de présent et encore moins d’avenir ». Pourquoi, oui pourquoi cette vacuité ou cet échec ? Et puis il y a le titre. Maeva nulle part, est-ce encore une histoire de femme, de vahine, qu’on cherche, qu’on s’arrache, qu’on ne trouve pas, qui est faite pour les autres, non conforme, trop libre ou pas assez, etc. ? Eh bien non. Ou peut-être un peu quand même, juste à la marge, lorsque l’homme est en manque d’amour ou de relations simplement, en plus du reste. En vérité, le lecteur trouvera la réponse explicite du titre au tournant d’une des pages du livre : Maeva n’est pas celle qu’on croit… Mais à dire vrai, le contenu de ce roman est plus substantiel et grave, presque ontologique. Qu’est-ce qui fait que certains êtres humains ne trouvent pas leur place dans la société et dans leur vie ? Pourquoi n’y arrivent-ils pas ? Comment sortir de certains déterminismes qu’on subit ou parfois qu’on se crée ? Où en est finalement la Polynésie, lorsqu’on met bout à bout tout ce qui dysfonctionne, déraille, et que beaucoup de gens semblent, malgré tout, accepter ? Est-ce le passé, ou la mentalité des habitants, ou la modernisation effrénée du pays, ou encore l’interaction entre les systèmes en vigueur localement qui fonctionnent en cacophonie, qui mènent à autant d’impasses ? Manutahi est-il un cas isolé ?

Mourareau a écrit un premier roman tout à fait original, autant par son contenu qu’à travers son écriture, publié en 2020, intitulé Méridien zéro. C’était peu avant l’épidémie, et cette dernière lui a fait la peau, la scélérate, en termes de diffusion commerciale, cela s’entend (c’est l’auteur qui le dit) : Maeva n’est pas celle qu’on croit ! Un récit dont le lecteur trouvera le compte-rendu que j’ai écrit dans le magazine Tahiti-Pacifique n° 430 du 9 avril 2020. Une dystopie, tel que Méridien zéro, est un roman catastrophe où tout échoue et s’écroule en permanence, et Sisyphe n’est pas là pour remonter le rocher. En plus, ce type de roman est difficilement duplicable. J’attendais donc avec curiosité le second ouvrage de ce jeune auteur, si jamais il existerait un jour. Il y a, en effet, des écrivains d’un seul livre qui disparaissent. L’auteur, me demandais-je, saura-t-il se renouveler, dans quel sens fera-t-il évoluer son travail ?

Maeva nulle part est enfin arrivé

C’est un roman noir qui dézingue la Polynésie. Il n’y a pas d’enquête policière, comme dans ce genre littéraire codifié, mais une introspection menée par l’unique personnage aidé du narrateur. La vie de Manutahi, un anti-héros, est passée au crible en même temps que sont évoqués les temps fort de la Polynésie, depuis la construction de la piste de Faa’a (il faut bien faire commencer l’histoire un jour). Le nom-même du personnage, Manutahi, si on le rend à sa nature de nom commun composé, signifie le premier ou l’unique oiseau, cela peut aider à comprendre le roman, métaphoriquement parlant (merci pour le tuyau, Erina du LSR) ; le personnage est un oiseau rare et on doit le prendre non comme un héros-type ou collectif, mais comme un individu de chair, de pensées et de paroles. On l’a peut-être rencontré, un peu le même, un peu différent, au cours de nos vies. Le récit est donc construit en permanence entre deux pôles, l’un constitué par la narration de l’existence de Manutahi et de ses échecs, et l’autre par les évolutions folles d’une société : « on atteint un point de non-retour, celui-ci est anthropologique », écrit le narrateur qui se fait un malin plaisir à mettre en scène cette rupture permanente tout au long des 140 pages du roman.

Le récit s’empare des « traumatismes » historiques et les présente sur une chaîne continue. Je ne vais pas énumérer toutes les dénonciations opérées dans le roman, les inadaptations, les entourloupes permanentes, de la politique à l’économie en passant par les faits courants de la vie, -certaines sont savoureuses, drôles et dramatiques à la fois-, toutes sont à découvrir par le lecteur qui ne peut pas ne pas s’interroger sur elles et leur validité. Qu’est-ce qui est vrai là-dedans ? Mourareau prend, de manière systématique, le contrepied des visions et des perceptions conformistes, admises sur le pays : c’est un travail de l’imagination que de retourner toute proposition et l’auteur n’en manque pas ! Le roman ne se définit pas dans un cadre culturel spécifique, mais c’est peut-être la tambouille sociétale et culturelle qui crée le désordre permanent et affecte le personnage Manutahi. L’écrivain ne cherche pas à s’opposer pour exister, il reprend les travers de la société, se lâche, et d’une certaine manière le lecteur s’en réjouit. Enfin quelqu’un qui dit et écrit ce que l’on pense ! Mais, contredire ne signifie pas forcément énoncer la vérité (on l’a vu au moment du Covid avec notamment les antivaccins et les réseaux sociaux sont pleins d’opinions et de stéréotypes contestables). Au lecteur d’être actif à son tour et d’exercer son esprit critique. On a bien le droit de faire la critique de la critique… Certains pays construisent aujourd’hui des vérités alternatives qui font froid dans le dos.

Le récit de Mourareau est servi par une écriture vibrante qui unit humour, jeux de mots, trouvailles lexicales ou phonologiques, très souvent jubilatoires, à la manière d’une performance, que le lecteur découvre avec plaisir. Le côté formel d’une telle écriture est réduit du fait de la limpidité et de la plasticité de la narration. Maeva nulle part est, entre autres, un exercice de style, que je trouve, là encore réussi. Je n’ai jamais eu envie de rompre la lecture, de fermer l’ouvrage et de passer à un autre plus conforme à mes penchants, qui attend sagement sur mon bureau, surtout au lendemain du Salon du livre au cours duquel j’ai fait le plein !

Ce roman peut être mis en parallèle, toutes proportions gardées, bien entendu -sur certains aspects de contenus et d’écriture-, avec Le voyage au bout de la nuit de Céline, La nausée de Sartre, L’Etranger de Camus, Loin de Titayna (une vision caustique de Tahiti dans les années trente), Hombo de Spitz, A rebours de Huysmans, et bien sûr avec les textes ambigus de Houellebecq. On est peut-être là dans une étrange modernité littéraire et sociale.

L’usage du roman

Le roman Maeva nulle part n’est pas écrit au nom d’une idéologie précise et explicite ou d’un projet politique défini. Il est presque apolitique, parce que foncièrement pessimiste et sans issue. L’idéalisme, souvent rédempteur, en est totalement absent. Le monde, et en tout cas la Polynésie, ne vont visiblement pas vers des lendemains qui chantent, souligne l’auteur. Et c’est peut-être en cela que ce roman nous interroge. Que penser une fois le livre refermé ? Est-il le reflet d’une tension voulue et créée par l’écrivain, d’une crise existentielle réelle, ou simplement le récit d’une société en transition ? Le roman conduit-il le lecteur vers un négationnisme, voire un désespoir qui le mènerait vers des positionnements extrémistes ? Le thème des générations perdues parcourt la littérature européenne depuis le milieu XIXe siècle, tiens justement … depuis la violence de l’industrialisation, et de l’arrachement des populations à leur existence rurale, répétitive et ordonnée, et pourtant pas toujours épanouissante.

De nombreux jeunes de la génération à laquelle j’appartiens pensait que la lutte politique (pour la justice sociale, la condition de la femme, l’éducation, la culture, puis l’écologie, etc.) améliorerait la société. Nous avons toujours vécu avec l’espoir d’une société qui deviendrait meilleure. Ce n’est peut-être plus le cas, semble-t-il, auprès d’une part importante de la population. Au pouvoir, lorsqu’ils y parvenaient de temps à autre, nos élus n’ont pas réalisé grand-chose de leurs engagements, face à un système de plus en plus mondialisé d’indifférence au sort du peuple, un système d’unique recherche du profit au prix de la destruction des ressources de la planète et à terme, peut-être de l’homme. La montée des populismes aux Etats-Unis comme en Europe (Italie, Hongrie, etc.) se nourrit, et d’un sentiment de déclassement, réel ou supposé, et de catastrophes économiques et écologiques à venir, elle témoigne de cette crise gravissime, et ce ne sont pas les « solutions » proposées : repli identitaire et sur soi, recul de l’Etat de droit, de son action et soumission aux seuls intérêts financiers immédiats, fermeture des frontières, fuite en avant économique, dénonciation de l’immigration et des « autres », qui permettront d’envisager un meilleur avenir.

Mourareau creuse et maîtrise une voie très personnelle au sein de la littérature polynésienne. Question d’âge et de génération ? Ce roman nous ouvre un univers qui va plus loin que l’habituel poil à gratter de la littérature, ou plutôt il nous confirme que même si la littérature s’inspire davantage du réel qu’elle ne le copie, la société a le devoir de s’interroger sur l’avenir qu’elle souhaite. Maeva nulle part peut-il aider à une prise de conscience collective et à imaginer des solutions qui respectent, en ce pays d’îles, l’homme et la nature, la liberté, la justice, la solidarité et où chacun trouve sa place ? On ne fait pas de littérature avec de bons sentiments, ça on le sait depuis longtemps, mais « les forces du mal », comme on les désigne dans une pensée manichéenne, peuvent-elles être contrées et se transformer, grâce à un simple roman ?

Prends ton temps, Mourareau, mais j’attends, en espérant ne pas être le seul, ton troisième roman…

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