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Lorsque vous êtes en mer, loin des côtes, où que vous portiez votre regard, celui-ci est arrêté par un horizon liquide. Ce qui se cache derrière, vous ne pouvez le deviner. Sans le soleil, sans la lune et les étoiles, sans une boussole ou maintenant sans un GPS, il est difficile de savoir où est le nord, le sud, l’est ou l’ouest. Les grands marins d’autrefois, ceux qui ont peuplé le fenua, ajoutaient des signes plus subtils, le vent, les vagues, les nuages ou les oiseaux. Ils ont atteint leurs buts. Il ne se sont pas perdus. Ils ont su garder leur cap.

Nous sommes, pour la plupart d’entre nous, devenus des terriens. Notre horizon est souvent arrêté. Sauf à regarder la mer, notre regard porte moins loin. Nos obstacles sont plus proches. Nos plaisirs et nos soucis aussi.

Qu’importe ce qui peut se passer dans cinq, dix ou cinquante ans quand on ne sait pas comment nourrir ses enfants le lendemain. Qu’importe le réchauffement climatique ou la montée des eaux si l’on doit sombrer dans la misère pour cela. Qu’importe l’avenir à long terme de son employeur si celui-ci permet aujourd’hui d’élever sa famille.

L’Office des postes et télécommunications (OPT) est une institution vitale du fenua. Pendant longtemps, elle a été un lien privilégié avec l’ailleurs. On attendait avec impatience le courrier du fils, militaire ou étudiant, à l’autre bout du monde. On envoyait une lettre ou un colis aux metua, installés loin, sur une autre île. On recevait les journaux, parfois avec des mois de retard. Puis est venu le téléphone, qui a rapproché les contacts. Souvenez-vous. L’usage du fax s’est imposé il n’y a pas cinquante ans. Puis Internet est arrivé. Les courriels ont remplacé le fax et les enveloppes décorées de si beaux timbres. Et bientôt les téléphones intelligents sont devenus un outil pour chacun, avec ses services de réseaux sociaux ou de banque en ligne. Que nous réserve demain ?

Notre vieil OPT a souvent été la cheville ouvrière de cette histoire. Elle transporte et distribue le courrier. Elle développe les infrastructures de télécommunications. Elle y offre une large gamme de services. Au plus près des gens, elle leur donne accès à des services de paiement ou d’assurance. Elle est chère au cœur des habitants du fenua, en particulier dans les îles isolées.

Cependant, l’évolution du monde est sans pitié. Le volume de courrier postal diminue inexorablement. Seuls les colis se maintiennent, voire croissent. Les infrastructures nécessaires à un service moderne de télécommunication sont coûteuses et doivent évoluer rapidement. De plus, elles sont maintenant concurrencées par des services satellitaires.

Pendant longtemps, le recours à des situations monopolistiques a été considérée justifiée. Il l’était, du fait de limitations technologiques, mais aussi de considérations plus sociales. Le monopole du courrier était le résultat d’une demande de forte confiance en celui à qui l’on confiait le sort de sa lettre d’amour ou de sa sollicitation.

Beaucoup de ces raisons ont perdu de leur sens. Le volume du courrier baisse chaque année de 5 % environ : l’essentiel des démarches est réalisé en ligne. Il reste quelques échanges obligatoires, mais leur disparition ne saurait tarder. Seuls les habitants qui n’ont pas accès à une technologie appropriée trouvent encore un bénéfice réel dans l’existence du service postal. Heureusement, leur nombre aussi diminue chaque année.

Si les infrastructures gardent leur importance et qu’il est toujours justifié qu’au moins le « dernier kilomètre » soit l’objet d’un monopole, les évolutions technologiques permettent aujourd’hui l’instauration d’une concurrence entre les fournisseurs des services qui exploitent celles-ci. Le fait, par exemple, que la ligne téléphonique ait été installée par l’OPT ne devrait pas empêcher un concurrent d’offrir ses services de téléphonie fixe à un prix compétitif.

En matière de service financier, l’OPT a toujours privilégié la proximité et a offert à des clients modestes le bénéfice d’un service de base. Les services en ligne d’autres établissements financiers offrent désormais une alternative.

Alors que reste-t-il à l’OPT ?

Faisons une analyse rapide :

– Ses forces : un service de proximité, une image favorable et un personnel qualifié. En matière de télécommunications, une infrastructure de qualité et une offre de services leader du marché.

– Ses faiblesses : la lourdeur historique d’une quasi-administration qui ralentit les adaptations. Un ratio entre les charges et le chiffre d’affaires qui se dégrade.

– Ses opportunités : une demande de proximité qui pourrait amener l’OPT à distribuer utilement d’autres produits et services. Une augmentation de la demande en matière de colis.

– Ses menaces : un service de base du courrier qui tend à disparaître. Des infrastructures de télécommunications qui sont concurrencées par de nouvelles technologies. Une intensification de la concurrence dans les domaines des colis, des services financiers et des télécommunications.

Il ne faut pas oublier les centaines d’employés qui ont souvent consacré leur vie professionnelle à cette institution. Ne croyez pas qu’ils vivent sereinement les évolutions qu’ils observent. Ils ont peur pour leur avenir. Ils ont peur pour leurs proches. Des transitions comme nous en vivons sont profondément déstabilisantes, surtout dans un environnement où l’emploi reste rare. Certains voudraient revenir au temps du monopole, tout en appréciant les bienfaits de la concurrence en matière de prix comme de services.

Qu’ont fait les autres pays ?

Il y a presque autant de solutions que de pays. Dans de nombreux pays, la séparation des activités postales et de celles de télécommunications a été réalisée depuis longtemps et ces dernières font l’objet d’une concurrence plus ou moins forte. Les rares pays qui n’ont pas opéré la scission sont souvent des pays dont la situation intérieure empêche toute réforme.

En matière de télécommunication aussi, les situations sont variées. Dans les pays développés, la concurrence est la règle.

En matière de service de proximité, on peut désormais trouver de nombreuses options. La poste allemande n’offre plus de services financiers. Elle offre en revanche un service de courrier international au top : DHL. La poste française continue d’offrir des services financiers et développe une activité de courrier à l’international (Chronopost notamment). Chaque pays a adapté sa solution. Il n’empêche que, dans de nombreux cas, le service de proximité reste déficitaire et fait l’objet d’une subvention.

Alors, quel cap choisir ?

Il serait bien prétentieux de vouloir simplement esquisser un cap pour l’OPT. C’est le rôle du conseil d’administration, épaulé par la direction générale. Il est composé de nombreux ministres et de représentants de l’Assemblée. Une telle composition laisse entendre que l’intérêt de l’OPT doit être aligné avec celui du Pays. Est-ce vraiment encore le cas lorsque chaque famille du fenua doit dépenser plus de 10 000 Fcfp par an pour assurer son fonctionnement, même sans avoir recours à ses services, auxquels il faut ajouter des transferts internes à l’OPT, qui renchérissent le prix des services de télécommunications ?

Plutôt que de recommander des solutions, essayons d’examiner quelques enjeux :

– Le service de proximité : c’est une des missions essentielles de l’OPT. Il s’agit de donner accès à tout le monde, en particulier aux plus démunis, aux plus isolés, à un service minimum. L’utilisation de technologies modernes a rapproché ceux qui savent s’en servir. Elle a éloigné ceux qui ne le savent pas ou n’y ont pas accès. Face à cet enjeu, la France a réuni de nombreux services publics de proximité dans le réseau « France services », une démarche assez proche de nos « fare ora ». La Poste y est partenaire.

– Les infrastructures de télécommunications : certains vont dire qu’avec les offres satellitaires, elles perdent de leur intérêt. Ils ont tort. Que ferait-on si ce dernier était subitement indisponible ?

Quel qu’en soit le coût, nous avons besoin de ces infrastructures vitales. Cela ne doit cependant pas nous empêcher de nous demander si la situation de monopole dont bénéficie l’OPT ne doit pas être ajustée.

– Le courrier : son volume diminue. C’est un travail qui exige un traitement manuel important, tant à la réception, mais encore plus à l’expédition, surtout que nos agences postales ne sont pas équipées de kiosques en libre-service. La baisse de volume va induire une réduction des besoins de personnel. Du fait d‘une exigence de service public et sauf si l’on confie des tâches nouvelles aux employés, il faudra conserver un personnel important et très vraisemblablement assurer l’équilibre financier par une subvention. Malgré une compression régulière des effectifs en France, l’État verse à la Poste une subvention annuelle d’environ 3 000 Fcfp par famille. L’intégration du service postal aux « fare ora » pourra peut-être permettre de mieux gérer ce service.

– Les services de paiement : très sagement, au vu des coûts induits, l’OPT a concentré ses services financiers aux services de paiement et à la distribution d’assurances pour le compte de tiers. Après quelques années, il faudrait en tirer le bilan et se demander s’il ne faut ajuster le dispositif. Là encore, le développement des banques en ligne pèse sur la rentabilité.

– Les services de télécommunication. Dans ce domaine, la révolution nous a déjà touchés. Elle ne s’arrêtera pas. Il n’y a plus de raison de lier l’offre de service à la gestion des infrastructures. Que ce soit sur le fixe ou le mobile, sur les services filaires, fibre ou hertzien, la concurrence va devenir la règle, avec de nouveaux acteurs basés sur des satellites. L’astuce de faire payer une ligne fixe à l’OPT pour toute souscription à la fibre fait partie des combats d’arrière-garde. Ne faudrait-il pas rendre les choses claires : Le coût des infrastructures doit être facturée de manière identique à tous les fournisseurs de service, Vini, Viti et Vodafone.

Bien sûr, le diable se cache parfois dans les détails : les discussions sur les coûts de roaming vont se poursuivre. Ne devraient-elles pas cependant ne concerner que les zones où il est économiquement rentable de multiplier les antennes ? Dans les autres, les antennes du réseau destiné aux téléphones mobiles ne devraient-elles pas faire partie des infrastructures de base, au même titre que les réseaux ? Cette question est d’autant plus aiguë que la qualité de roaming aujourd’hui offerte dans les îles éloignées est souvent médiocre pour les clients des autres fournisseurs.

Je m’arrêterai là. L’OPT est une vieille dame respectable. Ses employés méritent mieux que des bonnes paroles et un avenir incertain. Ses clients lui font confiance et attendent que les services qu’il offre soient pérennes, bon marché et de bonne qualité. Les enjeux sont importants et demandent plus que des airs navrés et des subventions accordées au dernier moment.

Les changements dans la gouvernance de cette institution sont une occasion de tracer une nouvelle route, de fixer un nouveau cap. Le Pays doit définir l’objectif. Le Conseil d’administration doit fixer le cap et s’assurer que l’entreprise dispose bien des moyens de tracer sa route. La Direction doit mettre en œuvre ces moyens. Les habitants, nous, vous, qui sommes en définitive les clients, mais aussi les actionnaires, nous devons rester vigilants, afin de conserver un service public de qualité, mais aussi pour s’assurer que personne ne soit laissé au bord du chemin et pour éviter que, comme trop souvent, faute de courage ou faute de vision, l’OPT ne continue à nous coûter des ressources précieuses qui pourraient être mieux utilisées pour créer de nouvelles richesses et de nouveaux emplois.

Patrick Fincker

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