Au niveau de l’État, la motivation principale était claire et ne se discutait pas : la France devait se doter d’une force de frappe nucléaire lui permettant de rejoindre et de prendre rang au sein même des grandes puissances nucléaires mondiales : URSS, États-Unis, Chine, Grande-Bretagne… C’était la volonté du général de Gaulle qui, après l’indépendance de…
Dans les laboratoires de recherches et les bureaux d’études métropolitains, les motivations techniques furent immédiatement très nombreuses car, dans plusieurs spécialités, les chercheurs réalisèrent vite que les essais de bombes nucléaires en Polynésie pouvaient être à même de leur offrir des conditions expérimentales tout à fait exceptionnelles et très difficiles à obtenir dans les laboratoires métropolitains : par exemple, les très hauts niveaux de radioactivité dégagés par une explosion nucléaire étant sans commune mesure avec les niveaux obtenus en laboratoire, beaucoup de composants électroniques allaient pouvoir être testés efficacement dans des conditions spéciales. C’est pour cette raison, qu’à chaque tir, des physiciens de très haut niveau vinrent tout exprès de Métropole installer, à proximité des points zéros, les équipements spécifiques qu’ils souhaitaient tester ou diagnostiquer. En général, ces chercheurs restaient tout au plus quelques semaines en Polynésie… On les appelait « les missionnaires ».
En dehors de ces « missionnaires », il y avait les permanents du CEA. À la Direction des essais du CEA, il y en avait une trentaine qui pour la plupart avaient signé un contrat les engageant à travailler à Tahiti ou à Moruroa pour deux ou trois ans. Pour ces permanents, la motivation principale n’était pas une motivation technique mais une motivation financière. Sous l’autorité d’un responsable local du CEA, appelé DIRAM, ils étaient principalement chargés de l’entretien technique et de la logistique des sites de tir. Les avantages financiers attribués à ces permanents étaient considérables : salaires doublés et non imposés, logement de fonction à Tahiti, voiture, etc. Avec de telles conditions, ces postes de permanents étaient évidemment très recherchés et convoités. De nombreuses familles métropolitaines vinrent ainsi s’installer plusieurs années à Tahiti. La plupart habitaient ou se regroupaient dans des cités (Cité Cowan ou Cité Smith, par exemple) où elles avaient relativement peu de contacts avec la population locale…
Une motivation unique, la motivation financière
De par leur fonction, ces permanents du CEA pouvaient recruter du personnel local polynésien (les PL) ou passer des contrats avec des entreprises. Au total, de 1965 à 1995, il y eut plusieurs centaines de Polynésiens qui ont ainsi travaillé directement pour le CEA… Si ces PL venaient principalement de Tahiti ou des îles Sous-le-Vent, certains d’entre eux venaient d’iles ou d’atolls très éloignés… Pour tous, la motivation unique fut une motivation financière : les salaires proposés étant en effet deux ou trois fois supérieurs à ce qu’ils pouvaient espérer toucher en restant dans leurs îles ou leurs atolls, cette perspective leur permettait d’envisager un avenir plus serein pour eux et leur famille… mais, en contrepartie, ils étaient la plupart du temps obligés de rester très longtemps isolés et éloignés de leurs femmes et de leurs enfants. De nombreux PL sont ainsi restés plus de dix ans à Moruroa, dix années durant lesquelles ils ne retournèrent que quelques semaines dans leurs familles. À mon avis, si ces conditions de travail permirent à ces PL de gagner de l’argent, il y eut en contrepartie deux conséquences négatives très importantes. D’abord, travailler en permanence à Moruroa où la vie quotidienne se déroulait hélas trop souvent au détriment de la vie familiale, avec des répercussions graves comme des divorces ou des séparations ; ensuite, Moruroa étant un atoll contaminé par une radioactivité certes faible mais permanente, l’exposition durant de longues années à cette radioactivité ne pouvait que faciliter l’apparition souvent tardive de maladies radio-induites…
Témoignage de Michel, personnel local
Le témoignage suivant que Michel, un de mes grands amis polynésiens, a eu la gentillesse de me donner résume parfaitement ce qu’était la vie des PL qui travaillaient à Moruroa :
« Lorsque l’on parle de Moruroa, pour la plupart c’est le gros champignon au-dessus de l’atoll, cette grosse boule de feu et ses conséquences dramatiques et nocives assimilées à la maladie et à la mort. C’est vrai, on ne peut pas nier l’évidence. Malheureusement, les faits sont là, irréversibles.
Cependant, il y avait un autre aspect du site : celui de la vie collective car, malgré les contraintes de l’éloignement et de la vie familiale, nous étions conscients à quoi nous nous exposions et pourquoi nous étions là.
Quel que soit le statut, le rang social culturel ou religieux de chaque individu, que ce soit dans le domaine administratif, l’hôtellerie, la santé ou les transports, nous étions tous logés à la même enseigne et avions droit aux mêmes égards… Nous cherchions à mener une vie harmonieuse en veillant au respect des uns et des autres afin d’accomplir notre mission dans les meilleures conditions.
L’essentiel et le plus important pour nous était d’obtenir un emploi stable et un salaire à chaque fin de mois pour subvenir à nos besoins et à ceux de nos proches. Mais ce n’était pas uniquement le fait de posséder quelque chose car le but fixé était aussi de réussir dans la vie… Personne ne me dira le contraire. »
Pour conclure, je maintiens que c’est un devoir absolu pour la France de respecter les inquiétudes de tous ces Polynésiens qui, ayant travaillé longtemps à Moruroa, craignent d’être atteints de maladies graves qui pourraient être des maladies radio-induites transmissibles. Rappelons en effet qu’à Moruroa, c’était les PL qui effectuaient les tâches les plus difficiles et les plus ingrates, et il ne faut surtout jamais oublier que c’est grâce à eux que les tirs se sont toujours déroulés normalement en temps et en heure. La France leur doit en conséquence au moins autant d’hommages et de remerciements que ceux décernés aux scientifiques et aux concepteurs de cette force de frappe dont elle est si fière aujourd’hui.
