Après son expédition à Clipperton (lire l’article ici), Éric Chevreuil nous raconte son aventure sur le continent le plus froid, le plus venteux et le plus sec de la planète !ATTENTION : Il s’agit ci-dessous de la seconde partie de l’expédition. Lire la partie 1/2

En me préparant pour l’Antarctique, j’ai fini par réaliser que l’environnement était assez similaire au désert du Sahara. J’y ai passé un certain temps dans une autre vie, au 13e RDP. Le désert est vide. Tout y est apporté par l’Homme, et on ne peut survivre à son climat et à son environnement extrême qu’avec les éléments de confort transportés avec soi. L’Antarctique est le continent des extrêmes : froid extrême, vents extrêmes, l’endroit le plus sec de la planète.
Quelle expérience unique !

La base de McMurdo a été construite pour répondre aux ambitions américaines sur le continent de glace. Tout a en fait commencé avec une hutte construite par l’explorateur britannique Scott au début des années 1900. Mais la base est devenue ce qu’elle est aujourd’hui grâce aux diverses missions de l’armée américaine sur le site de la cabane, qui existe toujours dans le même état qu’il y a 120 ans. Entre 1929 et 1950, cinq « petites Amériques » – missions Little America 1 a 5 – sont sorties de la glace, mais toutes ont finalement été perdues en mer : la banquise s’est brisée et les constructions ont dérivé avant de passer par le fond. En 1956, McMurdo a été construite pour l’armée de l’air, sur terre, loin des glaces capricieuses, pour accueillir principalement des opérations militaires. L’accent a rapidement été mis sur le soutien de la recherche scientifique et la base a été rendue plus confortable avec le temps.


Elle est passée de constructions métalliques préfabriquées de conception similaire à la « baraque Fillod » française (huttes Quonset) à des bâtiments modernes affectés au logement, aux laboratoires scientifiques et la salle de restauration. À partir du milieu des années 1970, la National Science Foundation (NSF) a pris le relais de l’Armée, mais, aujourd’hui, le centre médical, la plupart des opérations aériennes et certaines opérations maritimes – brise-glace, garde-côtes – restent encore sous la responsabilité du Département de la défense (DOD). De plus, peu à peu, des entrepreneurs civils ont repris de nombreux aspects des opérations et un bon exemple est la compagnie aérienne canadienne Kenn Borek Airlines (KBA) désormais presque entièrement responsable des vols continentaux entre les bases et les camps temporaires. Elle utilise des DC3 « Dakota » modernisés et des petits bimoteurs « Twin Otters ». Désormais, quelques bâtiments anciens sont encore disséminés dans la nouvelle base. Le « Big Gym » et « The coffee house » sont les dernières huttes Quonset en existence et elles cohabitent avec quelques hangars antiques.
Comment les États-Unis soutiennent la vie humaine et la science sur le continent le plus froid, le plus venteux et le plus sec de la planète
Pour vous donner une idée de la taille des opérations de la National Science Foundation en Antarctique, nous devons passer en revue quelques chiffres ennuyeux pour expliquer comment les États-Unis soutiennent la vie humaine et la science sur le continent le plus froid, le plus venteux et le plus sec de la planète.

Tous les ans, McMurdo monte en puissance pour atteindre une population d’environ 1 200 personnes. Dans la station du pôle Sud, ce sont environ 100 personnes qui y vivront et y travailleront. Pour la saison 2022/23, McMurdo soutiendra environ 70 projets scientifiques divers (contre 40 pour 2020/2021).
La chaîne logistique traite 2 500 passagers par an de Christchurch (Cheech, Nouvelle-Zélande) à McTown. Environ 400 passagers font des allers-retours entre McMurdo et le pôle Sud. En été, d’octobre à février, un convoi logistique terrestre effectue trois voyages de 1 700 km et livrent entre 530 et 640 000 litres de carburant au pôle, par trajet ! Ces convois sont appelés les opérations de traversée. Ils permettent l’accès terrestre au pôle Sud et à d’autres bases. Il faut 21 jours aux douze membres d’équipage pour atteindre le pôle Sud, et 18 pour revenir avec des déchets et autres marchandises. Le transport aérien entre la Nouvelle-Zélande et Town représente 1 000 tonnes par an et 800 tonnes par an du port de Huaneme (CA) à Cheech. Une moyenne de 4 000 tonnes par an est déchargée des cargos à la jetée de glace de McTown.
En hiver, de mars à septembre, il n’y a pas de vols à destination et en provenance du pôle Sud et très peu à destination/en provenance de McMurdo. Il faut compter 3 heures d’avion pour se rendre au pôle depuis les aérodromes de Phoenix ou Willie. Il faut 21 jours pour que le « train » terrestre de ravitaillement effectue les mêmes services. Les bateaux de Cheech à McMurdo mettent 7 jours. Les avions à réaction 5 heures (Airbus, Boeing, C17) et les avions à turbopropulseurs 8 heures (C130, DC3, Twin Otter).
L’USAP renvoie également aux États-Unis environ 900 tonnes de déchets solides et 226 tonnes de déchets dangereux chaque année. La communauté antarctique internationale applique la politique zéro déchet et utilise une multitude de bacs de recyclage répartis dans les bases pour la réaliser. Grâce à l’action des usagers et à l’infrastructure de recyclage mise en place, plus de 60 % des déchets renvoyés aux États-Unis sont totalement recyclés (en Californie).

La nourriture est essentielle pour le travail et la santé. Elle est donc disponible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, avec quatre repas chauds complets par jour (petit-déjeuner, déjeuner, dîner, dîner « midrats » de 6 heures du matin (équipe de nuit). (Nota : à compter du 1er janvier, mon seul repas quotidien était le dîner « Midrart » de 6 heures du matin. Je suis le seul à avoir maigri à McMurdo grâce au régime et à mes activités physiques). En moyenne, l’expédition annuelle par bateau comprend plus de 800 caisses de nourriture totalisant près de 450 tonnes, dont près de 300 tonnes sont surgelées. Ajoutez les « freshies » ou fruits et légumes frais livrés par tous les avions en escale -lorsque le temps le permet- et cela donne une idée de la quantité de nourriture stockée et cuisinée par les cuisiniers et les stewards (stewies).
Enfin, il faut parler de transport. L’établissement de maintenance des véhicules (VMF : Vehicle Maintenance Facility) prend en charge tout ce qui est motorisé, que ce soit à roues ou sur chenilles : chargeurs, bulldozers, niveleuses, grues, chasse neige, perceuses de roche, camions lourds, remorques, camionnettes, pick-up, chariots élévateurs, véhicules tout-terrains Hagglund, véhicule à chenilles Pisten Bully, vieux Snowcats, et la centaine de motoneiges. Ajoutez Ivan le Terrabus et une micro « Ducati » faite maison, les générateurs, compresseurs et autres engins à essence, et le total est d’environ 850 véhicules et machines motorisés ! Bienvenue à l’USS McMurdo, le porte-avion de glace !
Une sorte de thérapie sur la glace
Que ce soit Bob, qui vient ici depuis plus de 40 ans, ou Helene, 15 ans, ou une multitude d’autres « revenants », les réponses à la question « pourquoi reviens-tu toujours ? » sont toujours les mêmes : les gens, la variété des origines, leurs histoires. S’il y a une chose qui est toujours différente en Antarctique, c’est l’histoire humaine, l’histoire personnelle de chaque individu que vous rencontrez à travers votre travail, lors d’un repas, dans le salon. Notre connexion satellite était plutôt lente et les téléphones portables fonctionnaient à peine pour certains et pas du tout pour beaucoup. Il fallait donc faire à l’ancienne : il fallait interagir les uns avec les autres, il fallait se parler, jouer à des jeux de société ou de cartes, faire des puzzles, jouer au ping-pong… La plupart de ces activités impliquent de communiquer, de partager. C’est à ce moment-là que les histoires sont racontées, que la « vraie vie » est décrite par rapport à la « vie sur la glace ». C’est là que les âmes sont « versées » à des inconnus que nous ne reverrons peut-être pas avant quelques semaines, une sorte de thérapie sur la glace. Sans être distraits par le fléau addictif de l’ère numérique, avec une intimité et des divertissements limités, obligés à vivre dans des dortoirs et à manger aux grandes tables du réfectoire, nous avons passé notre temps à nous saluer, à bavarder et parler, à écouter les autres, à lire leurs regards, à absorber leurs histoires. Nous sommes redevenus sociaux, nous n’étions plus transparents ou faux. Ce que nous avons vu était la réalité.

McMurdo est une petite Amérique. Le personnel de la base représente tous les États de l’union. Les âges varient de 20 à 70 ans. Toutes les cultures, races, sexes et genres, préférences alimentaires et religions sont représentés. Et comme partout, tous les préjugés et les vices de la société américaine se cachent en arrière-plan. La ville frontalière est parfois tapageuse avec les voix d’individus plutôt ivres résonnant dans ses ruelles ou ses couloirs. Parfois, les femmes se sentent harcelées. Parfois, des remarques grossières, offensives ou racistes peuvent également être entendues. La direction prend cela au sérieux. Les sessions de formation ne s’arrêtent jamais vraiment, des conseillers psychologiques sont disponibles, et un certain nombre de délinquants ont été rapatriés par avion pendant mon séjour. Bienvenue dans l’expérience humaine au bout du monde.
Quant à moi, j’ai décidé de me démarquer. Je me rasais tous les jours et gardais mes cheveux courts. J’animais un club de conversation française, j’ai fait deux présentations de l’île de Clipperton, suis devenu membre du yacht club d’Antarctique, je courrais partout en T-shirts par moins 20 °C, et m’efforçais à passer le plus de temps possible hors de la boutique informatique. Mon indicatif radio était « Frenchie @ IT »* (The Boys est une série TV américaine. Serge, un des trois héros, est surnommé « Frenchie », le Français. C’est un dur à cuire) ; j’étais le seul à fumer la pipe sur le continent (la machine à vapoter qui n’a pas besoin d’être rechargée). Je me suis aussi porté volontaire pour l’équipe de renfort de l’hôpital en cas d’événement catastrophique (le MCI : Mass Casualty Incident). Notre hôpital mili n’a que 8 lits et une demi-douzaine de docteurs. Deux fois par semaine, les 50 volontaires MCI étaient formés pour être en mesure de renforcer le personnel de l’hôpital en cas d’accident majeur (crash d’un C17 par exemple : 120 personnes ! Il faut penser à tout). Nous avons donc appris à trier les victimes, faire des prises de sang et des intubations, des électrocardiogrammes, des radios et des ultra-sons…

Une fois sorti de McMurdo, que ce soit vers Ob Hill, la mer de glace, Hut point ou Castle Rock, l’immensité blanche devient époustouflante. La taille du monde glacé qui m’entourait, le vide, le silence, le soleil qui brille en permanence, ou le froid, les vents puissants et la brume glacée, étaient écrasants. Dans cette nature enivrante, je me retrouvais à ma place, au fond et en bas. Je n’étais rien. Je ne valais rien. Je ne pouvais rien changer. L’être humain est si petit, impuissant et sans importance, un flocon de neige à la dérive porté par les forces de la nature. Cependant, en même temps, j’étais aussi un témoin plein d’admiration devant la force, et étais invité à en expérimenter les pouvoirs. J’évoquais l’immensité du Sahara dans un précédent paragraphe, mais je pourrais aussi faire référence à l’immensité de l’océan Pacifique vue et ressentie depuis une plage de « mon » île déserte de Clipperton. Quand j’essaie de décrire la force de ce que je ressens, seul face à ces grands espaces, un caillou dans le désert ou sur la plage, je ne trouve jamais les mots justes. Je peux difficilement exprimer « la plénitude de mon âme ». Quand je regarde les éléments en action, je ne peux pas croire qu’ils sont aussi en train de mourir et que nous – les humains – en sommes la cause. La nature paraît si invulnérable et inaltérable ! Mais ici au bout du monde, au Sahara ou au milieu du Pacifique, je vois les effets dévastateurs de notre cupidité, de notre arrogance et de notre ignorance. En Afrique, le Sahara a étendu son emprise sur les zones plus tropicales du Nord et du Sud. L’augmentation de la population humaine et ses besoins en eau, ainsi que la déforestation en sont quelques-unes des causes, mais les étés plus chauds et plus secs en sont les principales. Ce ne sont que trois régions du monde que j’ai visité. « Je ne sais pas si je deviens plus sage ou si les humains deviennent plus stupides et plus égoïstes » (Dilbert). Je sais juste que je n’aime plus beaucoup les gens. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas un fanatique de l’écologie. Mais quand vous pouvez voir et toucher la dévastation, les choses prennent un sens différent.
Une vie « quotidienne » bien huilée
Pour les équipes de soutien, ici, faute de « pôle Sud », d’aventure sur la glace, c’est la routine d’une machine tellement bien huilée qu’elle est parfois ennuyante. Les 70 missions scientifiques prévues pour la saison ont été déployées. Les scientifiques sont partis camper sur les glaciers, au cap Crozier étudier les manchots Empereurs ou autres Adélies, dans la Dry Vallée, pour y chercher la vie dans ses lacs souterrains, sur la glace pour y lâcher les ballons immenses de la NASA, à Siple dôme, WAIS, Marble Point… autant de noms de sites là-bas, sur la glace. La magie de l’Antarctique a laissé place à une vie plus monotone, et en attendant l’arrivée du brise-glace, des manchots et des baleines, il faut absolument échapper au « train-train » et se trouver des occupations, des loisirs. Il y a beaucoup d’énergie à McMurdo et il faut l’employer à bon escient. La tentation des deux bars et de l’alcool est forte. Ignorer les règles et faire des bêtises est aussi une possibilité. Toute cette énergie doit être canalisée vers des actions positives pour éviter le désastre.

Il y a donc énormément de talents à McMurdo, et l’isolement de la base encourage surtout les initiatives et le volontariat. Nous avons un journal, L’Antarctic Sun, trois clubs de conversation (français, espagnol et italien), un club de couture, un club d’arts divers, un club d’échecs, un club de musculation, de course à pied, d’escalade, de foot, de basket ball, de frisbee, de ping-pong, de radio amateur. Il y a un club LGBT et nous avons eu notre Gay pride. Nous avons aussi le yacht club de la mer de Ross, le yacht club exclusif de l’Antarctique. Il est possible de se porter volontaire pour animer son propre programme radio a la station FM, ou d’animer une émission télé. Nous pouvons assister aux présentations faites par les différents groupes de scientifiques, et les présentations liées aux voyages menées au yacht club. Nous avons aussi une bibliothèque bien fournie, un lieu calme qui permet aux lecteurs de profiter de leurs livres favoris, et des kiosques informatiques pour ceux qui n’ont pas d’ordinateurs. Le bureau « loisirs » organise aussi des visites du bâtiment des sciences (Crary building) et de son aquarium, de la hutte de l’explorateur anglais Scott (hutte construite à la fin du XIXe siècle), les rotations au tube d’observation sous-marine (Ob Tube), les visites shopping/bar à la base néo-zélandaise de Scott, et des excursions en motoneiges au pied du volcan Erebus. Un réseau de pistes est ouvert autour de la base et permet de s’aventurer sur la glace, par la mer, de McMurdo a la base de Scott ou à Williams Airfield (aéroport sur la glace), de monter sur Observation Hill (Ob Hill), ou d’aller au sommet de Castle Rock, un bloc cubique avec une vue magnifique sur le volcan actif Erebus et la mer de Ross. Ces randonnées durent de 2 à 5 heures et sont soumises à des mesures sécuritaires strictes (minium deux personnes, radio, équipement grand froid, enregistrement au départ et au retour auprès de la veille radio). Il organise aussi les cross de 5 et 10 km, et le marathon. Finalement, il est aussi possible d’emprunter des vélos tout-terrains avec gros pneus, et des skis de randonnée.
Comme je l’ai dit plus haut, McMurdo n’est pas très bien connecté, et les téléphones portables ne fonctionnent pas, ou peu. La bande passante est faible et la priorité est donnée à la science et au réseau, pas aux loisirs. Les 1 200 hommes et femmes de la base doivent donc interagir verbalement et physiquement, comme dans « le bon vieux temps ». Il est tellement agréable de voir ces jeunes jouer aux cartes, aux échecs ou au ping-pong, faire des puzzles, ou lire un livre. Nous vivons donc dans un avant-poste, sur la glace. Nos réveils-téléphones sont calés sur le fuseau horaire néo-zélandais, mais nous sommes à la merci de nos horaires de travail pour ce qui concerne notre vie « quotidienne ». Pour survivre, c’est-à-dire supporter les changements, il faut se créer et maintenir une routine entièrement liée à un horaire de travail artificiel qui ne dépend pas du soleil et des étoiles, qui ne dépend pas d’un cycle naturel de jour et d’obscurité, et qui ne dépend pas de ce que votre montre et téléphone affichent. C’est autour de cet horaire, à chacun le sien, que nous passons notre vie.
Je travaille donc 9 heures par jour, 6 jours par semaine. Il faut une routine pour que ça marche, pour naviguer dans les pièces sombres, « survivre » à la vie de dortoir et de réfectoire. Nous ne pouvons pas tout avoir et tout est une question de choix. J’aime la simplicité. Je fais simple ! Mais pour certains… ça peut être brutal !
Mais même ici, le monde des bisounours a sévi. Il faut suivre un cours pour utiliser une échelle, monter une tente, utiliser un réchaud, apprendre à survivre a plus de 2 500 m (comme m’a dit le toubib amusé, il faut juste continuer à respirer), il ne faut pas dire de gros mots en présence des dames, vérifier les goujons de roue avant de prendre un véhicule, faire pipi dans la bouteille quand on se balade à l’extérieur… Avez-vous vu le film Le show Truman avec Jim Carrey ?
Des missions au service de la science
Pour ce qui concerne la raison d’être de cette base, de cette humanité, de mon job, il me faut un peu parler de LA SCIENCE ! Leurs études cette année ont porté sur les colonies de manchots Empereur et Adélie, les phoques de Weddel, le krill, la météo avec le déploiement et la maintenance de centaines de stations météo automatiques, le réchauffement climatique et l’effet des courants chauds sous-marins qui contribuent à la fonte des glaciers, les études GPS, l’histoire géologique du continent, les marées, notre volcan actif…

Pour la plupart d’entre nous – membres des équipes de soutien, mécaniciens, plombiers, charpentiers, électriciens, cuisiniers, stewards, membres des équipes de nettoyage, personnels de bureau et informatique –, tout cela n’était que de la fiction jusqu’à ce que nous assistions aux présentations scientifiques du dimanche soir dans le réfectoire. Là, dans un anglais simple et avec des photos et des vidéos, les intervenants nous ont fait voir et comprendre pourquoi nos emplois étaient si importants. Nous avons fini par envier les scientifiques et leurs équipes pour être allé au-delà de la virgule dans le « McMurdo, Antarctique », virgule qui nous a limités, nous les « roturiers des glaces », au carré marqué par Hut Point, Castle Rock, Scott Base et les aérodromes des glaces de Phoenix et Williams. Pensez-y un instant ! Ces scientifiques de choc se sont déployés très loin sur la glace à l’aide d’hélicoptères, de petits avions ou de véhicules à chenilles. Ils ont déterré les motoneiges laissées sur place la saison précédente et les ont remises en marche. Ils ont creusé la glace pour mettre à jour les caches de carburant et de matériel, ont installé leurs tentes ou réactivé leurs huttes gelées. Ils ont réinitialisé les systèmes de communication puis ont commencé à travailler, à forer, à évaluer la population de manchots, à installer des stations météorologiques ou à récupérer des capteurs sismiques, à tester de nouvelles technologies et d’autres systèmes. Ils ont cherché un abri contre les tempêtes soudaines et se sont trouvés parfois coincés plusieurs jours dans leurs tentes pour finalement ressortir et creuser encore et encore pour remettre à jour ce que le blizzard avait recouvert.

Si la science vous semble high tech et cosy, elle n’est définitivement pas si confortable en Antarctique où des vêtements chauds, une bonne pelle, une forte volonté et beaucoup de combativité sont nécessaires pour accomplir la mission. C’est peut-être parce que j’ai plus de 60 ans, mais j’ai été impressionné par ces « gamins », pour la plupart des boursiers envoyés par des universités, tous enthousiastes dès le premier jour. Pour moi, c’étaient des enfants. Ils avaient l’air d’enfants ! Mais là-bas, ils nous ont montré à quel point ils étaient matures, en s’entraînant, testant, emballant, utilisant des outils électriques et des étaux pour fabriquer les appareils dont ils avaient besoin, en chargeant des palettes, et en partant sur le terrain « la fleur au pic à glace ». Ils sont finalement revenus, souvent un peu plus maigres, un grand sourire posé sous la marque blanche de leurs lunettes de glaciers, le reste du visage brûlé par les vents froids, par notre soleil éclatant et son reflet sur la glace.
Je me souviens être repassé par une de mes casernes peu de temps avant de quitter les armées, et je me faisais la réflexion que nos soldats semblaient de plus en plus jeunes. Ce à quoi mon camarade me répondit « non Éric, ils ne sont pas plus jeunes, c’est nous qui vieillissons ! ».
Mes genoux sont d’accord, mais ma tête s’obstine et j’y repartirai certainement en fin d’année pour un autre séjour !
Texte & photos : Éric Chevreuil

