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Cet article est paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO) N° 113 de décembre 1955. Retrouvez chaque mois, dans notre rubrique « Culture/Patrimoine », un sujet rédigé par la Société des Études Océaniennes, notre partenaire.

Depuis 1797 les pasteurs de la Société des Missions avaient essayé plus d’une fois de prendre pied à Tahuata, Fatu Hiva et Ua Pou aux Îles Marquises. Les résultats étaient aussi décourageants que les tentatives de trois missionnaires américains venus de Hawaii [Hawai’i] en août 1833 et qui furent obligés de se retirer en mars 1834.

Cependant, une nouvelle expédition composée des Révérends Rodgerson, Stallworthy et Darling, arriva vers la fin de 1834 à Vaitahu et se plaça sous la protection du chef de clan Iotété, mais on faisait tellement peu de progrès qu’en 1839, un an après le premier débarquement des Picpuciens, Stallworthy restait seul. La Mission de Tahiti vota la fin de ce poste en octobre 1841.

Les lettres des trois pasteurs découragés par la résistance des Marquisiens, isolés de leurs compatriotes et sans moyens de transport, témoignent des mêmes difficultés que celles que les catholiques y trouveront. Déjà en 1834, les contacts avec les baleiniers et les chercheurs de santal avaient doté tout blanc d’une sorte de valeur purement matérielle aux yeux des Marquisiens. Darling dit que Iotété et les chefs « supposent en général qu’ils recevront beaucoup de propriétés en acceptant l’Évangile. Si, peut-être vous pouviez envoyer de vieux vêtements, quelques haches ou n’importe quels petits articles, il se pourrait qu’un bon effet en résulte » [1]. D’ailleurs il note dans cette lettre et dans son journal l’indépendance des quatre chefs de la baie de Vaitahu, leur influence limitée, leur manque d’alliance sauf pour des guerres fréquentes. « Cette circonstance fera grand obstacle à la propagation de l’Évangile ; s’ils étaient sous un seul chef comme les Tahitiens nous aurions plus d’espoir de les faire conformer dans leur conduite extérieure ».

Darling, plus expérimenté que ses compagnons, s’occupait faute de convertis, d’une étude de la langue et des mœurs. Il évalue le chiffre (de la population de Tahuata à 1 500 se groupant par mariage ou par adoption, en familles de 100 à 200 personnes sous leur « Kaakaiki » (sic. hakaiki). Il note au moins 21 lieux de réunion sur l’île (tohua). Les liqueurs fortes et les visites de navires étaient assez communes, Darling partit vers septembre 1835. « Bien que nous n’ayons pas eu le bonheur de remarquer de grands changements ou de conversion au Seigneur ». Cependant il remporta des notes assez rares à cette époque et dont une partie est imprimée ici[2].

REMARQUES SUR LES MARQUISES

Il n’existe pas chez les Marquisiens de formes régulières de culte ; ils ont de nombreux dieux mais ils ne leur rendent pas de culte d’une façon régulière. Ils croient en un dieu nommé Tiki qui créa l’homme et la terre « sèche » selon leur expression, mais il y a une infinité de dieux, ainsi qu’ils les dénomment, dont il est dit qu’ils sont les pères desquels toutes les choses sont venues, qui ont produit tout ce qui existe. Il y a toute une classe de dieux présidant à des choses diverses : ainsi Atea et Atanua commandent à la mer, Tonofiti est le dieu de Havaii ou la terre invisible ; Tu est le dieu de la guerre ; Tikake des « koirias » [koina, koika] ou fêtes ; Tea est le dieu du soleil et Hapenu de la lune. Tauatua ou Momea fait pousser l’arbre à pain. Le principal « vanana » ou culte est rendu au dieu de l’arbre à pain et en conséquence comme ils disent, de leurs prières au dieu du mei ou arbre à pain, il pousse.

Chaque vallée a un dieu différent dans lequel les habitants de cette vallée croient ; le dieu parfois venait et faisait du corps des hommes son séjour, ces hommes étaient considérés comme des dieux et tous les « heanas » ou hommes tués à la guerre leur étaient amenés pour être présentés au dieu. Quelquefois on voyait les dieux quitter un endroit pour un autre lorsqu’ils avaient été offensés d’une manière quelconque ; c’était uniquement ceux qui étaient « Taua Etuas » qui allaient au ciel à leur mort ; toutes les autres personnes descendaient à Havaii à leur décès. Havaii désigne les enfers, l’invisible séjour des morts. Les Marquisiens ont de nombreuses traditions concernant Havaii ; la porte qui y donne accès est dans le bas de la mer à peu de distance derrière Ohivoa et l’éclaboussure de la mer est visible quand un esprit y descend. A Havaii il y a diverses sections ou champs appelés petites montagnes où les morts résident en compagnie différente suivant leur genre de mort ou leur condition en cette vie. Tous ceux morts de la même maladie sont ensemble ; ceux à qui de nombreux présents ont été faits et placés avec leur dépouille, obtiennent une résidence spéciale alors que les pauvres qui n’ont pas d’amis pour leur offrir des cadeaux restent hors des palais de Havaii.

Les Marquisiens n’ont aucune idée d’un lieu de pénitence après la mort ; la résurrection leur est inconnue, ils n’ont aucune conception des corps revenant à la vie après leur mort et ils ignorent la résurrection, il est difficile d’avoir un rapport correct de leurs croyances parce que selon les individus les versions sur la nature de leur foi sont fort diverses, ils respectent l’existence des esprits partis ; ceci est ce que j’ai pu obtenir de plus correct.

LE SYSTEME DU TAPU

Ceci est l’emprise de Satan dans toutes les Îles Marquises, un tapu est plus ou moins attaché à toute chose. Le tapu consiste à considérer une chose ou une personne comme sacrée, ou à la séparer d’une autre chose ou d’une autre personne ; la défense ou la non observance du tapu étant souvent punie par la mort ou quelquefois par une maladie seulement selon les croyances indigènes.

Les tapus sont en connexion avec tout ce qu’ils font. Parfois ils ne sont que provisoires et sont supprimés ensuite. D’autres sont définitifs tels ceux des lieux sacrés et appelés « taha tapu ». Il est toujours interdit aux femmes d’aller sur une terre sacrée ou d’entrer dans une case sacrée nommée « pae tapu ». Les tapus sont attachés à des personnes, à des aliments, à des époques et à des choses. Beaucoup de personnes sont tapu et proclamées telles en des occasions particulières. Quelques rares le restent définitivement. Ces tapus autorisent les hommes à faire ce qui est interdit aux femmes et à aller où elles ne peuvent se rendre où au moins où elles n’oseraient. Il y a une quantité de cérémonies concernant la nourriture aux Marquises ; les femmes n’ont pas le droit de toucher à certains aliments, l’homme seul peut en manger, d’autres sont permis aux deux sexes soit ensemble, soit séparément. Même dans la préparation du « maa » [mā] ou fruit de l’arbre à pain fermenté les puits où sont conservés cette nourriture sont différents pour les hommes et pour les femmes.

Toutes les « koiras » [koina, koika] ou cérémonies des fêtes sont frappées de tapus variés et durent des jours et parfois même des semaines. En ces occasions les hommes les observent strictement, ils ne rentrent pas chez eux durant toute la durée du tapu et s’abstiennent de relations avec leurs femmes. Des tapus sont en rapport avec leur rang, d’autres ont un caractère sacré se référant aux dieux ; des tapus sont relatifs à la naissance d’un enfant, différentes périodes de la vie et aussi à la mort.

Presque toutes les choses ont des tapus, ainsi la construction d’une case, la composition d’une chanson ou d’une tradition, le tatouage du corps, etc… Le feu qui cuit la nourriture des hommes ne doit pas être pris pour allumer celui qui cuira celle des femmes ; les hommes peuvent manger la nourriture des femmes mais celles-ci ne doivent pas consommer celle des hommes ; les hommes peuvent fumer le tabac préparé par les femmes mais ces dernières ne doivent pas fumer le tabac appartenant aux hommes ou préparé par eux ; les femmes ne doivent porter aucun des vêtements des hommes et ceux-ci ne portent jamais ceux des femmes. Cette observance est tellement stricte chez les hommes qu’ils brûlent leurs vieux vêtements de crainte que les femmes ne s’en saisissent et ne les mettent, ils pensent qu’ils seraient alors victimes de maladie.

Les Marquisiens ne tuaient pas leurs enfants comme les Tahitiens. L’infanticide n’a jamais été pratiqué par eux, ils aiment beaucoup leurs enfants ; c’est une coutume très répandue d’adopter les enfants des autres et de les élever comme les leurs. Ils prétendent qu’antérieurement personne ne mourait de maladie, que les décès, sauf ceux des vieillards, étaient dus à la guerre ou aux sorts nommés « kaha » ; toutes les maladies donnant la mort auraient été introduites par les navires, escalant dans les îles et seraient à présent répandues dans tout l’archipel. La mort par le « kaha » était très fréquente et obtenue de plusieurs manières mais l’issue fatale toujours certaine et accompagnée de vives douleurs. Il est affirmé qu’en s’emparant de la salive ou à défaut d’une chose appartenant à la personne visée, les sorciers pouvaient à force d’incantations faire mourir rapidement la victime de leur colère. Tel était le pouvoir de Satan sur ce peuple.

Les Îles Marquises ont les mêmes productions que les Îles de la Société, l’arbre à pain est d’une belle qualité et devient très haut ; on en prend grand soin et on fait régulièrement avec ses fruits le « maa » [mā], cette pâte fermentée ; les plantains de montagne ne sont pas aussi nombreux qu’à Tahiti. Les Marquisiens sont très paresseux, rien ou presque, ne les intéresse à part les mousquets et la poudre ; ils ne travaillent pas pour autre chose que pour le tabac très recherché ces dernières années ; ils dorment la moitié du jour et sont éveillés presque toute la nuit. Les chefs des Marquises ne semblent pas avoir grande autorité. Dans chaque vallée, il y a trois, quatre, cinq chefs ou plus, de pouvoir et d’autorité semblables, presque tous les gens sont maîtres de leur propre terre et ne semblent pas donner de redevances particulières à leurs chefs comme à Tahiti. Les chefs organisent souvent des fêtes entre eux et ils dénomment « Huepo », ceux dont les visages sont noircis par les tatouages, ce sont ceux qui combattent le plus à la guerre étant des « Aito » [‘aito], selon le terme ; ils sont pris par les principaux chefs comme associés à chaque fois.

Colin NEWBURY, Canberra

Texte et photo : Société des Études Océaniennes


Notes :

[1] D. Darling aux Directeurs, Vaitahu le 11 décembre 1834. Archives de la Société des Missions de Londres, South Seas, carton 9.

Je suis reconnaissant à la bibliothécaire Mlle Fletcher de sa permission de recueillir ces informations parmi d’autres dans ses archives.

[2] Archives de la Société des Missions, South Seas, Journals, carton 8.

Précision : la rédaction de PPM a conservé la graphie originale des textes publiés par la SEO.

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