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Les lectrices et lecteurs de PPM ont su lire entre les lignes ce que je voulais dire dans le dernier article « Démocratie ! démocratie ! S’il suffisait de prononcer son nom… » (lire ici : https://www.pacific-pirates-media.com/democratie-democratie-sil-suffisait-de-prononcer-son-nom-2/). J’anticipais sur l’annonce des résultats de l’élection présidentielle en Russie. Le suffrage universel n’est pas forcément synonyme de démocratie, les exemples ne manquent pas. L’analyse de la réélection de Poutine ne nécessite pas d’avoir suivi Sciences Po. Ce n’est pas sur Poutine qu’il faudrait ouvrir les yeux, mais sur chacun d’entre nous.

Voilà pourquoi j’ai choisi le titre de cet article repris du film de Stanley Kubrick (sa dernière œuvre) de 1999 avec en vedettes Nicole Kidman et Tom Cruise. Pour moi qui l’avais vu à l’époque, sans avoir lu les critiques dans un premier temps, il s’agissait d’un film mêlant l’érotisme et l’ésotérisme. Je vous avoue que je ne suis pas cinéphile et que les commentaires me laissent indifférent. Je ne retiens que ma propre impression. Justement, ce qui m’avait frappé à l’époque, c’était la traduction en français québécois selon Wikipédia : « Les yeux grand fermés ». « Grand » est considéré comme un adverbe. Google confirme qu’en bon français la traduction est la même, sauf que « grand » est pris comme un adjectif et mérite donc le pluriel. J’aurais volontiers traduit par « les yeux grandement fermés ».

Pourquoi ces considérations grammaticales ? D’abord parce qu’expliquer un tel titre n’est pas aisé et ensuite parce qu’il est nécessaire d’explorer la saveur des mots. La logique aurait voulu qu’on parlât des « yeux grand(s) ouverts » sur les réalités de la vie (dans le film) et sur les réalités du monde comme je souhaiterais le rappeler. Cependant, le héros du film semble avancer dans la vie sans qu’il ne réalise aucunement dans quel monde il vit. Peut-être que si on le comparait à un somnambule, il pourrait avoir les yeux ouverts sans percevoir ce qui se passe autour de lui. Plus vraisemblablement, il ne comprend pas ce qui lui arrive parce qu’il ferme les yeux sur son environnement, physiquement et intellectuellement.

Ma grande préoccupation, depuis que j’ai écrit le livret Ne vous laissez pas submerger par le monde qui vient (il y a dix-huit mois), est que je ne constate aucune amélioration dans la perception que mes contemporains ont de « ce monde qui vient ». L’historien que je suis ne peut s’empêcher de comparer la période actuelle avec celle des années trente du XXe siècle qui débouchèrent sur les drames absolus de la Seconde Guerre mondiale. Je sais bien que des collègues ou des férus d’histoire n’apprécieront pas que l’on fasse des comparaisons entre époques, selon l’adage que l’Histoire ne passe jamais deux fois les mêmes plats. J’entends bien l’argument. Les hommes ne sont pas les mêmes. Les problèmes fondamentaux du monde ne sont pas les mêmes. Certes ! il n’en demeure pas moins qu’il est possible et même nécessaire de tirer des enseignements du passé. La marche à l’abîme ne se fait pas selon le même tempo, mais la destination risque d’être la même, encore que l’indécrottable optimiste que je suis peut espérer que la catastrophe sera évitée. Oui, c’est possible si nous ne nous bouchons pas les yeux et les oreilles sur les menaces qui pèsent sur le monde, et si nous réagissons avec fermeté.

Les régimes démocratiques ont un handicap apparent sur les régimes autoritaires, voire totalitaires

Explication. En 1789, les révolutionnaires voulaient rompre avec l’Ancien régime dans lequel les décisions étaient prises selon le « bon vouloir » du Prince. Ils ont alors rédigé la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Dans son article 3, celle-ci dispose que « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément ». Très beau principe que la perversité des dictateurs en puissance a vite dévoyé, soit en truquant les élections, soit en utilisant la démagogie la plus éhontée. Dans son article 14, la Déclaration veut en finir avec l’utilisation frauduleuse de l’argent des impôts en prévoyant la possibilité pour chaque citoyen de constater à la fois la nécessité de l’impôt et de son honnête utilisation. La corruption ravageait en effet l’Ancien régime. Cet article 14 comporte une expression « consentir librement [à l’impôt] ». Et pour ce dernier, il est précisément difficile d’en obtenir le consentement quel que soit le souci de pédagogie de celui qui le lève.

En 1977, un de mes amis devint maire d’une commune de la banlieue lilloise. Militant depuis son plus jeune âge, il était persuadé que l’autogestion (c’était la grande idée à la mode) pourrait régler tous les problèmes car ce serait la quintessence de la démocratie.

Son premier acte marquant en tant que maire fut de faire participer la population à la préparation du budget municipal. Sa ville de banlieue manquait à peu près de tout : quartiers sociaux mal desservis et mal équipés, terrains de sport peu attrayants, écoles délabrées… Mon ami définit – avec les habitants qui acceptèrent d’y réfléchir – trois options pour un plan d’équipements en fonction des taux d’imposition proposés (toujours dans une fourchette raisonnable). Il proposa une consultation citoyenne qui intéressa les électeurs qui se déplacèrent plutôt correctement le jour de la votation comme l’on dit en Suisse. Ce fut la solution intermédiaire qui fut choisie. Pas trop mécontent, il proposa la même chose l’année suivante et le résultat fut le choix de l’option qui correspondait à la moindre augmentation de la fiscalité et le nombre de votants s’effondra. Il ne renouvela pas l’expérience. Il comprit que les électeurs, à la fois voulaient des équipements et ne consentaient pas aux efforts pour y parvenir.

Il ressort de cet exemple que le consentement à l’impôt est très difficile à obtenir quelles que soit les conditions du choix de l’assiette, les propositions de transparence de son utilisation et même de son utilité.

Gouverner est de toute façon difficile. Ou on gouverne les yeux fixés sur les sondages ou on gouverne face aux problèmes nés des changements du monde ou de la société et on s’efforce de convaincre le peuple de la justesse de la réplique. Certes, Adolphe Thiers (1797-1877) aurait dit : « gouverner, c’est prévoir ». Cependant, tout ne peut pas être prévu et un gouvernement élu peut se retrouver face à des situations nouvelles aux conséquences multiples et face à son peuple qui, lui, ne prend pas la mesure de ce qui se prépare.    

Un exemple historique. Après la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles interdisait à l’Allemagne d’avoir des effectifs et des fortifications sur la rive gauche du Rhin, ce qui était une garantie pour la France de se prémunir d’une nouvelle invasion. Et il arriva ce qui devait arriver pour peu qu’on ait lu le célèbre ouvrage du dictateur : le 7 mars 1936, ni le gouvernement français, ni l’opinion publique ne s’attendaient à ce que Hitler pénétrât dans cette zone avec ses troupes. Or, par aveuglement ou par lâcheté, les uns comme les autres ne réagirent pas. Pourtant, on sait maintenant que si la France avait envoyé des troupes en Rhénanie, Hitler se serait retiré. Les hommes politiques qui préparaient les élections de 1936 étaient paralysés : si des combats avaient lieu et si des soldats français étaient tués, comment réagiraient les électeurs face au gouvernement qui aurait pris une initiative ou face aux partis qui la soutiendraient ? Et cette passivité entraîna d’autres passivités et d’autres lâchetés. On connaît la suite : Hitler put faire à peu près tout ce qu’il voulait. En 1938, il annexa l’Autriche, puis ne rencontra pas d’opposition sérieuse de la part des pays démocratiques pour envahir d’abord une partie de la Tchécoslovaquie (où résidaient les Sudètes d’origine germanique), puis il démantela le pays. En 1939, il attaqua la Pologne. Pendant ces années d’avant-guerre, régnait en France, selon le mot d’un historien, « un patriotisme de repli ». L’idée était répandue selon laquelle la France était à l’abri derrière la ligne Maginot. De plus, les esprits restaient imprégnés par les idées des années 1920, c’est-à-dire le désarmement et la sécurité collective. Une fois encore, la vie politique et la réflexion n’avaient pas tenu compte des évolutions du monde (de l’Europe essentiellement).

« Jeter l’angoisse au-delà des frontières »

Pourtant, en 1934, un colonel nommé Charles de Gaulle avait défendu une autre stratégie. Le temps n’était plus à la défensive à tout prix, mais à se préparer à l’offensive, en « jetant l’angoisse au-delà des frontières » (de Gaulle dixit). Ne faudrait-il pas, en 2024, se souvenir de cette phrase et s’en emparer ?

Le malheur de notre temps actuel, c’est que les esprits ont encore quelques décennies de retard sur son évolution et poussent des cris d’orfraies dès que l’on cherche à les sortir de leur torpeur intellectuelle. Les uns veulent « rétrécir » l’Europe et se replier sur un minuscule territoire, surnommé Hexagone, dont ils voudraient qu’il soit plus puissant à lui tout seul que l’ensemble de l’Europe (l’exemple du Brexit ne leur a pas servi de leçon). Les autres prétendent que la paix est possible, même avec un Poutine qui a juré qu’il détruirait l’Europe ou avec un Xi Jinping qui affirme que l’Occident s’effondrera. Ces « pacifistes » s’imaginent que le dialogue est possible avec ces leaders qui ne respectent ni leur parole, ni les traités internationaux qui garantissent la paix et la liberté.

Puisque j’ai commencé par le titre d’un film, je conclurai par un autre titre : Plus dure sera la chute (1956)… si les peuples libres ne consentent pas à un moment donné aux efforts nécessaires pour sauvegarder leurs acquis. Les peuples dominés, eux, n’ont qu’à obéir.   

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